La démocratie bombarde Bagdad !

Lors de la minute de silence imposée aux opinions publiques occidentales après les événements du 11 septem

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lundi 7 avril 2003

La démocratie bombarde Bagdad !

Lors de la minute de silence imposée aux opinions publiques occidentales après les événements du 11 septembre 2001, nous avons pris conscience de manière explicite que la vie d’un citoyen américain suscitait plus de considération que celle d’un citoyen palestinien ou rwandais.

Il en va de même aujourd’hui dans cette guerre conçue et orchestrée par l’Oncle Sam et son affidé Tony Blair. Qui pourrait encore croire deux semaines après le début des bombardements que la finalité première de ce qu’il est convenu d’appeler « les forces de la coalition » que moi je qualifierai plutôt de « FORCES D’OCCUPATION » vise à libérer la population irakienne de la dictature du Président Saddam Hussein.

En fait, des documents ultra-secrets divulgués par la chaîne de télévision ARTE montrent que l’invasion de l’Irak a été décidée dans l’entourage du Président George W. Bush bien avant son élection à la présidence des Etats-Unis. Le 11 septembre 2001 est devenu le subterfuge pour s’installer en Afghanistan alors que la destruction de l’Irak constitue un parachèvement d’une œuvre de la famille Bush commencée en 1991 par Bush senior.

La question que beaucoup se posèrent lors de la première guerre du Golfe peut se formuler ainsi : « POURQUOI BUSH SENIOR N’EST-IL PAS ALLE A BAGHDAD EN 1991 ? » la réponse s’avère fort simple ; la collusion entre les dirigeants de la République Islamique d’Iran tous unis à l’époque derrière le successeur de l’imâm Ruhollah Khomeiny et les 60 % de shi’ites irakiens suscita chez les Occidentaux une crainte de voir ce qu’ils dénommaient « le péril islamiste » accéder au pouvoir à Baghdad. Un diplomate en poste en Irak en 1991 se souvient : IL VALAIT MIEUX SADDAM LE LAÏC QUE N’IMPORTE LEQUEL DES AYATOLLAH SHI’ITE.

De plus, en 1991 soit deux ans après la chute du mur de Berlin, l’administration américaine n’avait pas encore totalement assumé la fin de la guerre froide et une ère d’incertitudes régnait dans l’entourage de Bush senior.

Aujourd’hui les Etats-Unis ont acquis le statut de superpuissance unique, autrement dit de « gendarme du monde » cela devient si vrai qu’ils se substituent à l’ONU dans beaucoup de domaines et le déclenchement des hostilités militaires contre l’Irak en constitue une preuve irréfutable.

Il convient de le rappeler avec force, c’est la première fois depuis la création de l’ONU en 1945 qu’un Etat seul décide de déclarer la guerre à un autre pays souverain sans recevoir l’aval du conseil de sécurité comme ce fut le cas en 1991. En agissant de la sorte, les Etats-Unis et la Grande-Bretagne, son « caniche de service », se situent en dehors de la légalité internationale, ce sont des Etats Hors-la-Loi ; chacun sait que celui qui ne respecte pas la loi se voit accoler l’épithète de « VOYOU ». Ce sont des Etats Voyous.

Qui pourra demain interdire à un Etat quelconque d’occuper un pays tout simplement parce que son régime ne lui convient pas ?

Arrêtons-nous un instant sur les raisons « officielles » invoquées pour attaquer l’Irak :

1-ce pays possèderait un stock considérable d’armes de destruction massive,

2- il faut libérer la population irakienne de la dictature exercée par son président.

La première raison a été pratiquement concrétisée par le chef des inspecteurs de l’ONU, Hans Blix, qui a publiquement regretté que son travail d’inspection n’ait pu se poursuivre.

Quant à la deuxième, elle relève d’un cynisme spécifique à toutes les entreprises de déstabilisation et de désinformation de la Maison Blanche qui osa prédire « une liesse populaire dès l’arrivée de ses boys en Irak ». En guise de liesse populaire, à quoi assiste-t-on : DESOLATION, MASSACRES DE CIVILS MAJORITAIREMENT DES FEMMES, DES VIEILLARDS ET DES ENFANTS, vendredi un missile est tombé sur une maternité DECHIQUETANT DES DIZAINES DE BEBES. L’UNESCO avoue sa préoccupation sur la conservation des monuments millénaires du temps où cette région portait le nom de : MESOPOTAMIE. Des mosquées, des églises, des cathédrales, des temples babyloniens, sont pilonnés en permanence : Saddam Hussein pourrait se cacher dans l’un d’entre eux !!!

L’argument qui consiste à dire qu’il faut renverser le régime parce qu’il s’agit d’une dictature sanguinaire relève d’une démagogie caricaturale, nous savons tous que la planète Terre regroupe plus d’une centaine de dictatures toutes aussi sanguinaires les unes que les autres ; aussi, si Bush junior veut être conséquent avec lui-même, il devra déclarer la guerre à plus de 100 dictateurs à travers le monde.

Le régime Nord-Coréen, Ariel Sharon, le roi Fahd d’Arabie Saoudite sont-ils des personnages plus respectables que le président Saddam Hussein ? Si je prends l’exemple de l’Arabie Saoudite où il est interdit d’y célébrer publiquement le culte chrétien, où tous les vendredis, on assiste à des décapitations publiques, où une femme n’a pas le droit de conduire une voiture. Pourtant cette monarchie est adulée par la famille Bush.

Ariel Sharon qui pratique un génocide à petit feu contre le peuple palestinien incarne-t-il la nouvelle démocratie du XXI ème siècle.

Au-delà des intérêts économiques convoités par le gouvernement des Etats-Unis, par exemple, la société américaine ayant obtenu le premier contrat pour la reconstruction de l’Irak est celle où le vice-président Dick Cheney est le principal actionnaire.

D’autre part, jusqu’à la première guerre du Golfe, les Etats-Unis n’étaient pas présents au Moyen-Orient, ils utilisaient leur principal allié : l’Etat d’Israël pour y préserver leurs intérêts vitaux. Aujourd’hui, en occupant le deuxième pays producteur de pétrole, non seulement, ils deviennent des membres influents de l’OPEP mais surtout, ils rassurent Israël de leur parapluie immédiat autour d’un axe : Tel-Aviv, Doha (Qatar), Dahran (Arabie Saoudite) et Baghdad.. Désormais rien ne pourra se décider dans cette région sans la « bénédiction » de Washington.

D’ailleurs le président Saddam Hussein ne paie-t-il pas aujourd’hui le prix de la modernité industrielle, technologique et militaire de son pays jusqu’en 1991 ? Faut-il rappeler que dans les années 1970, 40 % des universitaires, des médecins, des chercheurs en Irak étaient des femmes ? Faut-il rappeler que le parti Baas au pouvoir en Irak et en Syrie a été créé simultanément par un chrétien : Michel Aflek et un musulman : Salah-Eddine Bitar ? faut-il rappeler que ce parti s’est toujours réclamé de la laïcité, d’ailleurs 5% des irakiens sont de confession chrétienne, beaucoup de dignitaires du parti et du gouvernement sont issus de cette minorité pour laquelle Saddam Hussein a toujours manifesté une grande tolérance.

Je terminerai par ce cri entendu ce soir sur France info où un vieillard s’exprime ainsi : « Au moins avec Saddam, je pouvais rester en vie alors qu’aujourd’hui, sous les bombes, ma vie peut s’arrêter à n’importe quel moment… »

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Auteur : Mohamed Talbi

Agrégé d'arabe, spécialiste de l'histoire musulmane médiévale, ancien doyen de l'université de Tunis

Mohamed Talbi est notamment l'auteur de :

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