La croisée des chemins (partie 1)

« Nos ennemis d’aujourd’hui sont la caricature et le préjugé : l’absence d’informations faisait h

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mardi 11 juin 2002

« Nos ennemis d’aujourd’hui sont la caricature et le préjugé : l’absence d’informations faisait hier de nous de simples ignorants de certaines cultures, de certaines réalités ou de certains événements ; l’information caricaturale, superficielle, voire la désinformation, nous donnent aujourd’hui l’illusion de la connaissance. Or, l’illusion d’aujourd’hui est bien plus dangereuse que l’ignorance d’hier : elle est mère de la suffisance, des jugements définitifs et des dictatures intellectuelles. Le mouvement va dans les deux sens : avoir le souci d’éviter les simplifications, d’une part, et offrir à l’autre un accès à la complexité de son être et de ses références, d’autre part. Tel nous paraît être le défi du dialogue dans une société culturellement plurielle. ». Ce vaste chantier, mis en exergue par le philosophe helvète Tariq Ramadan, demeure, entre les théories du Clash (1) et l’extrême droite assassine (2), plus que jamais nécessaire. C’est pourquoi je propose de faire, d’entrée, un pas en avant vers le passé. Il s’agira d’élaborer une sorte d’aller vers l’amont, pour transmettre, depuis le foyer des ancêtres, non pas les cendres mais la flamme (3).

Mes cheveux dansent au gré des chorégraphies infinies que la brise leur impose. Les yeux fermés, je me meus en girouette, concentrant ainsi la mémoire tantôt dans une direction, tantôt dans une autre. J’ouis avec douceur les hagiographies que me conte l’hôte impalpable. Elles sont chantées en araméen, en hébreu, en syriaque, en arabe, en latin,… certaines datent même d’avant le roseau et le parchemin. Je suis haut perché sur le Mont Nébo et je scrute l’horizon. Une émotion envoûtante m’enlace dans le silence. Tellement d’hommes ont dû traverser ces régions, par delà le Jourdain, le Nil, l’Amou Daria, le Tigre, le Guadalquivir… Là-bas, Jérusalem, Bethléem, plus loin encore, Nishapur, Cordoue, Palerme, Istanbul ou Boukhara,… Après l’horizon, se dresse la Cité des souvenirs, celle qui renferme le grimoire des Hakims (4) faiseurs de sagesses, explorateurs de la Science, chercheurs de toujours plus de sens… d’Amour (5), de transcendance. On se souvient, dès lors, que les points cardinaux orientèrent les cœurs vers ces humains, ceux qui naquirent un jour dans le Temps qui suivait sagement son envol. Ils en redéfinirent le cours et façonnèrent l’Histoire. C’est au cœur d’une géographie spirituelle que je me sens alors transporté. D’ici, le Passé me fraie un passage pour l’Avenir. Un couloir vers soi et une ouverture vers les autres. Qui sont donc ces êtres humains qui au fond m’animent ? Qui sont ceux qui m’abreuvent de soif de Connaissance, de Justice, de Paix et de Lumière ? L’élan de tout pèlerin s’appuie d’abord sur une méditation et celle qui symbolise notre voyage est celle-ci : « l’autre Homme, c’est celui qui lui manque pour être pleinement un Homme » (6).

Tout commence sur une planète vierge, foulée soudainement sur un de ses pans par deux êtres descendus de trop loin. La ligne de la Remémoration nous plonge vers nos pères, car, bien que différents, nous restons des pairs. C’est donc par la Genèse que le Cairn se laissa griffonner en premier (7). L’Islam n’est pas une religion nouvelle née avec le solitaire de Hira(8). Le Coran, source scripturaire principale du musulman, renferme la vie de tant d’illuminés par l’Eternel, pour l’éternité. La psalmodie, au fond de la nuit, éveille la carcasse consonantique des versets, laissant étinceler le rubis de la noblesse donné à Adam et Eve, le couple originel repentant. A Abraham, accueillant l’amour de l’Unique sur l’autel du sacrifice. A Joseph, éprouvé par sa beauté. A l’humble Salomon, grand roi des éléments. A Moïse, fils de ’Imran et libérateur des persécutés. A Jésus et Marie, deux signes pour la postérité. A Loth, l’exilé… Des milliers d’entre eux ont été annoncés, quelques noms seulement nous furent révélés mais tous nous font méditer.

Le simoun m’emporte vers la Péninsule Arabique. C’est dans ces contrées marchandes du septième siècle que Mohamed, sur lui la Paix, fit souffler une révolution de pacification des cœurs dans le cœur des sables. Libérateur de la plus vieille demeure sacrée, le bien-aimé demeure, quinze siècles plus tard, la référence et le modèle de plus d’un milliard et demi de croyants. « Nous ne t’avons envoyé que comme miséricorde pour les Mondes » nous dit le Coran. Le projet prophétique du sceau des Messagers résida dans le Rappel de l’Unique et dans l’instauration de la Justice pour tous. Il bouleversa alors l’ordre établi par les oligarchies esclavagistes marchandes bercées par l’idolâtrie. Bientôt, ce furent les civilisations voisines, mourantes et agonisantes, qui s’éteignirent face à l’arrivée de ce grand chambardement culturel, social, politique…civilisationnel. Ayant vécu l’exil, Mohamed, sur lui la Paix, adressa en terre d’accueil, ces quelques mots pour premier discours : « Ô vous les Hommes, répandez la paix ». Tel est le message qui transcendait toute distinction idéologique, religieuse, raciale… 

Une tradition prophétique souligne que : « Les savants sont les héritiers des prophètes ». C’est par le biais de cette conscience que des érudits se relayèrent le premier impératif coranique : « Lis ». Des hommes pour qui Foi et Raison s’interpénétrais. Dans leurs encriers, les sciences multiples étaient reliées à l’Un : c’était une ode de l’unité dans la multiplicité. Ces Hommes, par une myriade d’attributs, ne cessent d’animer les musulmans tant en Belgique que partout dans le monde : Abu Bakr, compagnon d’exil du Prophète, déclarait : « Jamais mon regard ne se posa sur une chose sans que la conscience que j’ai de Dieu ne l’ait précédée ». Omar, embrassant l’Islam à vingt-sept ans, s’adressait à la masse en ces termes : « Dieu fasse bénédiction envers tout être qui me fait don de mes péchés ». Othman, exilé en Abbyssinie, symbolisait à lui seul le creuset de la générosité et Ali, le David des compagnons, demeurait une porte d’accès à un savoir sans fin. Tels s’illustrent les quatre Califes à l’aurore de l’Islam. Huit ans après la fondation de Kaïrouan, c’est la mère des Croyants, Aïcha, l’une des sources intarissables des traditions du Prophète, qui s’éteignit. Une centaine de milliers de compagnons gravitèrent ainsi autour du Prophète ; s’y attarder nous aspirerait dans la spirale insatiable des êtres vrais, animés par le Divin. Les compagnons furent des Hommes de foi et de terrain. Ils demeurent les Géants d’une génération ou plutôt une génération de Géants !

Puis vint la vague des compilateurs du Savoir, ceux qui dessinèrent, par le biais d’écoles juridiques, les sentiers conduisant au puit prophétique. Citons, entre autres, le descendant du messager : Ja’far As Sadiq et le grand théologien Abu Hanifa (696-767) né en même temps que le dinar ommeyyade mais brillant plus longtemps que ce dernier. Ensuite, un an après l’arrivée des musulmans en Al Andalus, c’est l’Imam Malik (712-791) qui vit le jour. Un peu plus loin, c’est la plume d’Al Ashr’ari (873-935), d’Al Bukhari (810-870) et de Muslim qui relayèrent l’héritage des illuminés. Cette génération reflète une mémoire vivante, parcourant un processus liant la Révélation au contexte toujours nouveau, afin de rester fidèle au sens même des références. En effet, « …c’est en allant vers la mer qu’un fleuve est fidèle à sa source » (7).

 

1 Je pense notamment à la théorie de S. Huntington et au mode d’emploi de A. Sharon.

2 Une pensée profonde pour le couple musulman, citoyen de Schaerbeek, arraché à la vie le 7 mai dernier par un voisin islamophobe et raciste.

3 Selon l’expression de Jean Jaurès

4 Personnes dotées de sagesses. Terme arabe généralement employé pour spécifier les Hommes de sciences, les Esprits encyclopédiques, les savants … .

5 « Mon serviteur s’approche sans cesse de Moi par ses œuvres, jusqu’à ce que Je l’aime. Et quand Je l’aime, Je suis l’ouie par laquelle il entend, la vue par laquelle il voit, la main avec laquelle il saisit, le pied avec lequel il marche. » Ibn ’Arabi – Mystique murcien de l’Andalousie médiévale .

6 Parole du philosophe musulman R. Garaudy, Comment l’homme devint humain, Editions J. A., Paris, 1979, p. 335.

7 « Pour saisir l’ampleur vraiment cosmique du Phénomène humain, il était nécessaire que nous en suivions les racines, à travers la Vie, jusqu’aux premiers enveloppements de la Terre sur elle-même. » Pierre Teilhard de Chardin, Le phénomène humain., Editions du Seuil, 1955, p. 187

8 Cavité rocheuse du Mont de la Lumière d’où le Prophète Mohamed, Paix sur Lui, reçut les premiers Versets de la dernière des Révélations de l’histoire.

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Auteur : Farid El Asri

Licencié en philologie et histoire orientale Agrégé en langue arabe Professeur de religion Islamique (Bruxelles)

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