Dimanche 12 février 2012

La communauté musulmane en France et le problème de sa « conscience historique » (2/2)

D’une manière plus générale, le déclin de la civilisation musulmane se marquait par l’impossibilité de développer un esprit créatif, permettant une lecture dynamique des textes, qui faisait de « la fermeture des portes de l’ijtihad » l’idéologie dominante du monde islamique. Mettant la fiction de cette « fermeture » en relation avec la décadence civilisationelle dont était victime le monde musulman, Mohammed Iqbal affirmait que cette fiction résultait de la « paresse intellectuelle qui spécialement dans les périodes de décadence spirituelle, transforme en idole les grands penseurs ». Ainsi, la décadence touchait tous les aspects de la culture de l’Islam.

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style=';;'>Dans un verset
mettant en avant de multiples éléments que la perception sensorielle de l’homme
découvre dans la nature, Allah dit : « n’as-tu pas vu que, du
ciel, Allah fait descendre l’eau ? Puis Nous en faisons sortir des fruits
de couleurs différentes. Et dans les montagnes, il y a des strates blanches et
rouges, de couleurs différentes, et des roches excessivement noires. Il y a
pareillement des couleurs différentes, parmi les hommes, les animaux, et les
bestiaux. Parmi Ses serviteurs, seuls les savants craignent Allah » href="#_ftn1" name="_ftnref1" title=""> class=MsoFootnoteReference>[1]
.

style=';;'> Dans un autre
verset, Allah affirme : « et c’est lui qui a étendu la terre et y
a placé montagnes et fleuves. Et de chaque espèce de fruits Il y établit deux
éléments de couple. Il fait que la nuit couvre le jour. Voilà bien là des
preuves pour les gens qui réfléchissent » title=""> style=';'>[2].

style=';;'>Appelant à une
observation concrète du monde, Allah ordonne au Prophète Mohammed [PSL] de
mettre en avant l’ensemble de la création comme preuve ultime de l’existence du
Créateur : « dis : « regardez ce qui est dans les
cieux et sur la terre » » class=MsoFootnoteReference> style=';'>[3]
.
Cette invitation à observer l’univers, s’explique par le fait que dans la
perspective islamique la recherche rationnelle, la connaissance scientifique ou
la démarche expérimentale sont avant tout perçues comme des moyens de
connaissance et de rapprochement du croyant avec son Créateur.

style=';;'>Du fait, de la
place centrale accordée à l’expérience sensible et à son esprit concret,
Mohammed Iqbal affirmait que le Coran est « essentiellement anticlassique »
car il s’oppose à la nature spéculative de la philosophie grecque qui
s’attache à la théorie et négligeait les faits.

style=';;'> Méthodologiquement
le Coran appelle un retour au réel en accordant une place centrale aux données
empiriques dans le processus de connaissance. L’importance de l’expérience
était perçue, par le philosophe musulman, comme une « révolte
intellectuelle contre la philosophie grecque » name="_ftnref4" title=""> class=MsoFootnoteReference>[4].

De cette « révolte intellectuelle », de cette « guerre
prolongée »
contre la pensée grecque, naquit la méthode
inductive, basée sur l’observation et l’expérience, qui est un trait marquant
de l’esprit de la civilisation islamique.

style=';;'>Dans cette
perspective, l’expérience spirituelle, unissant l’homme à son Créateur, est
perçue comme une expérience naturelle, permettant un examen critique, au même
titre que les autres aspects de la connaissance humaine. L’expérience
spirituelle, la connaissance de soi, au même titre que la connaissance du monde
extérieur, est une source de connaissance humaine. Ici le tassawwuf, la
science de la mystique musulmane, tel qu’a peu la développer un Abu Hamid
al-Ghazali ou un Djalal ed-Din Rumi, a pour but de systématiser et
conceptualiser l’expérience intime de la transcendance spirituelle.

style=';;'>Toutefois,
l’expérience mystique n’est qu’une forme de savoir qui ne peut prétendre à lui
seul à l’exhaustivité de la connaissance universelle. L’expérience intime est
seulement une des sources de connaissance humaine parmi d’autres. « Selon
le Coran
, expliquait Mohammed Iqbal, il existe deux autres sources de
connaissance, la nature et l’histoire, et c’est en captant ces sources de
connaissance que l’esprit de l’Islam apparaît sous son meilleur jour » href="#_ftn5" name="_ftnref5" title=""> class=MsoFootnoteReference>[5].

style=';;'>Ayant déjà donné
un aperçu de l’importance qu’accorde le Coran à l’observation de la nature,
nous nous intéresserons uniquement à l’histoire comme source de connaissance
majeure pour le Coran. Dans l’esprit islamique, Allah se manifeste aux hommes
au travers de la destinée et des cycles de l’histoire humaine mais aussi aux
cours d’événements singuliers. De cette vision de l’histoire proposée par le
Coran, les hommes peuvent tirer des lois de l’évolution historique permettant
aux hommes de mieux appréhender leur présent et d’orienter leur action dans
l’avenir.

style=';;'>De plus, le Coran
invite les croyants a étudier l’histoire, « les jours d’Allah »,
afin d’y découvrir les signes de la présence du Créateur qui se manifestent à
l’humanité. Ainsi, Allah nous invite à regarder l’histoire des générations qui
nous ont précédé : « avant vous, certes, beaucoup d’évènements se
sont passés.

style=';;'>Or, parcourez la
terre, et voyez ce qu’il est advenu de ceux qui traitaient [les prophètes] de
menteurs » class=MsoFootnoteReference> style=';'>[6].
style=';;'> Dans un autre
verset, Il nous enjoint étudier l’histoire : « parcourez la terre
et regardez ce qu’il est advenu de ceux qui ont vécu avant » href="#_ftn7" name="_ftnref7" title=""> class=MsoFootnoteReference>[7].

La perception coranique de l’histoire, nous amène à replacer les évènements
dans la longue durée loin des urgences provoquées par les contraintes de
l’heure. Il ne s’agit nullement d’une manière de fuir les réalités du monde mais
de les replacer dans une perspective plus large afin d’agir de manière plus
efficiente sur celui-ci.

style=';;'>L’histoire sert à
interpeller les croyants, à leur faire prendre conscience de la complexité du
monde, et à les mettre en garde en s’appuyant sur l’exemple des peuples qui les
ont précédés. Ceux-ci ayant durement payé leurs erreurs, ils sont présentés
comme un contre-exemple pour les croyants devant éviter de commettre les mêmes
fautes. S’adressant au Prophète, Allah dit  : « et raconte-leur
l’histoire de celui à qui Nous avions donné Nos signes et qui s’en
écarta » class=MsoFootnoteReference> style=';'>[8].

style=';;'>  style=';;'>Dans un autre
verset, Allah explique : « ainsi faisons-Nous alterner les jours
[bons et mauvais] parmi les gens » class=MsoFootnoteReference> style=';'>[9].

Ainsi, une lecture de l’histoire imprégnée par la vision coranique ramène les
vicissitudes, les douleurs, les déceptions et les défaites du moment à des
proportions relatives au regard des cycles historiques. Dans le même temps, la
vision coranique nous enjoint de ne pas reproduire les erreurs qui ont déjà été
commises. L’histoire permet à la fois de relativiser et de mieux comprendre le
présent et de tirer des leçons des expériences passées.

style=';;'>Concernant l’histoire
des prophètes relatée dans le Coran, Allah nous dit : « et tout ce
que Nous te racontons des récits des messagers, c’est pour en raffermir ton
cœur. Et de ceux-ci t’est venue la vérité ainsi qu’une exhortation et un rappel
aux croyants » class=MsoFootnoteReference> style=';'>[10].
 Alors que les musulmans subissaient des épreuves difficiles, le rappel de
l’histoire venait les aider à supporter leurs conditions présentes et à
préparer l’avenir.

style=';;'>L’histoire des
prophètes, mais nous pouvons étendre le propos à l’ensemble de l’histoire
humaine à partir du moment où nous lui donnons un cadre interprétatif adapté,
est perçue comme un rappel apte à raffermir le cœur des croyants. Cela fait
écho à un autre verset, ou Allah dit que « le rappel profite aux
croyants » class=MsoFootnoteReference> style=';'>[11].

Dans un autre verset, Il ajoute : « dans tout cela il y a des
signes pour tout homme plein d’endurance et de reconnaissance » href="#_ftn12" name="_ftnref12" title=""> class=MsoFootnoteReference>[12].

style=';;'>Au-delà de la
fonction de rappel et de raffermissement des convictions, Allah nous invite à
tirer des leçons de l’histoire des prophètes pour notre propre expérience
historique : « dans leurs récits il y a certes une leçon pour les
gens doués d’intelligence » class=MsoFootnoteReference> style=';'>[13].
Ainsi, les croyants sont invités à tirer les leçons de ces expériences
historiques afin de répondre aux problématiques qui se posent à eux dans un
contexte historique différent. En retirant la quintessence de ces expériences,
les croyants doivent orienter leur action dans un sens qui soit le plus proche
possible des modèles proposés par le Coran.

style=';;'>Toutefois,
l’intérêt du Coran pour l’histoire, comprise comme source de connaissance
humaine, dépasse les simples indications de quelques évènements passés. Comme
pour l’observation de la nature où le Coran nous invite à étudier notre
environnement de manière la plus approfondie possible, les éléments d’histoire
rapportés dans le récit coranique étant, avant tout, des invitations à étudier
l’histoire de l’humanité dans sa globalité. Les expériences historiques
d’événements non cités dans le Coran ou postérieur à la révélation coranique,
sont aussi nécessaires à la compréhension du monde et peuvent donc être des
leçons « pour les gens doués d’intelligence ».

style=';;'>Profondément
imprégnées de l’esprit coranique, les premières générations de musulmans
comprirent l’importance que revêtait l’étude de l’histoire dans l’édification
de l’islam, en tant que religion et civilisation. L’appel du Coran à
l’observation et à l’expérience, au développement d’une méthode inductive, à
l’étude de l’histoire, la nécessité d’établir les dires exacts du Prophète ou
la volonté de fournir aux générations futures des sources d’inspirations contribuèrent
à produire de grands historiens tels que al-Tabari, Ibn Ishaq ou al-Boukhari.

style=';;'>Ce développement
des sciences historiques, au sein de la civilisation islamique, était renforcé
par la vision coranique qui développe un sens aigu de la réalité du temps et
une conception de la vie comme un mouvement continu dans le temps. Ces éléments
propres à la culture islamique permirent à Ibn Khaldoun d’envisager l’histoire
comme un mouvement continu, collectif, marquant une évolution dans le temps.

style=';;'>Cette conception
du temps historique posait les bases d’une vision globale de l’histoire, ne
limitant pas le passé à quelques évènements ou à l’action de quelques individus
mais le comprenant dans ces dimensions multiples et complexes. Dans cette
perspective, comme l’écrivait Malek Bennabi, « l’histoire est une
sociologie » class=MsoFootnoteReference> style=';'>[14]
c’est-à-dire
qu’elle s’attache à étudier les groupes sociaux, et leur évolution, dans leurs
multiples dimensions.

style=';;'>Cependant cette
conception de l’histoire, contenue en germe dans le message coranique et que développa
Ibn Khaldoun, ne fut pas approfondie au sein de la civilisation islamique après
la mort de l’auteur de la Muqaddima. L’homme post-almohadien, celui qui
s’était réfugié pendant des siècles dans l’univers sclérosant d’un
spiritualisme léthargique afin de ne pas affronter la réalité sociale de son
déclin, n’était pas capable de développer une vision de l’histoire comme
mouvement continu, collectif, marquant une évolution dans le temps car son
analyse l’aurait confronté à la dégénérescence de la civilisation dans laquelle
il évoluait.

style=';;'>D’une manière
plus générale, le déclin de la civilisation musulmane se marquait par
l’impossibilité de développer un esprit créatif, permettant une lecture
dynamique des textes, qui faisait de « la fermeture des portes de l’ijtihad
 » l’idéologie dominante du monde islamique. Mettant la fiction de
cette « fermeture » en relation avec la décadence civilisationelle dont
était victime le monde musulman, Mohammed Iqbal affirmait que cette fiction
résultait de la « paresse intellectuelle qui spécialement dans les
périodes de décadence spirituelle, transforme en idole les grands
penseurs » class=MsoFootnoteReference> style=';'>[15].

Ainsi, la décadence touchait tous les aspects de la culture de l’Islam.

style=';;'>Au niveau de la
perception de l’histoire, les conditions sociales du monde islamique n’étaient
plus aptes à produire une réflexion conséquente sur les sciences historiques.
Evoquant l’impossibilité du développement de l’œuvre d’Ibn Khaldoun dans le
contexte de décadence de la civilisation islamique, Malek Bennabi écrivait qu’« elle
ne pouvait plus s’imprimer dans le génie musulman qui avait déjà perdu sa
plasticité propre, son aptitude à progresser, à se renouveler. Et l’impulsion
coranique s’étant peu à peu amortie, le monde musulman s’est arrêté » href="#_ftn16" name="_ftnref16" title=""> class=MsoFootnoteReference>[16].

style=';;'>La réflexion sur
l’histoire ne reprit un nouveau dynamisme au sein de la culture islamique
qu’avec la nahda dans la seconde moitié du dix-neuvième siècle.
S’intéressant à l’histoire Mohammed Abduh fut un lecteur attentif d’Ibn
Khaldoun qui n’avait pas fait école chez les hommes de culture appartenant à
l’univers de l’islam. Il enseigna l’œuvre de l’auteur de la Muqaddima à
l’Ecole Supérieure de Dar al-’ulum [la Maison des Sciences] du Caire ce qui marquait le rôle central des sciences historiques dans
la nahda.

style=';;'>Voulant
comprendre les causes de la décadence du monde arabo-islamique, les chefs de
files du mouvement réformateur portaient une attention particulière à
l’histoire dont ils voulaient tirer des enseignements afin d’agir de la manière
la plus adaptée possible sur leur environnement social. Ainsi, en plus d’Ibn
Khaldoun, Mohammed Abduh portait une attention particulière aux sciences
historiques et aux sciences humaines qui se développaient en Occident.

style=';;'> Il avait un
intérêt particulier pour les écrits de Gustave Le Bon qu’il considérait comme
un penseur social important class=MsoFootnoteReference> style=';'>[17]. En
Algérie deux membres influents de l’association des ouléma, Ahmed Tawfiq
al-Madani et Embarek al-Mili, écrivirent les premiers ouvrages sur l’histoire
de l’Algérie en langue arabe class=MsoFootnoteReference> style=';'>[18] dans
lesquels ils développèrent l’idée nationale algérienne.

style=';;'>Cependant, malgré
l’intérêt développé pour l’histoire et les sciences humaines par les pionniers
de la nahda, et nonobstant les invitations d’un Mohammed Iqbal à
développer une méthodologie inductive dans l’analyse de l’histoire et des faits
sociaux, le mouvement réformateur transforma rapidement certains problèmes
socio-historiques en question théologique.

style=';;'>A « l’intelligence
inductive »,
partant des réalités concrètes et correspondant à l’esprit
« anticlassique » du Coran, s’est substitué l’ancienne
méthodologie déductive, marquée par la pensée grecque, qui partait d’une pensée
théorique pour comprendre le réel. La scolastique s’est substituée à la volonté
d’expérimentation.

style=';;'>Le problème
principal devenait la réforme théologique et non une refondation globale au
sein de laquelle l’élément théologie aurait dû être repensé au même titre que
l’ensemble des problématiques qui se posaient. Les problèmes socio-historiques
étaient pensés comme étant avant tout des problèmes relevant de la théologie ce
qui entrainait une « théologisassion » des problèmes des sociétés
musulmanes.

style=';;'>La décadence
était perçue comme relevant d’une mauvaise compréhension de l’islam, d’une
mauvaise application de la religion musulmane ou encore d’un
« déficit », collectif, de foi. Cela minorait l’importance des faits
sociaux à l’origine de cette décadence et empêchait la production d’une
réflexion profonde sur les causes sociales de la situation du monde arabo-islamique.

style=';;'>Cette perception
des problèmes socio-historiques produit une vision de l’histoire,
majoritairement partagée au sein du mouvement islamique, en rupture avec une
conception de la vie comme un mouvement continu dans le temps. L’histoire, et
plus particulièrement l’histoire de la civilisation musulmane, était perçue
comme une lente déchéance depuis l’époque de la révélation.

style=';;'>L’ensemble de
cette histoire ne pouvait être pensé comme une totalité, un héritage global,
dont « les gens doués d’intelligence », pour reprendre la
formule coranique, auraient tiré un enseignement pour comprendre la situation
de l’heure. Ce rapport problématique à l’histoire, empêchait de tirer des
leçons, de faire un bilan des ruptures indispensables avec certaines
« traditions » ou d’effectuer un véritable travail de discrimination
au sein de l’héritage civilisationnel musulman. La perception de l’histoire,
comme une longue déchéance, était porteuse d’une quête perpétuelle, et
impossible, de la « pureté des origines ».

style=';;'>Les tenants de cette
vision réductrice de l’histoire ne revendiquaient pour héritage que la seule
expérience historique du Prophète [PSL] et des premières générations de
l’islam, le reste de l’histoire de la civilisation musulmane étant marqué du
sceau disqualifiant de la « décadence ». Du fait, de la non
compréhension de l’évolution historique comme d’un processus continu,
l’histoire de la civilisation islamique n’était pas incorporée comme héritage.

style=';;'>Cela ne
permettait pas de prendre en compte l’expérience historique de l’ensemble de la
communauté musulmane – oumma –, et de son espace géographique propre,
qui n’était pas considéré comme lieu d’incarnation de l’islam historique.
« L’islam désincarné » n’était porté par aucun groupe humain et aucun
espace géographique mais demeurait, au même titre que la notion de oumma,
un concept purement idéel.

style=';;'>De la période de
longue déchéance étaient seulement sauvegardées quelques figures marquantes
dont la principale qualité était de s’être efforcée de vouloir renouer avec la
« pureté des origines » car le reste de l’héritage historique était
perçu comme étant entaché d’impureté. Ainsi, le mouvement islamique ne conserva
de l’histoire de la civilisation islamique que quelques figures telles que
celles de Abu Hamid al-Ghazali, de Ibn Taymiyya ou de Mohammed Ibn Abdelwahab.

style=';;'> Dans l’histoire
contemporaine, il retint uniquement l’action des pères fondateurs de l’islah,
telles que Djamal ed-Din al-Afghani, Mohammed Abduh ou Mohammed Rachid Rida, et
celui de créateurs d’organisations particulières qui, chacune, mirent en avant
la figure de leur fondateur : Saïd en-Nursi pour le mouvement nurdju en
Turquie, Abdelhamid Ibn Badis pour l’association des ouléma en Algérie, Hassan
al-Banna pour les Frères Musulmans ou Abu al-A’la al-Mawdudi pour le
Jamaat-e-Islami dans le sous-continent indien.

style=';;'>C’est de cette
vision de l’histoire, portée par une « déviation » au sein du
mouvement islamique, qu’héritèrent les « jeunes » musulmans qui, en
France, s’investirent dans le travail islamique à partir des années 1980. Cette
vision leur avait été transmise par les étudiants musulmans du monde arabe qui
étaient venus poursuivre leurs études en France. Ils leur transmettaient la
vision de l’histoire développée par la majorité des mouvements islamiques existants
dans le monde musulman.

style=';;'>Ces mouvements
n’incorporaient pas comme héritage l’histoire de l’ensemble de la civilisation
islamique et les expériences des mouvements politiques et culturels, non
organiquement rattachés à l’islah, qui les avaient précédés.
L’expérience historique des mouvements nationalistes, même ceux qui étaient
profondément marqués par les idées de l’islah, comme au Maghreb href="#_ftn19" name="_ftnref19" title=""> class=MsoFootnoteReference>[19],
n’était pas assimilée et revendiquée comme partie intégrante de leur histoire.
Vivant dans un déni du passé, ayant une conception de la oumma purement
idéel et une vision de l’islam essentiellement désincarné, ces mouvements se
positionnaient dans l’histoire comme s’il ne s’était rien passé entre les
premières générations de l’islam et leur constitution name="_ftnref20" title=""> class=MsoFootnoteReference>[20]. 

style=';;'>Cette conception
de l’histoire ne pouvait pas permettre aux musulmans qui commençaient à
s’investir dans le travail islamique, de se réapproprier l’héritage historique
de l’expérience spécifique de l’immigration et des mouvements nationalistes
maghrébins. En effet, ces expériences relevaient, selon cette conception de
l’histoire, de la longue période de décadence de l’islam et étaient entachée
d’un « défaut d’islamité ». Professant un « islam
désincarné », en rupture avec son environnement social, ils ne pouvaient
pas s’inscrire dans l’héritage socio-historique de leur communauté.

style=';;'>Dans la région
lyonnaise, selon Saïda Kada, il fallut attendre le choc de « l’affaire
Kelkal » pour commencer à remettre en question cette perception de
l’histoire class=MsoFootnoteReference> style=';'>[21]. Du
fait de la place importante de cette région dans l’histoire des luttes de
l’immigration, d’où parti la marche pour l’égalité de 1983, nombre de personnes
impliqués dans le travail islamique avaient déjà intégré l’histoire comme une
dimension importante de leur engagement title=""> style=';'>[22].

style=';;'>Mais, par
l’ancienneté de ses structures associatives musulmanes, la région lyonnaise
fait encore figure d’exception dans le paysage islamique de l’hexagone où bon
nombre d’acteurs musulmans continuent à se mouvoir dans le déni du passé. La
communauté musulmane – oumma – reste souvent une notion idéelle en
dehors de tout ancrage socio-historique. L’islam enseigné, demeure un
« islam désincarné » ayant pour seule référence l’historique les
premières générations de l’islam et sans prise en compte de l’ensemble de
l’héritage civilisationnel musulman. 

style=';;'>Contre
« l’islam désincarné » percevant la oumma comme une notion
purement idéelle, Ali Shariati, interprétant la notion coranique de « communauté
du milieu » name="_ftnref23" title=""> style=';'>[23]
,
s’attachait à définir la communauté musulmane comme une communauté incarnée
dans un contexte socio-historique particulier : « la « communauté
du milieu », ommatan vasatan class=MsoFootnoteReference> style=';'>[24],
est un groupe qui se trouve à l’intérieur du champ d’action et non une
communauté géographique et mécaniquement au centre, au milieu, c’est-à-dire à
égale distance de ce qui l’entoure. […] le milieu veut dire que cette ommat se
pose à l’intérieur du temps, de l’espace, de la confrontation des forces
sociales et des positions intellectuelles. […] Une telle présence la conduit à
se situer, à définir ses positions, à distinguer l’ami de l’ennemi, à orienter
son appréhension du monde. […] Elle doit pour se préserver prendre conscience
clairement de sa situation, s’orienter convenablement face à ces dangers et
s’appuyer sur une vigilance sensible et intelligente » name="_ftnref25" title=""> class=MsoFootnoteReference>[25].

Prendre conscience de sa situation, comme nous y invite Ali Shariati, commence
par prendre conscience de sa situation dans l’espace et dans le temps donc par
le développement d’une « conscience historique ».

style=';;'>Le développement
de cette conscience au sein de la communauté musulmane et une historicisation
de la oumma, nous semble devoir être une impérieuse nécessité pour deux
raisons principales : premièrement, et de manière fondamentale, parce que
cela correspond à la méthodologie inductive du Coran qui nous demande d’étudier
l’histoire afin d’en retirer des enseignements nous permettant d’agir sur notre
environnement ; deuxièmement, de manière plus conjoncturelle, le
développement d’une réelle conscience historique est seule à même de répondre
au déficit de la culture politique au sein de la communauté musulmane vivant en
France.

style=';;'>Le développement
de cette « conscience historique » doit nous permettre de mieux
comprendre notre situation dans l’espace et dans le temps afin de percevoir de
manière plus distincte le monde qui nous entoure. Car si nous ne pouvons
connaître le devenir historique, la compréhension de certaines lois de
l’histoire que le Coran nous invite à étudier, peut nous permettre d’orienter
notre action pour construire le monde à venir.



class=MsoFootnoteReference> style=';'>[4]
Iqbal Mohammed, Reconstruire la pensée religieuse de l’Islam, op. cit.,
page 129

class=MsoFootnoteReference> style=';'>[6] lang=EN-GB> Coran 3 : 137

class=MsoFootnoteReference> style=';'>[7] lang=EN-GB> Coran 30 : 46

class=MsoFootnoteReference> style=';'>[8] lang=EN-GB> Coran 7 : 175

class=MsoFootnoteReference> style=';'>[9] lang=EN-GB> Coran 3 : 140

class=MsoFootnoteReference> style=';'>[10] lang=EN-GB> Coran 11 : 120

class=MsoFootnoteReference> style=';'>[11] lang=EN-GB> Coran 51 : 55

class=MsoFootnoteReference> style=';'>[12] lang=EN-GB> Coran 14 : 5

class=MsoFootnoteReference> style=';'>[13] lang=EN-GB> Coran 12 : 111

class=MsoFootnoteReference> style=';'>[14]
Bennabi Malek, Vocation de l’Islam, Paris, Ed. Seuil, 1954, page 21

class=MsoFootnoteReference> style=';'>[15]
Iqbal Mohammed, Reconstruire la pensée religieuse de l’Islam, op. cit.,
page 178

class=MsoFootnoteReference> style=';'>[16]
Bennabi Malek, Vocation de l’Islam, op. cit., page 26

name="_ftn17" title=""> class=MsoFootnoteReference>[17]
Merad Ali, « L’enseignement politique de Muhammad Abduh aux Algériens
(1903) », Orient, n°24, 1963.

name="_ftn18" title=""> class=MsoFootnoteReference>[18]
Cf. Madani Ahmed Tawfiq, Kitab al Djazaïr, 1931 ; Mili Embarek, Tarih
al Djazaïr fil quadim wa al hadith
, 2 tomes, 1928-1932.

name="_ftn19" title=""> class=MsoFootnoteReference>[19]
Au Maroc, le leader nationaliste et ancien professeur de l’université
Qarawiyne, Allal al-Fassi fut l’un des principaux diffuseurs des idées de l’islah
dans son pays. En Algérie, le mouvement nationaliste révolutionnaire qui gérait
plusieurs dizaines de médersa avant le 1ier novembre 1954, était,
pour une part importante de ses militants et de ses cadres, acquis au vu de l’islah
au niveau religieux et culturel.

name="_ftn20" title=""> class=MsoFootnoteReference>[20]
Cette perception mystifiante et mystifiée du passé fut l’objet de débat interne
à ces mouvements. Face aux contraintes du monde réel, elle fut révisée de
manière plus ou moins rapide et plus ou moins profonde. Sur les débats relatifs
à l’histoire au sein des mouvements islamiques, notamment au sein du mouvement
tunisien, Cf. François Burgat, L’Islamisme au Maghreb : les voix du Sud,
Paris, Payot, 1995.

name="_ftn21" title=""> class=MsoFootnoteReference>[21]
Entretien avec Saïda Kada, « Femmes musulmanes et engagées », in. Histoire
politique des immigrations (post)coloniales, France, 1920-2008,
op. cit.,
page 225-232.

class=MsoFootnoteReference> style=';'>[22]
Sur la marche pour l’égalité cf. Abdallah Mogniss, « 1983 : la marche
pour l’égalité », URL : href="http://www.indigenes-republique.fr/article.php3?id_article=251">http://www.indigenes-republique.fr/article.php3 ?id_article=251

Dans le cas de l’Union des
Jeunes Musulmans, Abdelaziz Chaambi expliquait : « lorsque nous
avions lancé l’UJM et les premières conférences et les congrès nous avions mis
en avant une vision et une lecture globale de l’islam en imbriquant
volontairement la spiritualité avec la lutte contre le chômage, la délinquance,
l’échec scolaire ou l’engagement citoyen et politique ; à la même période nous
avions lancé les premières manifestations de soutien à la résistance Afghane ,
Bosniaque , Libanaise ou Palestinienne, et le combat de nos frères contre les
dictatures des pays d’origine ».
Entretien, novembre 2008.

class=MsoFootnoteReference> style=';'>[25]
Shariati Ali, Histoire et destinée, Paris, Ed. Sindbad, 1982, page 35-36

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Commentaires

X
0 points

Formidable essais de Youssef Girard dont la maitrise du sujet est impressionante : « Le développement de cette « conscience historique » doit nous permettre de mieux comprendre notre situation dans l’espace et dans le temps afin de percevoir de manière plus distincte le monde qui nous entoure. ». Le Coran nous invite a une lecture dynamique de l’Histoire.

X
0 points

Paix sur vous tous.

Merci au frère Girard pour ce formidable essai qui amène à poser des questions essentielles.

En effet, pour qu’une conscience historique de la communauté musulmane de France (ou d’autres communautés vivant en terres européennes) se développe, ne faudrait-il pas que ses membres puisse trouver des réponses concrètes aux problèmes du monde contemporain ?

Socialement, spirituellement et intellectuellement assiégés, nombre de Musulmans d’"Occident" sont en constant mode auto-défense comme le sont militairement, politiquement et économiquement nombres de Musulmans vivant en pays "islamiques".

Je crois que Oumma.com participe activement dans le sens du développement d’une conscience historique musulmane de France et plus largement de la francophonie.

Nom paradoxal néanmoins qu’Oumma.com puisque l’angle franco-français du site ; son "franco-centrisme" est quelque peu en décalage avec son nom : oumma, terme trans- et supra-nationale...

Il me semble que nous avons besoin de réponses originales qui soient adaptées à notre contexte de fin de 14e siècle et non aux équilibres tribaux arabe d’il y a un millénaire.

Nous avons aussi besoin d’enseigner à nos enfants qu’il est permis de croire que nous pouvons gagner le monde.

Non pas par la force, la violence, la contrainte, la ruse, la déception ou le mensonge mais par la pureté des intentions, la droiture du comportement, l’intelligence des moyens et l’Unité des objectifs.

Et heureusement que des sites comme Oumma.com participe de cette reconstruction positive de l’identité de la communauté, Grâces et Louanges à Dieu... -malgré son franco-centrisme !

Et Dieu -Exalté Soit-Il- Est le Tout-Puissant, l’Omnipotent, le Sage.

wa salam.

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Merci pour votre excellent article et permettez moi une remarque. Certes l’esprit du Coran est anticlassique et beaucoup plus proche de Bacon et Kant que de Platon ou Leibnitz, et c’est important de le rappeler pour mettre en évidence la grande proximité entre l’Islam et l’esprit de la philosophie des Lumières qui marque le discrédit de la spéculation métaphysique et inaugure d’une certaine manière les sciences humaines et valoriser les sciences expérimentales. Depuis la Révolution Française, l’histoire comme élément centrale a mobilisé une grande partie de la réflexion philosophique en Occident.
Mais pour reprendre votre expression sur la théologisassion des problèmes des sociétés musulmanes pouvait-il en être autrement ? Est-ce que cela n’est pas lié à la nature des régimes politiques arabes en place ? Pouvons-nous nier que la nature d’un régime politique influence à la fois la mis forme et en sens de la pensée et de l’action ? Or, les régimes politiques arabes permettent-ils l’expression libre et la critique de la réalité sociale ?
Bien sur que non car une telle critique eu été perçu par les régimes arabes comme un appel à la révolte dans la mesure où tous discours critiques sur les faits sociaux est un discours politique qui est un appel à la prise de conscience historique et à la nécessité de la réforme. Or, dans un tel contexte le seul discours possible, c’est le discours théologique qui est aussi un discours historique qui peut « avancer masqué » et théologiser les problèmes de la société pour occuper le terrain éthique. Les mouvements islamiques n’en sont pas restés au stade du discours, dans le même temps, ils agissaient concrètement dans le domaine de l’éducation et du social pour réformer la société en commençant par l’individu.
Quant aux étudiants musulmans venus en France, ils ont été confrontés à la triste réalité des immigrés, des jeunes « beurs » pour la plupart déraciné et ignorant leur religion. L’urgence était l’enseignement de l’islam et de la langue arabe.

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Cet article est extrêmement stimulant. Il reprend en fait me semble-t-il, l’idée marxienne selon laquelle les philosophes ("grecs") avaient jusqu’à présent interprété le monde (la société), mais que désormais il s’agissait de le changer (d’en être partie prenante, activement). En fait, Youssef Girard me semble reprendre tous les acquis historiques de la pensée matérialiste, mais en y adjoignant magistralement, ce qu’un Européen du XIXe siècle comme Marx, fut-il "prophétique" à sa façon et "anti-idéaliste", ne pouvait faire, à savoir y introduire le souffle prophétique, le souffle spirituel, seul garant possible de la longue durée. Cette synthèse entre temporalité islamique ("ici et maintenant", expérimentation, observation) et éternité, islamique, est peut-être un signe qui montre une ouverture désormais possible de la voie, inch Allah, vers la véritable "révolution islamique" et par conséquent mondiale ? Complète cette fois, matérielle et spirituelle, sociale et morale, politique et économique. D’ailleurs sans islam il n’y aurait eu ni humanisme, ni Réforme, ni Renaissance, ni Lumières, ni Europe, ni libéralisme ni socialisme. N’est-il dès lors pas logique que les choses retournent à leur source avec la crise de l’Occident moderne ?

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article qui charrie les vieux poncifs.

ramener les Arabes à leur pt de départ est le pire conseil que l’on puisse donner actuellement aux héritiers de l’Islam.

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Article intéressant. Une "conscience historique" semble en effet un impératif, ne serait-ce que pour combler "le déficit de la culture politique" chez les musulmans de France. Le point qui parle de l’expérimentation est encore plus important : il faut réhabiliter l’esprit d’expérimentation, car c’est la voie la plus sûre qui mène au savoir.

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Je ne saurais dire si l’article est "formidable", n’ayant pas l’expertise d’Oumma.com-UK-fan ou de Karim B., Montréal, mais je les rejoins pour remercier l’auteur. L’incidente sur "l’affaire Kelkal" mériterait toutefois de voir son statut singulièrement rehaussé, de celui d’incidente, à celui de véritable tournant historique. Il ne fait pas le moindre doute, à mon avis, que cette histoire, qui à bien des égards suivit un scénario pré écrit, fut destinée à marquer un coup d’arrêt à la formidable (oui cette fois, on peut employer cet adjectif sans restriction), à une formidable progression de l’Islam en France, qu’il s’agissait de contrecarrer. Ce qui s’est joué alors était les prémisses de la "guerre de civilisations", dont l’ordre de bataille est loin d’avoir disparu comme par l’enchantement de l’élection d’un Obama, soit-il Barak-Hussein.