La République du mépris (entretien avec Pierre Tevanian (partie 2/2)

« Le féminisme a été mobilisé sur deux thèmes : l’interdiction du voile, mais aussi la question des

mardi 6 novembre 2007

La République du mépris (entretien avec Pierre Tevanian (partie 2/2)

Entretien avec Pierre Tevanian, enseignant, auteur de « La République du mépris » éditions La Découverte, 2007.

Deuxième partie : les métaphores féministe, mémorielle et libertaire

Après la « métaphore laïque », vous parlez justement de la « métaphore féministe » et vous soulignez particulièrement le rôle des Ni Putes ni Soumises…

Le féminisme a été mobilisé sur deux thèmes : l’interdiction du voile, mais aussi la question des violences sexistes subies par les femmes « en banlieue ». Bien entendu, le sexisme existe chez les musulmans, dans l’immigration et dans les banlieues populaires, il est massif, systémique, et il est vrai aussi qu’il est dénié, ou en tout cas minimisé ; tout cela est vrai, mais le problème est que le sexisme est tout aussi massif, systémique et dénié dans le reste de la société française, et qu’on ne le dit pas !

La classe politique, Sarkozy en tête, ne cesse d’opposer une immigration sexiste à « nos valeurs » antisexistes, on nous assène en permanence des formules du genre : « les acquis du combat féministe s’arrête aux portes des quartiers », alors que le sexisme règne autant chez les non-musulmans, chez les Français dits « de souche », dans les centre-villes comme dans les campagnes, et dans la petite comme dans la grande bourgeoisie. Et c’est vrai de la domination masculine la plus « banale », c’est à dire quotidienne (comme la monopolisation du pouvoir et du discours politique par les hommes) aussi bien que pour les formes les plus extrêmes de violence sexiste (comme les coups et blessures, les homicides et les viols).

Je cite de nombreuses enquêtes qui l’attestent, notamment celle de l’ENVFF (l’enquête nationale sur les violences faites aux femmes), dont les conclusions ont été rendues – à quelques mois près – au moment où le mouvement Ni Putes ni Soumises était lancé. Or, non seulement les résultats de ces enquêtes ont été sous-médiatisés, mais c’est même un discours inverse qui a été promu par les médias, avec l’accord tacite des NPNS.

On nous a présenté l’égalité hommes-femmes comme une valeur immémoriale et comme une réalité profondément, anciennement et définitivement acquise dans la société française, si bien que le sexisme est apparu comme un vice importé par l’immigration, notamment musulmane, avec ses deux figures-repoussoirs : le père et ses traditions archaïques, et le frère, « hétérosexuel violent » (pour reprendre la formule de Nacira Guénif) et souvent « islamiste ».

Et le pire est que cette vision médiatique a reçu la caution de prétendues « militantes de terrain », érigées en porte-parle des filles de banlieue : les Ni putes ni soumises. On ne parle donc que du sexisme de banlieue, immigré et musulman, en occultant le sexisme blanc, bourgeois et « catho-laïque », et on n’explique ce sexisme de banlieue que par l’origine ethnique, la culture ou la religion, en écartant tout lien avec le sexisme systémique de la société française dans son ensemble. On est donc dans une parfaite logique du bouc émissaire : on fait porter tout le fardeau du sexisme sur une seule « communauté ».

On diabolise ainsi une catégorie de personnes : toute personne qui a le « mauvais » faciès ou le « mauvais » patronyme, toute personne qui est présumée musulmane, et plus encore toute personne identifiée comme musulmane pratiquante, se retrouve à priori suspectée de sexisme exacerbé.

Mais quel intérêt peut-on trouver à verser de la sorte dans la stigmatisation ?

Il y a d’abord un bénéfice narcissique. C’est la fonction première du bouc émissaire : souder et innocenter la collectivité majoritaire. En l’occurrence, la stigmatisation raciste du « garçon arabe sexiste » permet à la France blanche de se vivre comme antisexiste et égalitaire.

C’est d’ailleurs pour cela que des militantes féministes comme Christine Delphy se sont mobilisées contre la loi anti-voile et contre la propagande de Ni putes ni soumises : non seulement par refus de l’exclusion et du racisme anti-arabe ou anti-musulman, mais aussi en tant que féministe, contre un discours idyllique et démobilisateur qui revenait à dire que le sexisme, c’était terminé, que la majorité des Françaises ne subissaient plus d’oppression, bref : que tout allait pour le mieux dans la meilleure des républiques égalitaires, hormis dans quelques enclaves (les banlieues), chez quelques arriérés (les immigrés) ou quelques fanatiques (les « islamistes »).

Est-ce cela qui explique que, dans l’exemple de Ghofrane ou de Sohane, des crimes similaires en gravité et en barbarie aient été beaucoup moins médiatisés ?

C’est effectivement, la meilleure illustration de cela. Il n’est évidemment pas raciste en soi de consacrer sa une et dix pages à Sohane, Ghofrane ou Shéhérazade, brûlée, mutilées et/ou tuées par des hommes parce que trop indépendantes ou refusant leurs avances. Il est même légitime, et nécessaire, de médiatiser ces crimes pour les dénoncer et les combattre.

Ce qui est raciste, de manière objective, même si les journalistes impliqués n’en ont pas conscience, c’est le fait que ce type de couvertures et de dossiers ne se font que quatre fois par an, à chaque fois sur des cas où la victime ou le coupable (ou les deux) sont issus de l’immigration maghrébine ou de confession musulmane, alors que six femmes meurent chaque mois sous les coups d’un proche, et cela dans tous les milieux sociaux, quelles que soient les origines ou les croyances religieuses.

Ce n’est donc pas de parler de Shéhérazade, de Ghofrane ou de Sohane qui est raciste, évidemment pas, mais le fait de n’être ou de ne jouer les anti-sexistes que lorsque cela permet de taper sur un homme de culture musulmane, et même sur « l’homme musulman » en général. Parce qu’au-delà de l’incrimination de l’individu qui a porté les coups mortels, on généralise ! C’est toute la « communauté » maghrébine, ou toute l’immigration, ou encore « l’Islam ».

Votre troisième chapitre est consacré aux débats âpres qui concernent la question de la mémoire. Il semble qu’un double discours agisse en parallèle : d’un coté, s’agissant d’une histoire spécifique, il est question de devoir de mémoire, mais pour d’autres groupes, on parle beaucoup de culpabilité, de repentance. On reproche à certaines catégories de la population d’exprimer dans leurs revendications une aigreur manifeste qui confinerait à la haine, pourquoi ce traitement différencié ?

Oui, là encore on est dans le « deux poids, deux mesures ». Ce deux poids deux mesures est un peu le fil rouge du livre : on le retrouve à l’ouvrage dans tous les débats, aussi bien sur la mémoire que sur la laïcité ou le féminisme. Des gens qui ne se sont jamais souciés de la laïcité deviennent tout à coup des hyper-laïcs quand il s’agit de « taper » sur les filles voilées, des gens qui ne se sont jamais souciés du sort des femmes deviennent tout à coup des hyper-féministes lorsqu’il s’agit uniquement de diaboliser « le garçon arabe », et de la même manière, des gens qui n’ont jamais eu d’aversion particulière pour la commémoration se scandalisent tout à coup lorsque c’est une mémoire particulière qui émerge : celle des descendants d’esclaves et de colonisés.

Dans mon livre, je renvoie aux analyses de Nietzsche sur les excès de la mémoire. Car Nietzsche est l’un de ceux qui a le mieux évoqué les problèmes bien réels que peut provoquer une mémoire mal maîtrisée. Seulement, si on le lit, on se rend compte que ses analyses n’ont rien à voir avec l’usage raciste qui en est fait aujourd’hui par les adversaires de la « repentance coloniale », tous les Bruckner, Max Gallo, Lefeuvre et Sarkozy qui passent leur temps à nous dire qu’il faut « tourner la page » de la colonisation, savoir « oublier les mauvais souvenirs » et regarder vers l’avenir… Que dit Nietzsche ? Il dit qu’effectivement, il y a des dangers dans certaines manières de se référer au passé, et notamment de glorifier le passé.

Mais il dit aussi que l’histoire est utile dans une certaine mesure, notamment pour se dépayser, pour prendre du recul par rapport aux préjugés de notre époque, en visitant d’autres époques avec d’autres préjugés… C’est ce qu’il appelle devenir « intempestif ». Il dit aussi que l’histoire peut être utile car elle nous encourage à vivre le présent et à innover, en nous enseignant que les hommes ont toujours innové, ou plus exactement que ce sont toujours des innovateurs, des « intempestifs », qui ont marqué, fait avancer l’histoire. Bref, Nietzsche valorise un certain usage de l’histoire, un certain rapport au passé, et dans le même temps il s’insurge contre ce qu’il appelle les excès de la mémoire, les excès de révérence par exemple – l’idée qu’il y aurait une grandeur inégalable qu’il faudrait éternellement imiter.

Nietzsche explique aussi que l’homme noble est celui qui est capable d’oublier les offenses subies et qui ne s’enferme pas dans le ressentiment. Mais la première différence, de taille, entre Nietzsche et Bruckner, Max Gallo ou Nicolas Sarkozy, c’est que l’usage de la mémoire et de l’histoire que Nietzsche combat est celui des dominants, et non celui des dominés ! Nietzsche s’en prend aux hellénistes allemands qui idéalisent le passé gréco-latin de l’Europe, et il s’insurge contre les mythologies nationales, les nationalismes.

Alors que nos pseudo-nietzschéens d’aujourd’hui s’en prennent aux dominés : la mémoire des esclaves et des colonisés émerge à peine, et déjà ils deviennent fous, eux qui n’éprouvent en revanche aucun problème à se gaver et se gargariser de Clovis, de Jeanne d’Arc, de Robespierre, de Jules Ferry ou de Gaulle, de toute la mythologie nationale. Eux qui sont de véritables drogués de la mémoire nationale, ils se découvrent tout à coup d’impitoyables et nietzschéens pourfendeurs de mémoire !

Mais ne peut-on pas objecter que cette histoire, celle de l’esclavage et de la colonisation, n’est pas occultée, qu’elle fait déjà l’objet de débats ? Ne peut-on pas penser que les groupes minoritaires qui revendiquent une plus grande place dans l’historiographie officielle de l’histoire de la colonisation par exemple, en font trop ? Même s’ils ne font pas partie des « dominants », ne prêtent-il pas le flanc dans une certaine mesure aux critiques nietzschéennes ?

C’est l’évaluation de ce « trop » qui pose problème, alors qu’on commence à peine à parler de ce passé. Il est vrai qu’on n’est plus dans le silence total et la dénégation absolue : le mur de silence se fissure, on commence à parler de l’esclavage, des crimes coloniaux, du caractère structurellement oppressif du système colonial, et ici ou là des lieux de mémoire apparaissent : une statue de Toussaint Louverture sur une place parisienne ou dans une ville de banlieue, une plaque sur le Pont Neuf pour le crime du 17 octobre 1961... Mais si l’on observe objectivement l’espace public, la quantité de lieux de mémoires, de plaques, de monuments, d’institutions qui ont des programmes de recherches sur ces sujets, de journées célébrées, la place dans les manuels d’histoire, cela reste peu.

Il y en a plus qu’auparavant, ce qui n’est pas dur puisque auparavant il n’y avait rien, mais on est très loin de ce que mériteraient des événements aussi considérables, des crimes aussi monstrueux, des processus historiques aux conséquences aussi profondes. Bref : à peine on commence à sortir du silence et de l’invisibilité, à peine on commencer à lever le refoulement, c’est déjà tout de suite trop ! À entendre les discours « anti-repentance », on serait submergés, envahis ! Il y a donc une première outrance : le fait que l’ombre d’un début d’esquisse de commencement est perçu comme un « trop plein » !

Il y a une autre outrance sur la nature même des revendications. C’est-à-dire qu’une demande de reconnaissance et de vérité est déformée, caricaturée en demande de repentance. Contrairement à ce que prétendent les discours « anti-repentance », personne, ni le CRAN, ni « Devoirs de mémoire », ni les « Indigènes de la république », ne demande d’excuses.

Personne ne dit que tout « Blanc » est un oppresseur, un criminel, un coupable, ni que le Français d’aujourd’hui qui n’était pas né au moment de la colonisation est coupable de ce qu’a fait son Etat, ses parents ou ses arrières grand-parents. Bref : pour ne pas avoir à répondre aux demande de vérité, de reconnaissance et de justice, on s’abstient de les entend, en s’inventant des ennemis fictifs, porteurs e revendications inexistantes.

Que pensez vous de la formulation « concurrence mémorielle » ? Cette concurrence n’est-elle pas précisément le fait de ceux qui dénient à certains ce qu’ils accordent à d’autres ?

Effectivement, toute personne qui porte des revendications concernant le passé esclavagiste ou colonial se voit accusée d’attiser la concurrence mémorielle ou la concurrence des victimes. Je montre, dans le livre, que non seulement l’accusation ne tient pas une seconde, mais aussi que c’est justement ce type de mauvaise foi qui génère, elle, une véritable concurrence des victimes. Je donne dans le livre un exemple précis. L’Appel des Indigènes de la république, rendu public en 2005, contient une analyse politique et des revendications précises concernant la reconnaissance du passé, sans jamais opposer une quelconque communauté ethnique à une autre ; or, en réponse à ce texte, Fadela Amara a écrit une tribune dans Libération.

Se présentant comme descendante d’Algériens ayant subi la colonisation, elle rétorque aux Indigènes qu’il n’est pas question de réclamer des « excuses » à la France (ce que lesdits Indigènes ne réclamaient pas !) et elle enchaîne directement en expliquant que la colonisation n’a rien à voir avec l’extermination des Juifs parce qu’elle ne reposait pas sur un projet d’extermination. Ce qui est sidérant, dans ce propos, c’est d’abord qu’au lieu de répondre aux thèses et arguments effectivement développés par les Indigènes de la République, Fadela Amara leur en prête d’autres qu’ils n’ont jamais soutenus. Les Indigènes de la République ne prétendent nulle part que la colonisation est assimilable à la Shoah. Ils ne se placent nulle part en comparaison ou en concurrence avec les descendants de victimes du génocide.

Il y a donc procès d’intention, malhonnêteté intellectuelle, volonté manifeste de ne pas entendre, de disqualifier un discours. Mais il y a pire encore : c’est justement la réponse de Fadela Amara qui introduit une logique de comparaison et de concurrence, jusque là absente, puisque son discours consiste à dire en substance : « ces gens là, qui posent un certain nombre de questions sur la mémoire des colonisés et des esclaves, et sur le présent de leur descendants, ne doivent pas être entendus, et ils ne doivent pas être entendus parce que la Shoah c’est autre chose, c’est différent, ce n’est pas comparable ».

Le dernier chapitre porte sur la question de la liberté d’expression et le débat sur Redeker qui à votre avis est aussi révélateur d’une certaine islamophobie.

Le fait de défendre le droit inaliénable de Redeker ou de tout autre individu à dire tout ce qu’il veut sur l’islam, Mahomet ou les musulmans, n’est évidemment pas raciste. C’est une position libertaire, et elle est tout à fait respectable. Etre libertaire, c’est considérer qu’ on ne doit en aucun cas porter atteinte à la liberté d’expression, ni par la violence brute ni par la violence étatique, formalisée (c’est-à-dire l’interdiction, la censure). Etre libertaire, c’est considérer que les différends se règlent justement dans le libre échange et la libre confrontation des points de vue.

Donc effectivement, on peut très bien défendre le droit de Redeker à dire tout, même les pires insanités sur les musulmans, sans être pour autant raciste soi même. Ce n’est pas être raciste non plus que de se scandaliser des menaces de mort reçues par Redeker. On peut même considérer qu’il ne devrait pas y avoir de loi contre le racisme et qu’un individu peut proférer des propos racistes contre les Arabes ou les musulmans ou contre n’importe quel autre groupe, et qu’on n’a pas à le censurer, ni à le traduire devant les tribunaux pour cette raison.

C’est une position qui se discute mais qui est respectable. Là ou le racisme pointe son nez, c’est lorsqu’il y a deux poids deux mesures. Tout d’abord j’analyse le texte antimusulman de Robert Redeker et je montre en quoi il est raciste. Il ne vise pas « l’Islamisme » comme courant politique ni même « l’Islam » comme doctrine religieuse, mais bien « l’Islam » en tant que culture qui structure (je le cite) « tout musulman ». C’est donc une accusation portée contre tous les musulmans, qui sont présentés comme des gens mal-humanisés, éduqués « dans la haine et la violence ». Partant de là, on peut soutenir le droit illimité d’un raciste à proférer des propos racistes, sans pour autant être soi-même raciste.

Mais alors il faut dire comme Voltaire : « je désapprouve ce que vous dîtes mais je me battrais pour que vous ayez le droit de le dire » ; or, ce je montre dans le livre, c’est le soutien à Redeker a été formulé médiatiquement dans de tout autres termes : la plupart des soutiens médiatiques de Redeker se sont abstenus, et se sont même explicitement refusés à dire qu’ils désapprouvaient les propos de Redeker ; et ils ont toujours dit qu’il fallait le soutenir « sans réserve ». C’est là qu’apparaît le racisme.

Le deuxième point, c’est le deux poids-deux mesures. En effet, on a assisté à une mobilisation folle sur les plans politique, intellectuel, médiatique, alors qu’on n’a pas la même mobilisation des mêmes personnes et dans les mêmes proportions pour une multitude d’autres affaires de liberté d’expression. Je cite des exemples : un rappeur qui est poursuivi depuis 5 ans par Nicolas Sarkozy parce qu’il a eu le malheur de dire que s’il y avait un problème d’impunité dans certaines affaires d’homicides policiers.

Ou encore une loi qui sanctionne de prison et d’une très lourde amende l’outrage à l’hymne national, une loi qui interdit de porter des vêtements exprimant ses convictions religieuses à l’école… Bref : des atteintes récentes à la liberté d’expression, qui ont ceci de beaucoup plusgrave qu’un mail de menaces qu’elles ne sont pas l’œuvre d’un ou de quelques enragés, mais sont au contraires institutionnalisées, étatisées.

Je cite également Nicolas Sarkozy qui fait renvoyer le PDG de Paris-Match parce qu’il a parlé de sa vie privée, le même Sarkozy qui choisit quel journaliste parlera de l’UMP à Europe 1… Bref : il y a chaque mois une multitude d’occasions de se mobiliser pour la liberté d’expression, dont ne se sont jamais saisis les intellectuels qui se sont levés comme un seul homme pour défendre Robert Redeker. Et des occasions aussi auxquelles les médias n’ont jamais, loin s’en faut, accordé la place qu’ils ont accordée à l’affaire Redeker. Bref, je retrouve le « deux poids deux mesures ». Dans ce chapitre sur la métaphore libertaire, je parle plus particulièrement d’une affaire parce qu’elle présente de profondes similitudes avec l’affaire Redeker.

Dans cette affaire, l’atteinte à la liberté d’expression ne vient pas d’un Etat, ni d’un homme politique influent, mais d’un individu qui, par ses propres moyens –un courrier – a adressé des menaces de mort à des individus qui ont eu le malheur de prendre des positions qui lui déplaisaient. Il s’agit donc du même cas de figure que dans « l’affaire Redeker ». Seule différence : dans cette affaire, ce n’est pas un seul individu qui a reçu des menaces de mort, mais douze personnalités parmi lesquelles Alain Lipietz, José Bové ou Eyal Sivan pour les plus célèbres. Toutes ces personnes avaient des positions radicales, hostiles, critiques, sur la politique d’Israël. Eh bien, dans un cas, on ne trouve que quelques dépêches en deux ans (période incluant l’envoi des menaces, l’interpellation du coupable et son procès), et cela pour douze personnalités viées !

Dans le cas de Robert Redeker, en revanche, sur une période de trois semaines seulement, on décompte déjà une soixantaines de dépêches... Je n’entre pas dans le détail de l’analyse des deux affaires, de leurs points communs et de leurs différences (je le fais dans le livre), mais voici la conclusion : comme se fait-il que des gens qui n’avaient jamais levé le petit doigt pour s’insurger par exemple lorsque Eyal Sivan ou José Bové avaient reçu ces menaces de mort, tout d’un coup se lèvent et s’insurgent quand les menaces de morts sont homologuées musulmanes ?

Et je dis bien homologuées musulmanes parce que c’est tout de suite « l’Islam », dans a généralité, qui s’est retrouvé incriminé. Dans le premier cas, personne n’a eu l’idée de dire « Il y a un problème du judaïsme avec la liberté d’expression », et c’est normal ! Un individu réagissant en tant que juif, s’autoproclamant représentant et justicier de tous les Juifs, menace des gens de mort : de manière tout à fait saine, on ne s’en prend qu’à lui, on considère que la faute est celle de cet individu-là et de personne d’autre, bref : on ne le suit pas dans son délire, on ne le prend pas comme le représentant des Juifs en général.

Or, bizarrement, ce bon sens disparaît dans le cas de l’affaire Redeker : un individu s’identifiant comme musulman et se vivant sans doute comme le représentant et justicier de tous les musulmans, envoie des menaces de mort par mail, et dans son cas, tintamarre médiatique sur « le problème de l’islam et des musulmans avec la liberté d’expression ». On somme « les musulmans » d’apprendre à accepter la critique… Bref : le deux poids deux mesures, l’inégalité de traitement, le passage au pluriel, la logique d’amalgame : on est dans une pensée raciste.

Autre point que je soulève : la liste des pétitionnaires « pro- Redeker » coïncide presque à l’identique avec la liste des plus fervents militants de l’interdiction du voile. Alors je pose cette question : comment peut-on être libertaire face à l’islamophobie et prohibitionniste face au voile ? Soit on tolère l’islamophobie de Redeker au nom de la liberté d’expression, mais le voile doit être accepté lui aussi, au nom du même principe ; soit on estime nécessaire la prohibition du voile mais alors le moins qu’on puisse faire est d’être tout aussi prohibitioniste face aux propos racistes. Bref : j’en viens à la conclusion que ce n’est peut-être pas l’amour de la liberté d’expression qui permet de trouver la cohérence entre ces deux positions, mais tout simplement la haine des musulmans.

Propos recueillis par Fatiha Kaoues

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