La Palestine sans Yasser Arafat

Un personnage "historique et banalement humain", telle est l’image que retient l’historien palestinien Eli

vendredi 12 novembre 2004

La Palestine sans Yasser Arafat

Un personnage "historique et banalement humain", telle est l’image que retient l’historien palestinien Elias Sanbar. Il brosse le portrait de celui qui, loin du mythe, restera pour lui l’ami et l’homme qui avait "ramené son peuple à la visibilité".

Tout d’abord un souvenir parmi bien d’autres. Tunis, début 1984. Arrivé de Paris, je me présente à son bureau, dans la banlieue de la capitale. Le but déclaré de ma visite : l’interviewer après sa sortie sain et sauf du siège de la ville de Tripoli au nord Liban.

La raison secrète, intime, très "enfantine" de mon voyage, est tout autre : lui dire combien nous sommes blessés par les rebuffades et les humiliations qu’il subit, combien son nouveau statut de paria nous est insupportable, lui redire aussi que nous nous tenons à ses côtés, qu’il peut compter sur nous.

Il me reçoit comme d’habitude avec affection, puis, me demande d’emblée : "Pourquoi as-tu tellement tardé à venir me voir ?" et comme je lui réponds que cela ne fait que quelques semaines que je n’ai donné signe de vie, il m’interrompt en riant : "Non, cela fait exactement six mois, tu es venu à telle date. N’as-tu pas honte qu’un vieux comme moi ait une meilleure mémoire que toi ? Je te verrai ce soir, quand tout le monde sera parti et que nous pourrons parler calmement."

En guise de soir, c’est quasiment la nuit entière que je passai à attendre, et c’est à l’aube que je me retrouvai face à lui. Je lui dis notre peine et notre révolte de le voir ainsi traité tant par ses ennemis israéliens que par ses frères arabes. Mais il m’interrompt : "Sache que je n’ai aucune fierté personnelle lorsque l’intérêt de mon peuple est en jeu".

L’homme qui à l’aube, pour me consoler et me rassurer, me donnait une leçon involontaire d’éthique politique, était le même qui, avec ses compagnons, avait redonné souffle à nos vies des années plus tôt.

Coïncidant avec nos vingt ans, la déroute de juin 1967 s’était alors confondue avec la terrible désillusion d’un avenir qui nous apparaissait soudain enchaîné, voué à répéter notre passé immédiat, ce temps immobile, comme noyé dans la tristesse silencieuse de nos parents et de nos aînés.

Ce jour-là, la Résistance palestinienne naissante proclama "l’avènement du climat révolutionnaire", mais nous n’entendions que l’annonce de temps où il ferait tout simplement beau dans nos vies.

Par la fierté retrouvée, par la prise en main de nos petites destinées, par nos voix à nouveau audibles, par nos rêves juvéniles de réussir à imposer que le monde regardât en face nos beaux visages de résistants venus d’une terre disparue.

Comment écrire, transmettre, de façon même infime, la jubilation qui, aux confins des ardeurs guerrières, nous habita ?

Comment dire le rire, nos rires, aux sonorités claires telles celles des matins nouveaux qui accueillaient notre choix d’ainsi ramener nos noms effacés de Palestiniens en commençant par nous proclamer résistants.

Le Palestinien qui disparaît aujourd’hui aura beau être qualifié de chef historique, de symbole de la lutte palestinienne, de pragmatique chevronné, de lutteur "increvable", d’interlocuteur incontournable, de dirigeant retors peu enclin à partager ses pouvoirs, il demeurera pour moi, pour nous, le résistant qui, par-delà louanges et critiques, fondées ou irrecevables, ne s’est jamais renié quand l’essentiel était en jeu : ramener son peuple à la visibilité et le sortir de l’absence forcée dans laquelle ses ennemis avaient rêvé de le voir disparaître.

Et s’il me fallait résumer en une phrase, une seule, les décennies de fureur et de sang traversées par le mouvement national palestinien après 1948, je n’écrirai que ceci :

"Yasser Arafat a mené le combat des siens pour la reconquête de leur nom, Palestiniens, et les tirer ainsi de l’effacement imposé vers la visibilité, évidence incontournable qu’ils existaient et que leurs droits étaient identiques à ceux de tous les hommes. "

Aujourd’hui les anciens ennemis sont subitement compatissants et les analyses et les commentaires pleuvent qui nous décrivent ce que nous sommes censés ressentir, nous mettent en garde contre nos lendemains hasardeux, nous annoncent qu’enfin débarrassés du potentat nous allons accéder à la reconnaissance de nos droits nationaux.

Mais ils ignorent ou font semblant d’ignorer que le dirigeant que nous perdons nous était infiniment plus familier qu’un "Président", que nous le connaissions car il nous ressemblait intimement, par sa chaleur humaine jamais feinte, son hospitalité simple, sa profonde conviction d’être l’enfant d’une terre des rencontres et non des exclusions, son obstination calme, sa longue patience et son profond désir de solution d’un conflit réputé insoluble.

Les Palestiniens perdent en ces heures l’une de leurs grandes figures.

D’autres apparaîtront, sûrement, et que personne ne s’en inquiète ou ne fasse semblant de s’en inquiéter.

Les Israéliens aussi, certains s’en rendent compte, d’autres s’en réjouissent, perdent l’interlocuteur qui avait réussi à persuader son peuple que l’heure du partage de la patrie avait sonné et que c’était le seul moyen, désormais, pour que la terre de Palestine revienne à son identité profonde, celle de la paix des cœurs réconciliés.

Quant à moi, triste et confiant, je garderai la figure d’un homme tout à la fois "historique" et banalement humain qui nous affirmait, sans jamais se laisser démonter par nos preuves "historiques", que Spartacus était, comme chacun le sait, palestinien, que le Christ était notre compatriote et l’un des citoyens dont il avait la responsabilité ; un stratège qui, affirmant citer Marx, déclamait du Machiavel ; un chef qui n’acceptait jamais d’entamer un repas avant de servir lui-même ses hommes ; un résistant qui, après des nuits de débats interminables et passionnés, suspendait les séances du Conseil national, notre Parlement en exil, pour que nous écoutions, tous, unis et enchantés, Mahmoud Darwich déclamer ses beaux poèmes.

Que la paix soit sur toi, Yasser Arafat. Et que, demain, ta pierre tombale porte, gravés, ces mots simples :

"Ici repose un homme aimé de son peuple."

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