La Belgique d’aujourd’hui ne me parle plus…

7 mai 2002, une date qui restera à jamais gravée dans ma mémoire. Un homme est entré dans notre appartemen

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jeudi 6 mai 2010

La Belgique d’aujourd’hui ne me parle plus…

7 mai 2002, une date qui restera à jamais gravée dans ma mémoire. Un homme est entré dans notre appartement. Il a abattu mes parents, a grièvement blessé mes deux petits frères et s’est ensuite donné la mort. Des funérailles officielles ont été organisées en présence de milliers de personnes et de nos élus politiques. Nous nous étions tous dit « plus jamais ça ». Mes parents nous lançaient un dernier appel que je n’ai eu de cesse de relayer : « Faites que notre départ ne soit pas vain et que l’avenir soit celui d’une harmonie entre tout les citoyens libérés des dangereuses idées meurtrières » El Hajji Habiba et Isnasni Ahmed

Une action en justice avait été ouverte pour non assistance à personne en danger contre X. On se demandait s’il y avait eu des manquements au niveau des services de police et du Fonds Régionale du Logement. Aurait-on pu éviter une telle tragédie ? Avec tous les éléments recueillis, j’en ai plus que la certitude. Comment ne pas avoir tenu compte des nombreuses plaintes déposées contre le forcené ? Pourquoi la police et la justice étaient- elles restées aussi passives à nos appels ? D’après plusieurs témoignages, un signalement avait été fait que ce militant d’extrême droite notoirement raciste était armé bien avant le drame. Pourquoi avoir laissé vivre une famille de cinq enfants en présence d’un homme aussi dangereux ?

Aujourd’hui 8 ans après le drame, je milite, je me bats en leur mémoire, je reste forte au nom des miens. Avec toutes les difficultés que cela a pu comporter, j’ai pris part à un combat qui s’est révélé être source de désillusion. Ayant tiré des enseignements de ce drame, j’ai tenu à mener un projet avec le soutien de la commune de Schaerbeek, à la rue Vanderlinden, lieu où ont été assassinés mes parents. J’espérais pouvoir travailler dans un climat de confiance, mais il en fut autrement.

Le projet a été complètement dénaturé et s’est soldé par un échec. Je ne sais ce qu’est devenu cet immeuble. J’ai du faire le deuil de ces murs et continuer ma lutte. Aujourd’hui, huit ans après les faits, en Belgique et en Europe, le racisme est malheureusement toujours d’actualité. Il évolue même sous de nouvelles formes.

Je le vois qui se dissimule et se déguise dans les inégalités de tous les jours.

Sur un fond de crise économique, la difficulté de trouver un emploi est plus grande pour la population d’origine étrangère. Une étude organisée par la VDAB (2007), constate que les personnes d’origine étrangère, à qualification égale, avaient moins facilement accès à l’emploi.

Après l’échec de la mise en place du décret mixité, l’inégalité existe aussi dans l’enseignement et qui est le produit de toutes ces écoles « ghettos ». Un arsenal juridique a été créé pour condamner le racisme, mais aujourd’hui est-ce suffisant ? Y a-t-il réellement des condamnations ? Des résultats dans les faits ?

Je déplore le manque de clarté des partis politiques dans leur discours sur la question du racisme. J’entends souvent parler de la célébration de la diversité, de l’égalité des chances, de la volonté de construire un monde ouvert aux différences de chacun, mais ça ne reste que des mots et de belles utopies. Trop souvent lorsqu’un drame se produit, de grands discours s’élèvent, mais on reste dans l’émotionnel, et la banalisation du discours raciste reprend vite ses droits.

Aujourd’hui, on s’adresse au Centre pour l’Egalité de Chances ou au MRAX en cas de problème de racisme, mais en fait ces structures ne répondent plus aux attentes. La plupart des gens me disent qu’ils ne se donnent même plus la peine de porter plainte, puisque rarement elles aboutissent à une condamnation.

Aujourd’hui, il ne s’agit plus de rester dans le folklore et l’exotisme, mais de s’inscrire en tant que citoyen et de prendre part aux débats. Des changements sont nécessaires, il ne s’agit plus de se contenter d’un statut de citoyen de seconde zone, mais de devenir acteur de la société. Il faut arriver à se poser les bonnes questions.

Les discours qui sont véhiculés par les partis d’extrême droite ont un lien direct avec les crimes racistes. J’affirme avec force que ces partis racistes ont un lien direct avec le meurtre de mes parents. Cet environnement de haine favorise indéniablement le passage à l’acte. Ils n’avaient peut-être pas le doigt sur la gâchette, mais ils ont clairement favorisé ces actes de violences. Comment oublier Mohamed Achrak, professeur de religion islamique, assasiné à 27 ans en 2002 , Oulemata Niangadou, d’origine malienne, assassinée à 26 ans en 2006…Tous deux on été tués à Anvers, bastion du Vlaams Belang, qui n’est que le nouveau nom du Vlaams Blok, faut-il le rappeler ?

Ces cas ont été médiatisés, mais combien d’autres cas de violences racistes sont passés sous silence et restent dans l’indifférence totale ? On assiste aujourd’hui en Belgique et en Europe à une montée du racisme. Lors des dernières élections communales de 2006, les résultats ont montré que l’extrême droite gagne du terrain. Pourquoi aujourd’hui est-on amené à voter extrême droite ? On dédramatise souvent ces chiffres, en parlant de vote contestataire, ou de revendications séparatistes qui trouveraient refuge auprès de tels partis.

Mais aucune volonté séparatiste, quelle qu’elle soit, ne peut justifier l’approbation et le ralliement à des partis propageant des idées racistes. La contestation est un droit et il appartient à chacun de se regrouper et d’inventer ses propres formes de contestation.

En 2010, l’objectif est d’arriver à vivre ensemble. Ce n’est pas d’élever des murs entre les communautés, les langues, les états et les classes sociales. Début des années 60, suite à l’appel lancé par la Belgique pour le recrutement de main d’œuvre ouvrière au Maroc, tous ces travailleurs immigrés sont venus, se sont installés et se sont intégrés. Ils se sont battus pour obtenir des droits, pour être reconnus en tant que citoyens. Dans les usines, dans les mines, sur les chantiers de bâtiments, ils ont fait face aux conditions difficiles de travail, au racisme et à l’extrême droite.

Puis nous sommes nés. Ils nous ont éduqués, poussés à faire des études. Ils ne voulaient pas nous voir soumis aux mêmes conditions de travail et reproduire le schéma qu’ils ont connu. L’intégration a été acquise à force de luttes, celles de nos parents sont les nôtres aujourd’hui. Je veux redonner une dignité à nos anciens en qui nous avons très peu ou pas assez de reconnaissance aujourd’hui. S’intégrer c’est s’affirmer, s’inscrire dans le débat, y prendre part, être acteur dans la société et lui offrir son identité, son parcours et son histoire. C’est cela construire une société meilleure et y contribuer en la remettant en question de manière critique, et en étant exigeant.

Le projet de loi contre le port du voile à l’école et dans la sphère public est un projet qui porte atteinte aux libertés. C’est une loi qui exclut. La déclaration universelle des droits de l’homme et la constitution garantit la liberté et la manifestation de culte. Pour une femme qui a fait le choix de porter le voile, il fait partie de son identité. L’en priver c’est la priver d’une part de ses droits. Je suis à la recherche de plus d’éléments de réponse. Je prends position car je n’accepte plus cet état des lieux, ce climat... Ce débat ne pourra pas être mené sans nous.

Il ne s’agit pas de me positionner en tant que victime, mais je m’interroge. Plus que tout, je suis animée par la volonté de comprendre ce qui a sauvagement assassiné mes parents.

La Belgique d’aujourd’hui ne me parle plus. Ma Belgique, je veux qu’elle m’écoute, qu’elle entende ma révolte, qu’elle me donne des réponses, qu’elle agisse et qu’elle permette à chacun d’y trouve sa place.

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Auteur : Kenza Isnasni

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