La 242 puis la 1559, seules conditions pour une paix durable

Les inquiétantes évolutions intervenues sur la scène proche-orientale à la moitié du mois de juillet 2006

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lundi 17 juillet 2006

Les inquiétantes évolutions intervenues sur la scène proche-orientale à la moitié du mois de juillet 2006 poussent à nouveau beaucoup d’entre nous à s’interroger sur la possibilité et la viabilité d’une paix régionale durable. Rien de nouveau pourtant sous les cieux arabo-israéliens. Le mercredi 12 juillet, le Hezbollah libanais lançait une attaque à l’encontre de positions israéliennes situées dans les fermes de Chebaa, portion de territoire de quelque 25 km2 qu’Israël occupe depuis la guerre des Six jours de juin 1967.

Dans la foulée, le même mouvement annonçait la capture de deux soldats israéliens. Cette situation, intervenue dans un contexte où la bande de Gaza subissait elle-même un lourd « réinvestissement » par les troupes israéliennes, présenté comme une « réponse » à l’enlèvement par des militants palestiniens d’un soldat israélien du nom de Gilad Shalit, ne manquera pas de connaître des évolutions accélérées. Dans les 24 heures, Israël procédera ainsi à une série d’attaques graduelles à l’encontre du territoire libanais, qui passeront par la destruction d’infrastructures libanaises vitales et essentielles (aéroport, centrales d’électricité, raffineries de pétrole, ports, ponts...).

Avec, comme toujours dans ces cas-là, la provocation d’un grand nombre de victimes civiles. Qualifier les attaques israéliennes de « disproportionnées », comme l’ont fait bon nombre de gouvernements, à commencer par la France, n’est ainsi en rien exagéré. Ce d’autant plus que cette qualification est intervenue à un moment où ces attaques n’en étaient pourtant qu’à leurs balbutiements.

S’il fallait porter attention aux évolutions stratégiques concrètes de cette situation, il ne faudrait en rien manquer de relever que le Hezbollah, contrairement à son habitude, procèdera très vite à des attaques sur le territoire israélien stricto sensu, c’est-à-dire sur des localités israéliennes comprises dans les limites territoriales reconnues par le plan de partage de la Palestine de 1947.

Dit autrement, ce qui s’assimilait à un nouveau cycle de violences dans un premier temps, a très vite pris le caractère d’une guerre, et même d’une « guerre ouverte », pour reprendre les propos de Hassan Nasrallah, le secrétaire général du Hezbollah. Quelle issue pour cette situation dès lors ? Il est bien évidemment difficile de répondre à cette question, mais très aisé par contre de deviner que d’issue positive il ne devrait point y avoir. Le Proche-Orient ne fait que subir un nouveau cycle de violences, qui continue à répondre à de mêmes raisons politico-endémiques.

Mais un certain nombre de points fondamentaux se doivent pourtant d’être mis en exergue, tant le(s) conflit(s) israélo-arabe(s) restent loin de se résumer à une représentation du choc des civilisations qui serait due à un refus par « les Arabes » d’admettre l’existence dans leur environnement d’un Etat à l’essence exclusivement juive. Cette dimension peut exister chez certains individus, certes ; mais elle est loin de pouvoir expliquer l’ensemble des animosités israélo-arabes.

Sur les raisons d’une lourde mésentente tout d’abord. Le 15 mai 1948 était créé l’Etat d’Israël, suite à l’adoption par l’Assemblée générale des Nations Unies du plan de partage de la Palestine, connu aussi sous le nom de résolution 181. Ce même jour, un ensemble d’Etats arabes s’en prenaient à l’Etat d’Israël nouvellement créé, provoquant la première guerre israélo-arabe.

Une première représentation de « l’antisémitisme arabe » ? Voire. Ce qui avait été rejeté par « les Arabes », c’est plutôt l’apparition d’un Etat aspirant à une exclusivité confessionnelle juive dans une région où les puissances mandataires avaient fait beaucoup pour encourager la constitution d’entités politiques de nature religieuse. Il n’en demeure pas moins que, en juillet 1949, à l’issue de cette première guerre israélo-arabe, l’Etat hébreu avait augmenté sa superficie territoriale totale de près de 50%.

C’est cette même configuration territoriale qui primera en juin 1967, lorsque Israël, à l’issue de la guerre des Six jours, quadruplera quasiment son étendue territoriale. Cinq mois plus tard, la résolution 242 de l’ONU demandera aux forces militaires israéliennes de se retirer des « territoires occupés lors du récent conflit » tout comme de « réaliser un juste règlement du problème des réfugiés [palestiniens] ». Depuis, seule l’Egypte a pu récupérer la péninsule du Sinaï en contrepartie de la signature des accords de paix israélo-égyptiens de 1979.

Pour le reste, on voit bien que ce sont deux visions qui continuent à se confronter : les Etats arabes, et plus particulièrement les opinions publiques arabes, continuent à insister sur la nécessité pour Israël de se conformer à la résolution 242 de l’ONU et de se retirer de l’ensemble des territoires qu’il occupe depuis près de 40 ans ; les Israéliens, pour leur part, évacuent les termes de cette résolution au profit d’une vision plus conforme à leurs intérêts stratégiques, à savoir la nécessité d’en arriver tout au mieux à une résolution des contentieux israélo-arabes qui ne soit plus fonction des limites territoriales telles qu’elles prévalaient avant la guerre de juin 1967.

Deux visions qui s’affrontent, donc, avec impossibilité caractérisée pour l’ensemble des parties concernées de partir sur des bases de négociation saines. Et c’est ici que l’on revient au nœud du problème, et à la présence d’un autre texte onusien non moins fondamental : la résolution 1559, produit conjoncturel né en septembre 2004 d’une volonté française de se rapprocher des Etats-Unis suite à la cassure bilatérale provoquée par l’opposition de Paris à l’invasion de l’Irak en mars 2003. Que stipulait cette résolution ? Tout simplement la nécessité posée, à cette époque, de voir la Syrie retirer ses troupes du Liban, ainsi que de voir le gouvernement libanais procéder au désarmement des « milices libanaises et non libanaises » en présence dans le pays ; soit le Hezbollah libanais et les formations palestiniennes armées.

Fallait-il se réjouir ou se désoler d’une telle disposition ? Au vu de la nature du système contemporain des relations internationales, il serait très malvenu et fortement contestable de vouloir dénoncer un texte qui, bien que conçu dans l’esprit d’un rapprochement franco-américain, n’en a pas moins permis au Liban de prétendre effectivement à une souveraineté retrouvée. En ce sens, non seulement le retrait syrien forcé du Liban est bienvenu, mais la question du désarmement du Hezbollah et de l’ensemble des formations armées en présence au Liban ne peut que s’imposer de manière tout aussi rationnelle, tant un gouvernement souverain a le droit comme le devoir d’asseoir son autorité sur l’ensemble de son territoire. Et quand bien même les orientations « post-syro-influencées » du gouvernement libanais font la part belle à une interférence poussée de Washington dans les décisions du gouvernement libanais actuel.

Mais force est de constater pour l’heure que cette incontournable influence américaine est loin d’avoir porté les fruits auxquels beaucoup de Libanais semblaient s’attendre. En place et lieu de la critique par Washington de méthodes israéliennes qui étaient et restent sans commune mesure avec la nature des attaques initiales adressées par le Hezbollah à l’encontre des intérêts militaires israéliens en présence dans les fermes de Chebaa, c’est tout simplement à un blanc-seing franc que les Etats-Unis ont cédé en faveur des Israéliens, insistant sur le droit qu’avait l’Etat hébreu de garantir sa sécurité et sa défense. Un fait irréfutable dans l’absolu, certes ; mais l’Administration du président George W. Bush aurait été beaucoup mieux inspirée de peser en faveur d’un arrêt de cette spirale des violences, pour les intérêts du Liban comme pour ceux de l’Etat hébreu. Chose dont elle est capable, mais qu’elle n’a pas semblé sincèrement vouloir jusqu’ici.

Les enjeux de l’escalade israélo-libanaise sont en effet connus. La destruction d’infrastructures libanaises vitales, combinée à une mise sous embargo du pays par voie de blocus aérien, militaire et terrestre israéliens, risquent fort d’avoir pour effet pervers de pousser les Libanais à accentuer l’ampleur de leurs différends politiques, voire politico-religieux. Le Hezbollah, responsable quasi-exclusif de cette situation ? C’est en ce sens que se sont exprimés certains responsables libanais, tels le druze Walid Joumblatt, ou encore l’ancien président chrétien maronite Amine Gemayel.

Quant au sunnite Saad Hariri, chef de la majorité parlementaire libanaise, le fait qu’il n’ait pas exprimé clairement ses conceptions dans un premier temps n’empêche en rien de deviner qu’il reste en faveur d’un désarmement à très court terme du Hezbollah. Qui reste-t-il donc dans cet ensemble ? La présence de deux formations politico-religieuses, le Hezbollah et le parti Amal, que beaucoup de médias occidentaux comme non occidentaux présentent et analysent le plus souvent par une focalisation sur leur étiquette confessionnelle chiite. Alors qu’une analyse plus objective consisterait à élargir beaucoup plus largement le prisme aux obédiences nationalistes libanaises et panarabes de ces formations.

Il ne sert dès lors à rien d’en rajouter pour deviner le risque - non automatique mais prouvé - qui continue, très logiquement somme toute, à peser sur le Liban : l’accentuation de ses clivages communautaires, et partant l’asseoiement d’un nouvel Irak régional, avec ce qui s’y rattache de tensions confessionnelles d’ores et déjà engagées, et de très sombre augure pour l’avenir de la région.

La clé de la résolution de l’ensemble des contentieux israélo-arabes est pourtant connue : elle passe par l’application de la résolution 242 des Nations Unies, configuration que conforte d’ailleurs l’engagement pris par l’ensemble des Etats arabes, à l’occasion du sommet de la Ligue arabe de Beyrouth de février 2002, de procéder à l’établissement de « relations normales » avec Israël à partir du moment où cette condition serait remplie. Tant que prévaudra le cas inverse, il n’y aura pas de raison objective de voir l’ensemble des acteurs, israéliens comme arabes, accepter d’envisager une résolution de leurs contentieux.

Et c’est en ce sens que la résolution 1559, louable dans l’état, continue pourtant à être potentiellement problématique aujourd’hui. Et elle le restera tant qu’elle ne sera pas érigée en contrepartie d’une application de la résolution 242. La 242 puis la 1559 : telles sont les conditions pour l’instauration d’une paix durable au Proche comme au Moyen-Orient. Et une fois encore, c’est du seul et unique camp américain que l’asseoiement de cette configuration continue réellement à dépendre.

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Auteur : Barah Mikaïl

Chercheur à l' Institut de Relations internationales et stratégiques (IRIS), auteur de La politique américaine au Moyen-Orient (Dalloz, 2006).

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