LE LIBAN A L’HEURE DES MANOEUVRES DIPLOMATIQUES

Comment peut-on arriver à une solution de paix quand deux protagonistes importants et reconnus comme tels par

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lundi 31 juillet 2006

Ce que l’armée israélienne n’a pas pu imposer après deux semaines de bombardements intensifs au cours desquels des armes prohibées par les conventions internationales ont été utilisées, la diplomatie perfide des puissances qui ont couvert jusqu’ici par leur silence la guerre d’agression contre le Liban le réussira-t-elle ? Il ne faut pas être dupe. La pseudo-conférence internationale de Rome n’est qu’une continuation par d’autres moyens de la guerre d’agression visant le Liban. Sinon comment expliquer l’absence de la Syrie et de l’Iran au moment où les Américains et Israéliens ne cessent de claironner que ces deux puissances régionales sont derrière le Hezbollah libanais ?

Comment peut-on arriver à une solution de paix quand deux protagonistes importants et reconnus comme tels par les puissances responsables de la guerre sont écartés de la négociation ? Ce paradoxe à lui seul peut nous éclairer sur les véritables dessous géopolitiques de cette guerre. En effet, cette dernière apparaît de plus en plus clairement comme une prémisse d’une vaste guerre régionale visant Damas et Téhéran en vue d’imposer le projet impérial américain du « nouveau Moyen Orient ».

Dans ce scénario, l’assassinat de Rafik Hariri, le soulèvement des forces anti-syriennes et le retrait de l’armée syrienne qui a l’a suivi apparaissent désormais comme des actes préparatoires d’une guerre d’agression mûrement réfléchie que le prétexte de l’enlèvement des soldats israéliens par le Hezbollah n’a fait que précipiter. Sous le prétexte d’assurer la souveraineté territoriale de l’Etat libanais, il s’agit en fait de désarmer la seule force militaire capable de prendre par revers Israël en cas d’agression américano-israélienne -même limitée- contre l’Iran.

Cependant, pour la plupart des observateurs militaires internationaux - y compris israéliens- les stratèges israéliens ont manifestement sous-estimé la capacité de résistance militaire du Hezbollah et aussi la sympathie profonde dont il bénéficie au sein de la société civile libanaise y compris parmi les populations sunnites et même chez certaines franges de la population chrétienne excédée par le caractère disproportionné de l’attaque israélienne visant les civils et les infrastructures de base.

Malheureusement, la pression militaire israélienne sur la population civile et le risque d’une catastrophe humanitaire rendent urgent la recherche d’un cessez-le feu. La position des Etats européens et arabes présents à la conférence internationale de Rome qui demandent une trêve en attendant l’ouverture d’une négociation sur le fond de la crise actuelle peut paraître comme un moindre mal en comparaison avec l’attitude américaine qui soutient inconditionnellement son allié israélien. L’opinion publique européenne et les associations qui soutiennent le peuple libanais dans son épreuve actuelle ne se trompent pas lorsqu’elles font d’un cessez-le feu immédiat leur principal objectif. Mais les échos qui filtrent de la conférence de Rome ne sont pas moins annonciateurs de graves dangers pour le Liban et la région en général.

En effet, il n’est pas indifférent que les puissances réunies à Rome tentent de conditionner l’arrêt de la guerre par l’envoi d’une force internationale dans le sud du Liban. Bien entendu, la divergence apparue entre Américains et Israéliens d’un côté et Européens et Arabes de l’autre au sujet du statut de cette force n’est pas mince. Les premiers la veulent sous la houlette de l’Otan, les seconds sous le couvert de l’ONU. Mais la question essentielle demeure ailleurs. Pourquoi les Israéliens, qui ont toujours refusé le déploiement d’une force internationale dans les territoires palestiniens occupés et même au Liban, ont-ils subitement changé d’avis ?

La raison véritable est qu’ils se sont rendus à l’évidence qu’ils ne pourront pas écraser le Hezbollah aussi facilement qu’ils l’ont cru et prétendu. Par conséquent, ce qu’ils ne peuvent manifestement réaliser directement et militairement, ils cherchent maintenant à le réaliser par la voie des manœuvres diplomatiques sous la pression de leur allié américain et grâce à la couardise des Etats européens et arabes réunis à Rome.

En effet, le déploiement d’une force internationale de 20 000 hommes dans le sud Liban, surtout si elle est sous le contrôle de l’OTAN, ne peut apparaître à ce moment du conflit que comme une continuation, plus hypocrite mais non moins dangereuse, de la guerre d’agression israélienne. L’objectif stratégique reste le même : la paralysie de toute capacité de résistance militaire locale à la prochaine aventure régionale américano-israélienne.

Il est pour le moins curieux de constater que les forces politiques libanaises, arabes et européennes qui ont appelé à l’évacuation des forces dites d’occupation syrienne sont celles-là mêmes qui montrent aujourd’hui leur accord avec la proposition de déploiement d’une force internationale qui serait de fait une force d’occupation puisqu’elle revient en fin de compte à protéger le nord d’Israël des possibles représailles du Hezbollah.

Une fois de plus, Israël se sert des institutions et des finances internationales dans le but de couvrir les frais d’une politique expansionniste et annexionniste contraire aux principes élémentaires du droit international. Dans le cadre de cette stratégie, il apparaît de plus en plus clair que l’armée israélienne n’a pas visé par erreur les postes d’observation des forces de l’ONU stationnées au sud du Liban : il s’agit en fait d’une action délibérée comme l’a déclaré le secrétaire général de l’ONU en vue de discréditer un peu plus cette institution internationale et d’imposer la solution de rechange d’une force européenne sous le commandement de l’OTAN.

Reste à savoir comment vont réagir les acteurs régionaux directement impliqués dans ce conflit. Tout en mettant à juste titre l’accent sur l’urgence d’un cessez-le feu, le Hezbollah a judicieusement fait savoir qu’il réservait sa réponse après une analyse détaillée des propositions officielles émanant de la conférence de Rome Le président du parlement libanais, Nabih Berri, a déclaré que les conclusions de cette conférence n’engageront que ses protagonistes. Le pays arabe qui semble avoir le plus d’atouts pour se faire entendre de son allié américain, à savoir le royaume d’Arabie saoudite, dans le cadre de la recherche d’un cessez-le feu, vient de marquer un point diplomatique en infléchissant - très modérément il est vrai- la position américaine et surtout en mettant sur la table un don de 500 millions de dollars comme noyau d’un Fonds arabe pour la reconstruction du Liban et en déposant un milliard de dollars à la Banque centrale du Liban dans le but de consolider les réserves de change de ce pays dans cette période difficile.

Mais comme l’a fait remarquer l’éditorialiste du quotidien libanais As-safir, l’importance de l’engagement financier saoudien au profit du Liban ne doit pas cacher le caractère erroné de la prise de position diplomatique de cet Etat arabe important dans la crise actuelle. En dénonçant le caractère soi-disant « aventurier » de l’action du Hezbollah contre l’armée d’occupation israélienne, en mettant l’accent sur la soi-disant « ingérence » iranienne dans les affaires arabes et en soutenant ouvertement la position occidentale dans le dossier nucléaire iranien, la diplomatie saoudienne se fourvoie sans se prémunir efficacement à long terme contre les menaces réelles ou supposées qu’elle affirme craindre de la part de son voisin iranien qui n’hésite pas, en effet, à instrumentaliser politiquement les populations chiîtes présentes dans les pays arabes du Golfe comme l’Arabie saoudite et le Bahrein.

Les défis géopolitiques, économiques et militaires qu’impose l’agenda américain du « nouveau Moyen Orient » sont immenses et complexes. Ils demandent, pour être relevés avec la hauteur exigée, une grande intelligence stratégique. Pour des raisons historiques évidentes, les Etats arabes ne pourraient affronter ces défis sans un minimum de solidarité et d’unité. Or cette guerre vient de dévoiler une fois de plus la désunion totale qui règne au sein de la ligue des Etats arabes. Plutôt que d’aggraver cette désunion par des réclamations irréalistes, l’opinion publique arabe doit au se fixer un agenda flexible qui allierait sans les mettre en concurrence les exigences du long terme et celles du court terme, les revendications qui peuvent être endossées par les Etats et celles qui ne peuvent être assumées que par des mouvements armés comme le Hezbollah ou la Hamas et par la société civile dans sa diversité (syndicats, associations civiles).

Si l’Arabie saoudite et les autres pétromonarchies du Golfe peuvent contribuer à financer une grande partie de l’aide humanitaire dont a besoin d’urgence la population libanaise, à reconstruire le Liban et à user de leur « amitiés » américaines pour accélérer l’arrêt de la guerre d’agression, tant mieux et l’opinion publique arabe n’a pas à leur demander plus que cela. En revanche, la Syrie et l’Iran qui sont directement visés par cette guerre ont tout intérêt à s’opposer par tous les moyens à la neutralisation du Hezbollah au Liban car cela signifierait pour eux la perte d’un allié que les derniers évènements ont hissé à un rang stratégique incontournable. Pour ces deux protagonistes régionaux, il va de soi que le renforcement des capacités sociales, politiques et militaires du Hezbollah devient plus que jamais une question de sécurité nationale et les forces qui s’opposent à cette action à l’intérieur du Liban au nom d’une conception étroite de la souveraineté nationale apparaissent désormais comme les véritables fossoyeurs de l’indépendance et de l’intégrité du Liban puisque désormais leur « patriotisme » de pacotille se résume à remplacer 30 000 soldats syriens par 20 000 soldats européens dont le mandat explicite sera de protéger la frontière et la zone Nord d’Israël !

Quelles que soient les solutions qui seront imposées à court terme par un rapport de forces des plus contraignants, le mouvement de solidarité en faveur de la résistance palestinienne et libanaise est appelé dans la période qui s’ouvre à relever le défi de la nécessaire jonction entre les impératifs de l’action politique et sociale urgente (cessez-le feu, aide humanitaire) et les exigences de la résistance multiforme politique, économique et culturelle au nouveau projet impérial américain que les Etats arabes et l’Union européenne semblent impuissants à endiguer. C’est par l’élargissement et le renforcement concret du mouvement de solidarité avec les peuples palestinien et libanais autour de mots d’ordre clairs, mobilisateurs et unificateurs, que les fractions politiques acquises à cette résistance anti-impériale pourront se renforcer et espérer peser un jour sur la conception et la décision politique dans leurs pays respectifs en vue de modifier l’équation stratégique au profit des peuples de la région et pour qu’enfin force revienne au droit.

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Mohamed Tahar Bensaada dirige l’Institut Frantz Fanon, un centre d’études politiques et stratégiques indépendant basé à Bruxelles.

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