LAÏCS ISLAMISTES : POURQUOI L’UNION ?*

Aziz Krichen, sociologue, opposant tunisien de gauche, apporte ici une contribution importante pour relever

par

mercredi 10 janvier 2007

Aziz Krichen, sociologue, opposant tunisien de gauche, apporte ici une contribution importante pour relever un défi qui l’est plus encore : celui de la communication entre « laïcs » et « islamistes » et donc de la cohabitation entre bon nombre des citoyens de cette planète.

L’enjeu de ce déjà vieux débat excède en effet très largement le territoire et la conjoncture de la scène tunisienne. Dans tout le monde arabe, les oppositions sont engagées de longue date dans un effort réaliste de restauration de liens réputés contre nature sur la rive nord de la Méditerranée. Ce processus, dont la Plateforme de Sant Egidio signée à Rome, en 1995, par les opposants algériens de tous bords, a constitué l’une des premières expressions, est bien plus avancé que ne permet de le percevoir, au nord de la Méditerranée, la surmédiatisation et l’instrumentalisation du seul discours de la petite élite « éradicatrice ».

Dans l’arène du dialogue nord-sud, d’identiques efforts sont à l’œuvre pour tenter de résorber un déficit de communication tout particulièrement inquiétant. Les liens noués dans l’enceinte des Forums Sociaux Européens attestent de cette capacité qu’a chacun de nous de s’élever au-dessus de ses affiliations et de ses croyances. Les adeptes des certitudes du mur émotionnel et irrationnel du rejet de l’Autre s’efforcent bien sûr de discréditer les bâtisseurs de ces fragiles passerelles intellectuelles et politiques. Ce qu’ils entendent souvent nier est ici réaffirmé avec force : pour défendre des valeurs humanistes partagées, croyances diverses et itinéraires de mobilisation en apparence très éloignés peuvent parfaitement se rejoindre pour produire ce minimum d’universel politique dont la planète a aujourd’hui si cruellement besoin.

François BURGAT

La construction d’un front commun entre l’ensemble des forces d’opposition, qu’elles se prévalent de la laïcité ou se réclament de l’islam : ce problème décisif me préoccupe depuis longtemps. J’ai pourtant hésité à intervenir dans la discussion ; je craignais que mes propos restent incompris, voire carrément inaudibles. Mais le contexte a évolué, les circonstances ont mûri et cette maturation a été grandement accélérée ces derniers mois, après le 18 octobre 2005. Les prises de position se sont multipliées depuis, et l’on peut affirmer aujourd’hui que la question de l’unité d’action est enfin devenue la question centrale du débat politique dans les rangs de l’opposition tunisienne.

Ce débat a mis en évidence deux positions : d’un côté, les partisans de l’unité ; de l’autre, ses adversaires. J’ai des compagnons très chers ici et là. Je comprends et respecte leurs opinions respectives. Telles qu’elles sont actuellement exprimées, dans les deux camps, je dois avouer cependant que je ne les partage pas. Je ne dis pas cela pour afficher je ne sais quelle singularité de façade, mais pour des raisons de fond.

Je suis farouchement en faveur de l’union nationale la plus large, pour isoler et réduire le régime Ben Ali et en débarrasser le pays. J’accepterais volontiers l’existence de divergences politiques parmi nous à ce sujet, si celles-ci renvoyaient à des divergences d’intérêts réelles. Mais je ne peux me résoudre à admettre des divergences fondées sur le fantasme, c’est-à-dire sur l’illusion et le vide.

Je m’explique. Considérons les thèses en présence. Que constate-t-on ? D’abord, que tout le monde se dit en accord sur la caractérisation de la situation actuelle : la Tunisie est une dictature. Ensuite, que tout le monde est en accord sur le but final : instaurer la démocratie. En revanche, là où plus personne n’est d’accord, c’est sur la manière de procéder, la stratégie à appliquer. Pour les uns, le rassemblement de l’opposition, toutes tendances confondues, est une nécessité, dictée par l’efficacité. Pour les autres, s’allier avec les islamistes serait un remède pire que le mal ; ce serait – je cite – « échanger l’autoritarisme actuel pour un totalitarisme à venir ». Dès lors, « chid mchoumeq la ijîq ma achouam », un mal connu vaut mieux qu’un plus grand mal à connaître.

A partir de prémisses identiques, les deux parties aboutissent ainsi à des conclusions opposées et, pour tout dire, inconciliables. Chacun étant persuadé de la vérité de ses convictions, personne ne fait le moindre pas en direction de l’autre. S’y risquerait-il qu’il serait aussitôt accusé de trahison ou de manipulation… Pareil dialogue de sourds paralyse l’opposition depuis des années, plombant le pays, obscurcissant son horizon et permettant à Ben Ali de perdurer au pouvoir. Nous sommes pris dedans comme dans un piège, dont il est pressant sortir. Non pas en apportant des arguments supplémentaires dans un débat condamné d’avance à rester stérile, mais en déplaçant les lignes de la discussion, en en changeant radicalement les termes – bref, en remettant le débat politique sur les bases qu’il n’aurait jamais dû quitter, la tête par-dessus les épaules et non l’inverse.

Laissez-moi vous raconter une histoire, d’origine américaine, je crois, ce qui n’est pas innocent. Cela se passe la nuit, dans une ville quelconque. Les rues sont désertes. Sur un pont, dans le rond de lumière projeté par un réverbère, un homme est penché. Il semble fouiller le sol. Arrive un passant. Il lui demande s’il a besoin d’aide.

« J’ai perdu mes clefs », répond l’homme. « Où sont-elles tombées ? » « Là-bas ! » D’un geste de la main, il indique le trottoir en face. Le passant ne comprend plus. « Pourquoi les cherchez-vous ici si elles sont tombées là-bas ? » « C’est pour l’éclairage, il n’y en a pas de l’autre côté ».

Je me suis souvent raconté cette histoire. Je la trouve drôle et en même temps touchante, finalement très représentative de notre commune condition humaine. Souvent, nous cherchons des solutions là où elles ne se trouvent pas. Cela peut s’expliquer par la bêtise ou l’entêtement – nul n’en est dépourvu –, cela peut s’expliquer aussi par la fascination de la lumière. Celle dont notre propre vision subjective déforme la réalité extérieure ; celle dont les puissants de ce monde aveuglent nos yeux, pour précisément nous inciter à aller regarder ailleurs ; ou encore une combinaison des deux...

Revenons au sujet. La Tunisie est une dictature : disant cela, nous définissons le régime politique du pays, mais rien que lui. Comment caractériser les autres dimensions de notre existence collective, l’économie, la structure sociale, la culture ? Je n’avancerai que des constatations empiriques, partagées par le plus grand nombre.

Pour l’économie, je dirai qu’elle est désarticulée, peu et mal intégrée entre ses différents secteurs, en déficit chronique sur le plan des échanges commerciaux et de la balance des paiements, et qu’elle est traversée de part en part par une logique de clientélisme et de prédation, une sorte d’accaparement maffieux des principales sources de la richesse nationale.

Ce caractère difforme de l’économie se retrouve sur le terrain social, où il se traduit par une polarisation poussée à l’extrême. Un premier cercle très restreint – quelques centaines de familles –, comprenant les fortunes grosses et moyennes, parentes ou alliées des clans qui détiennent le pouvoir. Un deuxième cercle plus large mais toujours réduit et qui tend même à se contracter – quelques dizaines de milliers de familles –, jouissant d’un niveau de revenu et de consommation se rapprochant du standard européen moyen. Enfin un troisième cercle, englobant l’écrasante majorité de la population – sept à huit millions de personnes –, survivant dans des conditions précaires, sinon dans l’indigence et la misère, en particulier dans les zones rurales et l’habitat périurbain.

Les lignes de fracture sont tout aussi tranchées dans le domaine de la culture et des modes de comportement. A côté de conduites « modernistes » ou « occidentalisées », en perte de vitesse, les phénomènes de crispation identitaire vont, au contraire, en s’amplifiant, affectant l’ensemble du corps social. L’Etat paraît de moins en moins armé pour s’opposer à la montée de la réaffirmation religieuse. La répression officielle est impuissante ici à obtenir des résultats durables, parce qu’elle n’est pas en mesure de contester les motivations des milieux qu’elle frappe – l’Etat étant lui-même otage d’une rhétorique de légitimation religieuse.

Sans être entièrement superposables, ces différents registres de la scène collective – la politique, l’économie, le social, la culture –, sont évidemment étroitement liés entre eux. En un mot : ils font bloc, ils forment système, et un système en fin de compte cohérent. La même figure est à l’œuvre partout : la domination de quelques-uns, l’exclusion de la plupart.

Bien entendu, lorsque nous parlons de la nécessité de renverser le régime Ben Ali, c’est le système tout entier que nous visons. La lutte contre la dictature, la rupture démocratique ne sauraient se limiter à un simple changement de personnel politique, laissant les autres logiques d’exclusion libres de continuer à déchirer le tissu national. Pareil changement ne serait qu’un trompe-l’œil et n’aurait d’ailleurs aucun avenir. On ne voit pas par quel miracle, en effet, la démocratie pourrait s’enraciner et se stabiliser sans un minimum de cohésion sociale, un minimum de développement économique et un minimum de sérénité dans le rapport avec l’islam.

Nous sommes donc confrontés à un système global. Et ses différentes expressions contribuent toutes, par leur fonctionnement convergent, au maintien des choses dans leur état actuel, qui est désastreux. Quel est alors le principe explicatif général d’un tel système ? Comment s’est-il constitué ? Où se situe sa zone d’appui principale ? Où appliquer le levier de l’action de transformation ? En d’autres termes : où se trouvent les verrous et où se trouvent les clefs ?

Sur le pont, rappelez-vous, il y avait deux trottoirs, l’un éclairé, l’autre pas. Dans notre affaire aussi, il y a deux directions de recherche possibles. L’explication peut se situer dans le pays : ce sont les causes internes. Mais elle peut aussi résider au dehors, plus précisément dans le type de relations, inégales et déséquilibrées, qu’il entretient avec le reste du monde, spécialement les pays occidentaux : ce sont les causes externes. Inutile de préciser quel trottoir bénéficie de l’éclairage le plus intense et celui que l’on s’efforce de maintenir dans la plus totale obscurité.

Quand il s’agit de décrire la crise profonde qui secoue le monde musulman en général et les pays arabes en particulier, les feux des projecteurs occidentaux sont systématiquement dirigés sur la mise en évidence des défauts de nos structures intérieures. Ces carences sont rapportées à des déterminismes enfouis dans la longue durée, et présentées comme le résultat logique nécessaire d’une histoire et d’une culture qui nous seraient propres*. Lorsque de telles problématiques sont reprises et relayées par des acteurs autochtones, on peut constater que ces derniers sont fortement encouragés, soutenus, applaudis et reconnus. On les publie, on les "médiatise", on les invite, on les récompense : ils font le travail à votre place.

Depuis l’époque lointaine de notre jeunesse, j’ai pu connaître puis voir se succéder un nombre considérable de théories élaborées dans cette optique. Une mode chassant l’autre, chacune d’entre-elles a connu son heure de gloire. Je vais rappeler les plus récurrentes, simplement pour indiquer l’ampleur et le caractère planifié de l’œuvre de démolition engagée. Aucune de nos institutions sociales n’a été épargnée, aucune n’a trouvé grâce. Je cite en vrac : pas de propriété privée de la terre, non-émergence d’une classe d’entrepreneurs, structures familiales closes sur elles-mêmes, condition inférieure de la femme, absence de villes dotées de franchises, mépris du travail manuel, mépris de la technique, refus de l’innovation, conception cyclique du temps. Je poursuis : instabilité des règles de succession dynastiques, vénalité des élites, défaillance des pratiques consultatives et électives, inaptitude à fonder et à administrer l’Etat, tyrannie (le fameux despotisme oriental), non-représentation des corps intermédiaires, impuissance militaire.

Je continue : passivité et fatalisme des populations, domination de l’esprit communautaire, tendances compulsives à l’anarchie et au pillage, faiblesse du sentiment national, absence d’aspiration à la liberté, non-émergence de l’individu, non-apparition de la société civile, défaut de vraie pensée théologique, réduction de la foi à des rituels sociaux contraignants, relativisme moral, absence d’éthique intériorisée. Même la philologie a été mise à contribution dans cette entreprise de rabaissement tout azimut. Les structures de base de la langue arabe, son fonds lexical et sa syntaxe – domaines "ontologiques" par excellence – favoriseraient les seules ressources de l’imagination, au détriment de celles de la raison. C’est pourquoi la maîtrise des activités spéculatives serait interdite aux Arabes, ainsi que la construction d’œuvres de l’esprit d’une inspiration suffisamment vaste et élevée pour prétendre à l’universel…

Arrêtons l’énumération. Après une telle litanie, beaucoup diront que j’exagère, que je fais une fixation ridiculement anachronique, que les thèmes cités sont ceux de l’orientalisme colonial et que tout cela est définitivement derrière nous. En est-on si sûr ? Certes, dans la foulée des "indépendances", dans la période ouverte par Bandung et la création du Mouvement des non alignés, on a eu le sentiment d’un net changement d’approche. Le regard occidental a paru s’infléchir et se modifier. Les médias et la recherche académique, notamment, adoptèrent un ton nouveau, plus nuancé, plus équilibré, poussant parfois le souci de réparation jusqu’à la prévenance et la sympathie compréhensive. L’ethnocentrisme fut dénoncé pour ce qu’il était : une perversion de la connaissance de l’autre, provenant de ce que l’on se posait soi-même comme étalon et modèle.

Mais l’abcès de la relation inégale ne fut jamais réellement purgé. Le discours occidental est resté marqué, sur le fond, par une volonté de domination et non par une volonté de savoir. Si les anciennes représentations idéologiques semblaient avoir quitté le devant de la scène, elles étaient toujours là, en arrière-plan, à l’affût, guettant le moment où elles pourraient rejaillir à la surface.

La diabolisation des pays arabes et musulmans revient à l’ordre du jour avec la guerre de juin 1967 et la hausse des prix du pétrole en 1974. Un nouveau palier est franchi avec la révolution iranienne en 1979, et un palier supplémentaire après la première guerre contre l’Iraq en 1991. Les vieilleries orientalistes sortent des placards. Elles sont relookées, recyclées et remises en service. Le point d’orgue de cette espèce de retour du refoulé est atteint quelques années plus tard, avec la publication des thèses sur le "clash des civilisations". L’ignoble carnage perpétré le 11 Septembre vient opportunément ensuite apporter les éléments de justification qui pouvaient encore faire défaut.

Désormais, pour l’Occident, le problème majeur dans le monde arabe et les pays musulmans, c’est l’islam lui-même. Toutes les autres difficultés lui sont subordonnées. Toutes viennent de lui, toutes y ramènent. Tout se passe comme si on s’était contenté jusque-là de frapper l’adversaire en différents endroits de son corps, en cherchant uniquement à l’affaiblir et à le réduire. Dorénavant, on vise le cœur, on vise la tête, on cherche à l’abattre définitivement. L’islam est la dernière digue. Qu’il faut rapidement faire sauter, car il y a urgence.

L’islam n’est plus seulement une menace interne aux pays arabes – qui les empêche de goûter aux bienfaits de la démocratie et de l’économie de marché, et donc d’accéder à la modernité –, ce n’est plus simplement une menace pour Israël – dont on nous rappelle toujours qu’il est l’unique démocratie véritable de la région –, l’islam est désormais une menace globale, pour le monde en général et pour l’Occident en particulier. Car l’islam est lui-même aujourd’hui mondialisé : sur le plan démographique, du fait de l’émigration en Europe et aux Amériques ; sur le plan des idées, grâce à Internet.

On ressort le vocabulaire manichéen de la guerre froide. L’islam, c’est le nouveau ennemi n° 1 du monde libre. C’est le fascisme vert, succédant aux fascismes rouge et brun. Dans ces conditions, le ton n’est plus à l’apparente neutralité ni à la modération. On est en guerre. Une guerre qui va aller en s’intensifiant. Et qui appelle un discours belliqueux, de mobilisation générale pour le combat. Deux camps se dressent maintenant face à face : celui de la démocratie et de la liberté de conscience ; celui de la dictature et de l’obscurantisme religieux. Chacun est sommé de choisir et rejoindre le sien, sans plus tarder.

Nous revoilà placés devant une alternative qui rappelle étrangement celle dont nous devons nous-mêmes débattre. Mais arrêtons-nous un instant pour faire le point. Reprenons les théories attribuant la crise actuelle des pays arabes à des causes internes. Qu’ont-elles en commun, par-delà tout ce qui les différencie ? Qu’est-ce qui les réunit ?

J’ai déjà parlé de l’ethnocentrisme. Il y a une unité plus radicale encore. L’Occident parle du monde arabo-musulman comme s’il était à part. Comme s’il formait une sorte d’univers isolé avec lequel lui-même, l’Occident, n’entretenait pas de relations significatives. Et comme si ces relations n’entraînaient pas de conséquences substantielles sur l’évolution de ce monde prétendument à part.

Sur un plan strictement rationnel, c’est la tare principale du discours occidental sur l’islam et l’Orient. Comment prétendre connaître un phénomène sans l’intégrer dans le système complexe de rapports, connexions, actions et réactions, à travers lesquels, seuls, il existe ? Dans le domaine des sciences physiques, pareille démarche disqualifierait son auteur dès le départ. Dans celui des relations internationales, il en va autrement. Ici, les règles de la simple logique ne pèsent pas lourd devant la loi du plus fort. Et quand les haut-parleurs des médias de masse occidentaux se mettent à hurler dans le même sens, il est difficile d’entendre autre chose que leurs hurlements...

Si vous essayiez malgré tout de tirer le débat dans le sens inverse, la parade serait d’ailleurs vite trouvée. « Eh quoi, s’exclamera-t-on, vous voulez encore ramener la colonisation sur le tapis ? Soit, vous avez été colonisés ; mais aujourd’hui, vous êtes indépendants, n’est-ce-pas ? Ce sont les vôtres qui sont aux commandes. Et nous vous accordons même des aides, de l’argent dont nous privons nos propres citoyens. Vous n’allez pas continuer à nous faire porter le poids de vos difficultés parce que vous ne savez pas comment vous en sortir ! » Là-dessus, pour vous condamner définitivement au silence, tombera le verdict des pourfendeurs professionnels de la repentance, ces nouveaux chevaliers des temps modernes – la France en possède quelques spécimens cocasses –, qui ne veulent plus entendre parler de la « culpabilité de l’homme blanc ». Ils décréteront que vous vous complaisez dans une « posture victimaire », qu’une telle attitude constitue un scandale moral. Nous refuserions d’assumer nos responsabilités. Au lieu de nous attaquer aux maux réels qui rongent nos sociétés, nous chercherions à nous défausser sur des boucs-émissaires imaginaires, sur lesquels nous déverserions notre haine et notre ressentiment. Nous ne serions plus que des ratés de l’Histoire, jaloux de la réussite des autres, et la rage engendrée par nos échecs répétés nous enfoncerait dans une dialectique infernale de violence, de nihilisme et de mort !

A qui pourrait se laisser impressionner par de telles imprécations, je dirai simplement que, pour ma part, je n’éprouve aucun respect pour ceux qui se satisferaient d’un rôle de victime. De mon point de vue, lorsque l’on est agressé, la seule façon morale de réagir n’est pas de gémir, mais de se défendre. Et je réaffirme tranquillement que l’on ne peut pas comprendre ce qu’il se passe chez nous si l’on ne regarde pas en même temps dans quelles conditions concrètes nous sommes insérés dans le système des rapports de force internationaux. Est-il permis d’orienter la lumière dans cette direction ? Peut-on essayer de chercher les clefs sur ce terrain ?

Commençons par un survol rapide de la distribution de la puissance à l’échelle mondiale. Une fois de plus, je n’avancerai que des propositions empiriques, admises par le plus grand nombre. Le constat de départ est que nous avons affaire à une configuration relativement récente, en même temps hiérarchisée et instable, en même temps inégale et déséquilibrée, dont la mise en place a été rendue possible par l’écroulement de l’ancien camp soviétique.

Au cœur du système ou à sa tête, comme l’on voudra, nous retrouvons évidemment ce que nous continuerons d’appeler par convenance l’Occident : l’Amérique du Nord, l’Europe de l’Ouest et le Japon – l’ancienne Trilatérale. Ce bloc exerce une domination globale commune sur le reste de la planète, du fait d’une emprise économique, financière, diplomatique et militaire, qui reste prépondérante. Mais l’unité de ce bloc, qui est réelle, n’est pas dénuée de contradictions ni de conflits d’intérêts. En termes économiques purs, les Etats-Unis, pays leader du groupe, sont en perte de vitesse depuis de longues années. La compétition qu’ils subissent de la part de leurs concurrents-partenaires européens et japonais est rude et ils en sortent de moins en moins souvent vainqueurs.

Des pans entiers de leur appareil productif sont en déclin constant et progressivement démantelés. Mais les Américains possèdent encore une avance significative dans un certain nombre de secteurs décisifs – les industries d’armement, les nouvelles technologies, l’espace, la recherche –, avance obtenue et préservée, je le note en passant, grâce à l’injection massive de fonds publics, et non pas du fait du libre jeu du marché. Et ils disposent surtout d’une supériorité financière – le dollar, dont ils déterminent l’émission et la valeur de change à leur guise – et d’une suprématie militaire qui reste pratiquement absolue : le budget de la défense US est supérieur à la somme des budgets militaires de tous les autres pays de l’OTAN.

Les statistiques révèlent cette situation paradoxale. Les Etats-Unis consomment plus qu’ils ne produisent ; ils importent plus qu’ils n’exportent ; ils empruntent plus qu’ils ne prêtent. Pour équilibrer leur balance courante, ils doivent lever à l’extérieur l’équivalent de deux milliards de dollars par jour, soit environ 700 milliards par an. Et ils y parviennent parce qu’ils maîtrisent l’essentiel de la circulation internationale des capitaux. On peut affirmer en toute rigueur qu’ils vivent aux dépens du reste du monde. Le trop-plein, chez eux, vient du manque et de la privation qu’ils organisent ailleurs. S’ils restent les maîtres du système de domination mondiale, ce n’est plus parce qu’ils seraient le moteur de son développement et de son progrès, c’est d’abord parce qu’ils en sont le bras armé.

On comprend dès lors combien la situation des autres grands pays capitalistes peut être inconfortable. Dans une majorité de secteurs économiques, ils savent qu’ils font aussi bien sinon mieux que leur chef de file. Ils savent qu’ils se font souvent gruger par ses méthodes peu orthodoxes. Ils se rendent bien compte que la fluctuation arbitraire du dollar paralyse leur croissance. Ils aimeraient bien s’émanciper et affirmer leur autonomie politique, voire militaire, pour les plus audacieux. Mais, d’un autre côté, ils sont eux-mêmes en butte à la concurrence et aux coups de boutoir provenant de tierces parties : montée en puissance des pays « émergeants », phénomène des délocalisations, perte de marchés, etc. Devant ces pressions et menaces inhabituelles, on comprend alors que la réaction spontanée de la majorité des dirigeants politiques, de droite et de gauche, soit de resserrer les rangs, de préserver l’unité du front des nantis et des privilégiés, bref de renforcer l’alliance atlantique – l’alliance des riches contre les plus démunis, sous hégémonie US. Les atermoiements tragi-comiques de la construction européenne illustrent bien ce balancement. Son blocage actuel est symptomatique d’un réalignement de fait derrière le grand frère américain.

D’où proviennent les nouvelles turbulences ? Aujourd’hui, principalement d’un pays, la Chine, un continent plutôt, doté d’un potentiel démographique colossal. Avec les Etats-Unis, il s’agit là du deuxième acteur global, du second pôle structurant de la scène internationale actuelle. Comment son émergence a-t-elle été rendue possible ? Par la « mondialisation » ? Oui, si l’on entend par cette notion une politique pour le monde entier, mais voulue et décidée par les Américains.

A la base, on trouve un arrangement, une sorte d’accord stratégique conclu dans les années 1980, et dont l’exécution s’est accélérée après la chute du Mur de Berlin. Objet de la transaction : faire de la Chine le nouvel « atelier du monde », le principal lieu de fabrication des biens de consommation de masse, en s’appuyant sur des réserves de main-d’œuvre inépuisables, relativement bien formées, disciplinées et à très bas coût.

Pourquoi pareil accord ? Je rappellerai d’abord qu’il y a des précédents historiques. Il est déjà arrivé qu’un pays décide de se délester de tel ou tel secteur économique où il n’est plus compétitif, pour mieux se concentrer sur les domaines où il dispose d’un avantage comparatif incontestable. C’est ce qu’a fait la Grande-Bretagne, par exemple, à la fin du XVIII s. lorsqu’elle a décidé de sacrifier son agriculture au profit de son industrie.

Quels sont les termes de l’association sino-américaine mise en place ? A quels intérêts réciproques, et contradictoires, correspondent-ils ? Du côté des Etats-Unis, le calcul semble évident. Leur déclin industriel est patent et paraît sans remède. Ils ont été rattrapés puis dépassés par l’Europe et le Japon dans une majorité de branches d’activités. L’arme de la production chinoise à faible prix sera utilisée contre eux en priorité, pour endiguer leur dynamisme et les mettre à leur tour en difficulté. A partir de quoi il redeviendrait possible de restaurer une domination sur des alliés affaiblis et incapables de rivaliser avec la toute-puissance américaine en matière financière et militaire.

Du côté chinois, l’intérêt de l’opération n’est pas moins évident : sortir le pays de l’isolement où il était jusque-là maintenu, fournir du travail et des revenus à une population exténuée par les pénuries de la période maoïste, maîtriser les technologies modernes, élargir et diversifier la base productive – et retrouver, grâce à tout cela, une place éminente dans le concert des nations. Place dont les Chinois estiment, à juste titre, qu’elle leur revient de droit.

Les deux visions sont diamétralement opposées du point de vue du but ultime poursuivi par chaque protagoniste. Pour les Etats-Unis, il est impératif de garder le contrôle de la manœuvre. Utiliser la force de frappe économique chinoise contre le reste du monde, dans un premier temps pour – en s’appuyant sur le caractère anormalement extraverti de la croissance, sur les tensions sociales qu’elle exacerbe, sur les tendances centrifuges qui travaillent un territoire immense, multiethnique et multinational – chercher, dans un deuxième temps, à exploiter les contradictions internes du géant asiatique, en visant sa vassalisation, sinon l’embourbement ou l’éclatement de son Etat. Pour les autorités de Pékin, la stratégie est inversement symétrique. Développer et moderniser le plus rapidement possible le pays ; veiller, par tous les moyens, y compris les plus sanglants si nécessaire, au maintien de l’unité et de la solidité de l’administration centrale et des forces armées – de façon à être capables, le moment venu, de tenir les USA en respect.

En attendant, le partenariat se porte à merveille. Le "made in China" est devenu un formidable rouleau compresseur qui broie tout sur son passage. Les chiffres sont hallucinants. La Chine est sur une séquence de croissance à plus de 10% par an depuis deux décennies. Cela ne s’est jamais vu auparavant, nulle part. Elle exporte à présent l’équivalent du tiers de son PNB. Et elle accumule plusieurs centaines de milliards de dollars d’excédents commerciaux chaque année. Les capitaux qui ne sont pas réinvestis sur place pour agrandir la sphère productive sont presque totalement placés aux USA – sous forme d’actions et d’obligations –, où ils servent à combler les déficits et alimenter la frénésie de consommation.

Dans cette partie à deux, hier encore improbable, chacun tient l’autre à la gorge. Les Etats-Unis pourraient casser à tout instant la dynamique chinoise, en stoppant leurs importations et en ordonnant à leurs alliés de les imiter. La Chine pourrait porter un coup mortel à l’économie américaine en retirant ses avoirs, ou en les convertissant en une autre devise que le dollar, l’euro par exemple. Chaque duelliste sait ce dont l’autre serait capable. La dissuasion fait son office, comme au plus fort de la guerre froide. Et comme alors, en arrière-plan, des deux côtés, on poursuit fébrilement les préparatifs militaires, en prévision du jour où les arbitrages diplomatiques ne seront plus de mise.

Depuis 1989, le budget alloué à l’armée chinoise augmente d’environ 15% par an, soit une fois et demi le taux de croissance de l’économie. Selon les experts, la parité stratégique avec les USA serait atteinte à l’horizon 2010-2015. Il convient de savoir, toutefois, qu’une telle éventualité est refusée d’avance par les Américains, aussi bien concernant le rival chinois que vis-à-vis de n’importe quel autre pays. L’hypothèse même d’une atteinte à leur suprématie sur ce terrain est assimilée à un casus belli. La doctrine de la guerre préventive n’a pas été conçue que pour les "Etats voyous" ou les terroristes...

Laissons ces sombres perspectives et revenons au moment présent. Quelle est la situation du reste du monde par rapport aux deux grands blocs que l’on vient de décrire ? La physionomie du troisième ensemble est très hétérogène. Les pays qui le composent se situent à des niveaux de développement fort différents. Leur capacité à faire face et à préserver leurs marges d’autonomie nationale est inégale. A des degrés divers, tous sont pris, néanmoins, entre les mâchoires du condominium mis en place. Tous en subissent les conséquences, notamment les anciens pays colonisés de l’ancien tiers monde.

L’assaut général a été lancé lui aussi au milieu des années 1980, avec les politiques dites d’ajustement structurel. Laissez-moi rappeler le contexte. Au lendemain du démantèlement formel de l’ancien système colonial, les tentatives d’édification nationale sont conduites par des régimes le plus souvent autoritaires, à travers une gestion de l’économie centralisée et interventionniste. Le modèle en vigueur – encouragé par les Etats-Unis à l’époque, je le rappelle –, est celui de la substitution des importations : fabriquer chez soi ce que l’on avait l’habitude d’acheter à l’étranger, c’est-à-dire en Europe. Dans les années 1970, ce modèle semble partout à bout de souffle. Vaille que vaille, il avait certes permis un certain développement et assuré un minimum de progrès et de cohésion sociale – mais au prix d’un surendettement alarmant, d’une dépendance technologique accrue et d’une productivité quasi nulle. Ses possibilités de renouvellement paraissaient en tout cas plus qu’aléatoires.

Les politiques d’ajustement structurel sont engagées à partir de 1982-1983. Imposées par Washington – via le FMI et la Banque mondiale – à des pays en faillite financière, leur adoption ne rencontre qu’une faible résistance. Les règles appliquées sont celles du libéralisme le plus ultra. On taille dans les dépenses allouées aux activités dites non productives : éducation, recherche, santé, logement, couverture sociale, etc. On privatise et on dénationalise les entreprises des secteurs productifs : transports, télécommunications, eau, énergie, mines, navigation aérienne et maritime, etc. On gèle les salaires. On baisse les taux d’imposition. On supprime les barrières douanières. On libère les transferts de capitaux. Etc., etc.

En théorie, les objectifs affichés semblaient parfaitement adaptés et cohérents. Désendetter l’Etat, introduire la concurrence, attirer l’investissement extérieur, stimuler l’épargne et l’initiative privée locales – tout cela devait garantir un fonctionnement optimal des facteurs économiques et relancer la croissance. Mais la théorie est une chose, la réalité autre chose. L’idéologie inspirant l’ajustement structurel – la vieille antienne de la main invisible du marché – présupposait l’existence d’un univers homogène, peuplé de collectivités et d’individus abstraits, évoluant dans des conditions similaires : toutes réalités qui n’existent pas.

Ce qui existe de façon très empirique, en revanche, ce sont les rapports de force inégaux entre pays et entre groupes sociaux au sein de chaque pays. Les politiques d’ajustement vont se couler immanquablement dans ces rapports inégaux, au bénéfice des plus puissants, au détriment des plus faibles. En quelques années, le paysage économique et social d’un grand nombre de régions du Sud – suivies, après 1989, par celles de l’Est – est littéralement saccagé. Les privatisations entraînent la destruction de secteurs entiers de production et livrent au chômage des millions de salariés supplémentaires.

La dévaluation des monnaies locales, loin de doper les exportations, provoque l’effondrement du cours des matières premières et des denrées agricoles et aggrave le déséquilibre des termes de l’échange. A l’intérieur, elle fouette l’inflation et fait chuter un pouvoir d’achat déjà restreint. Le sous-emploi de masse et l’effritement des niveaux de vie donnent naissance, à leur tour, à l’explosion d’activités parallèles précaires – l’économie informelle –, dont la présence même conduit à alourdir les cloisonnements et la contraction du marché national.

Ces mutations font, dans les pays qu’elles affectent, le malheur de la plupart, mais elles font aussi le bonheur de quelques-uns. Portées par des individus proches ou directement issus des bureaucraties au pouvoir, des fortunes privées colossales sont accumulées en quelques années, parfois quelques mois, sur les dépouilles de l’ancienne économie dirigée. N’étant plus limités dans leur voracité par des Etats en décomposition ; n’ayant pas d’autre ambition que l’enrichissement personnel ; condamnés, en raison de l’illégitimité de leur opulence, à ne se préoccuper que de gain immédiat – ces nouveaux ploutocrates vont se comporter en prédateurs et chercher à rendre irréversible la conversion imposée par la stratégie US. Le champ d’action qui leur est offert – le commerce d’import-export, la spéculation immobilière et boursière – exclue d’ailleurs toute chance de développement d’une économie nationale, par définition d’abord orientée vers la satisfaction des besoins nationaux.

Aujourd’hui, on ne parle plus d’ajustement structurel, mais de mondialisation ou de globalisation. Le changement sémantique n’a entraîné aucune modification dans le système d’exploitation des pays dépendants. Avec la prise en compte de la nouvelle donne chinoise, on pourrait dire, pour synthétiser l’analyse, qu’un tel système poursuit la réalisation de six objectifs principaux, concourant simultanément à sa perpétuation :

1.Détruire les capacités de régulation des Etats post coloniaux et post soviétiques ;

2.Détruire les structures de production nationales ;

3.Livrer les marchés intérieurs des biens de consommation de masse à la déferlante du "made in China" ;

4.Etablir des alliances privilégiés, à travers la coopération en matière de finances et de sécurité, avec les groupes dirigeants autochtones - réduits souvent à des clans familiaux et/ou maffieux - ayant abdiqué toute velléité d’indépendance et de souveraineté ;

5.Récupérer l’essentiel du produit du pillage ainsi organisé grâce au contrôle, par le dollar, des circuits d’échanges internationaux :

6.Maintenir le monde entier sous la protection ou la menace militaire.

Dans cette construction de l’ordre impérial américain actuel, tous les pays et toutes les régions ne sont évidemment pas logés à la même enseigne. Le facteur de distinction le plus significatif semble être celui du rôle que continue de jouer l’Etat : s’il est ou non en mesure de préserver une capacité de décision autonome. Au regard de ce critère, on peut dresser une sorte de tableau, un classement allant des pays disposant de la plus grande marge de manœuvre vers ceux soumis à l’assujettissement le plus brutal.

• En haut de l’échelle, on trouve les pays d’Asie du Sud et du Sud Est. Ils se sont mieux protégés face aux injonctions du FMI et de la Banque mondiale. Ils ont réussi à sauvegarder le gros de leurs prérogatives publiques, malgré des liens étroits avec les Etats-Unis. Des considérations stratégiques entrent pour beaucoup dans cette situation favorable : ils ont reçu un soutien occidental massif, cette fois réel et sur plusieurs décennies, pour faire contrepoids à l’URSS d’abord, à la Chine ensuite.

• Un cran plus bas, les principaux pays d’Amérique latine. Les politiques de Washington ont provoqué un vrai cataclysme au début des années 1980, mais on s’en est remis ici plus vite qu’ailleurs. La proximité géographique des USA semble générer deux tendances opposées : une plus grande vulnérabilité devant la pression, une plus longue tradition de résistance.

• Tout en bas de l’échelle, la plupart des pays d’Afrique noire. Ce n’est pas uniquement l’économie qui a été sinistrée, la décomposition s’est attaquée à la substance même du corps social et du pouvoir politique. Dans certaines zones, la dislocation de l’Etat néocolonial a précipité la population dans une guerre civile généralisée. Les nouveaux entrepreneurs sont des chefs de bandes armées. Ils organisent la compétition pour les ressources de façon sauvage et sanglante, en attisant les clivages ethniques et tribaux et en se découpant des "royaumes indépendants", en lutte incessante les uns contre les autres. Ailleurs, pour être moins meurtrière, l’anarchie n’est pas moins universelle. L’ordre institutionnel et légal n’a plus de consistance réelle : près de 90% des Africains survivent dans le cadre de ce que l’on continue néanmoins d’appeler l’économie souterraine. Le continent entier semble pris dans un tourbillon suicidaire, et il multiplie les tristes records : la plus forte proportion de pauvres, les taux d’analphabétisme les plus élevés, le plus grand volume de malades atteints du sida, etc.

• Juste un cran au-dessus, les pays arabes et les pays musulmans d’Asie centrale. Ils ont en commun, en dehors de l’islam, de détenir les principaux gisements de pétrole et de gaz de la planète. On ne sait s’il s’agit là d’un bienfait d’Allah ou d’une malédiction. Les Etats-Unis considèrent, en effet, ces richesses comme leur bien, et comme un bien vital. Depuis 1991 et la première guerre contre l’Iraq, ils montrent jusqu’à quelles extrémités ils sont prêts à aller pour en garder le contrôle. Depuis lors – et les choses vont crescendo parallèlement à l’épuisement progressif des réserves –, cette région est devenue le lieu où leur pression militaire, politique, économique et idéologique est la plus lourde et la plus écrasante. C’est la ligne de front où se livre la bataille centrale pour le maintien de l’hégémonie américaine globale. Simultanément, on constate que c’est précisément dans cette partie du monde que l’on rencontre la plus forte densité de régimes dictatoriaux, les disparités sociales les plus extravagantes, les plus grands blocages au développement, les manifestations de résistance les plus dissymétriques et désespérées. Peut-on réellement croire que les deux séries de phénomènes ne sont pas directement liés ?

J’ai parlé, en commençant, de causes internes et de causes externes. C’était pour la commodité de l’exposé. Dans le capitalisme mondialisé actuel, dans la structure de domination américaine, cette distinction n’a pas de sens. Pour reprendre le jargon universitaire, je dirai qu’elle ne présente aucune pertinence cognitive. L’économie internationale est unifiée dans son fonctionnement, et c’est parce qu’elle est foncièrement inégale que ses expressions sont contradictoires, selon que l’on se trouve du côté de son pôle dominant ou de son pôle dominé. Issues d’une machinerie unique, ces manifestations sont en même temps opposées et liées entre elles. La richesse à un pôle impliquant la pauvreté à l’autre pôle ; la puissance du premier exigeant l’impuissance du second ; la liberté des uns appelant la tyrannie pour les autres. Ces figures différentes forment les deux bouts d’une même chaîne de causalité.

Pour comprendre ce qui nous arrive, il suffit de regarder le monde tel qu’il tourne. Il n’est pas nécessaire de partir à la recherche de fêlures intimes supplémentaires, réelles ou suggérées. Il n’est pas utile d’ajouter la culpabilité à l’agression. Et s’il faut absolument retourner l’arme de la critique contre nous-mêmes, que ce soit pour débusquer les faiblesses qui empêchent de mobiliser toutes les ressources intérieures dans le combat contre l’ordre mondial injuste qui nous asservit.

Ce combat est national. C’est la continuation, dans des conditions modifiées, d’une lutte déjà ancienne, entamée par les générations précédentes, et qui n’a pas encore abouti. Le combat doit être mené en Tunisie, mais son contexte stratégique naturel s’étend, selon moi, à l’ensemble du Maghreb et du monde arabe. Cette extension relève de la nécessité objective. Même si elle exprime une communauté de destin forgée par l’histoire, elle est surtout une exigence du présent et de l’avenir.

Il s’agit de rompre les liens de subordination qui nous enchaînent au système mondial actuel, de sortir de ce système et jeter les bases d’un développement autonome. Je ne vois pas comment il serait possible d’y parvenir avec les seuls moyens de la Tunisie, sans accumuler un minimum de masse critique, sans s’appuyer sur un mouvement d’émancipation similaire dans les autres pays arabes.

Ces considérations paraissent évidentes. Elles ne le sont pas pour tous. Dans le débat en cours sur l’unité des forces d’opposition, ce qui est mis en avant, c’est la question de la démocratie, jamais la question nationale. Comme si celle-ci était déjà résolue, comme si la liberté était concevable sans la souveraineté. Un tel "oubli" est symptomatique, de mon point de vue, d’une sorte d’affaissement de la conscience nationale, que l’on peut constater partout dans le monde arabe depuis les années 1970.

Je n’ai pas le temps d’approfondir. J’indiquerai néanmoins quelques éléments. Après les "indépendances", nous avons connu deux formes d’opposition principales : d’abord la gauche, ensuite l’islamisme. Les forces de la gauche arabe, marxiste ou marxisante, possédaient une réelle tradition anti-impérialiste, mais généralement sans épaisseur culturelle ni identitaire. Cet héritage a reçu un coup fatal avec la mort du maoïsme et il s’est définitivement volatilisé après 1989 et l’effondrement du bloc soviétique. Beaucoup de militants se sont ensuite reconvertis dans la défense des droits de l’homme, un engagement important, mais privé de contenu politique effectif.

A son tour, la relève islamiste a contribué, activement, à l’obscurcissement de l’horizon national. Cela s’explique en partie par la nature de ses appuis régionaux au départ. Le soutien apporté par les Saoudiens, avec l’encouragement des USA - surtout après 1975 et l’assassinat du roi Fayçal -, exigeait des islamistes qu’ils combattent l’arabisme, au prétexte qu’il semait la division dans les rangs de la "Omma musulmane". Mais la désertion du terrain national s’explique aussi, peut-être surtout, par une sorte d’infantilisme propre à tout mouvement politique à ses débuts, lorsque la définition de son identité prime sur le reste, lorsque l’idéologie reste perçue comme sa propre fin et que l’on s’imagine qu’elle peut se substituer sans dommage à un programme politique clairement défini.

S’ajoutant à la décomposition pratique et morale des politiques unitaires officielles, ces évolutions parallèles ont fait fortement reculer l’idée nationale dans une majorité de nos pays. De nombreuses années ont été perdues dans des querelles intestines, où l’on visait d’abord à préserver ou à affirmer sa singularité, sans trop se soucier de coordonner l’action contre l’ennemi commun.

On ne peut plus s’autoriser pareille légèreté. La multiplication des périls place désormais chacun au pied du mur. Principale force militaire arabe, l’Egypte a déposé les armes depuis la paix séparée avec Israël. La Palestine est entièrement annexée et quotidiennement martyrisée. Les troupes US ont des bases avancées dans toute la région du Golfe. L’Iraq est occupé, ses infrastructures sont détruites et il se dirige droit vers l’éclatement. La Syrie et le Liban sont pris dans la tourmente. Le Soudan évolue sous la menace d’une prise de contrôle directe par le Conseil de sécurité. L’Algérie subit d’intenses pressions ; tandis que le gouvernement libyen a monnayé sa survie contre la reddition.

Le danger monte de toute part ; il est mortel. La situation exige une réaction vigoureuse, qui passe par une réelle unification des efforts dans chaque pays et dans l’ensemble du monde arabe. Dans le climat de désarroi actuel, je sais combien de telles paroles peuvent paraître dérisoires. Mais regardez autour de vous. Tandis que les Etats-Unis s’acharnent sur notre région, leur étau se desserre ailleurs. C’est vrai pour la Chine ou la Russie, mais c’est le cas aussi en Amérique latine, où des élections démocratiques ont amené au pouvoir ces derniers mois - dans neuf Etats successifs ! -, des équipes ouvertement opposées à l’hégémonisme de leur voisin du Nord.

Tout cela présage de nouvelles difficultés pour les USA, qui se répercuteront inévitablement sur leur position internationale et, par conséquent, sur les positions des régimes arabes à leur solde. C’est dire que l’horizon n’est pas complètement obstrué, en particulier dans un pays comme le nôtre, où il n’y a pas d’intérêts majeurs liés à la taille du marché ou aux matières premières. Il faut donc travailler à réunir nos forces, apprendre à lutter ensemble autour d’objectifs précis, approfondir le débat, arrêter une tactique et une stratégie, élaborer un programme - bref, se préparer méthodiquement pour être en mesure de lancer les vraies batailles lorsque la conjoncture s’y prêtera.

L’unité des forces d’opposition est une priorité absolue. Surmonter la division entre laïcs et islamistes, c’est en réalité surmonter un clivage culturel qui sépare nos élites depuis de nombreuses générations. Ce serait un accomplissement majeur. Par sa charge symbolique, l’unité retrouvée aurait des conséquences politiques considérables. L’unité des élites garantit, en effet, l’unité populaire. C’est la condition d’une levée en masse contre le régime Ben Ali ; c’est la condition de la victoire.

Et les exigences démocratiques, dira-t-on, et la préservation des libertés individuelles, que deviennent-elles dans cette hypothèse ? Au risque d’étonner, j’avoue ne pas avoir de réelles inquiétudes à ce propos - ici aussi, pour des raisons de nécessité objective. D’abord, rien n’est figé. Si nous subissons des pressions extérieures très fortes, qui poussent instinctivement au repli et à l’archaïsme, ces mêmes pressions nous contraignent aussi à évoluer, à nous adapter, à nous transformer ; elles rendent obligatoire l’analyse et la lucidité. Ensuite, dans la mesure où la conscience nationale est appelée à se développer – et elle ne peut pas ne pas le faire avec ce que nous subissons –, il devient indispensable pour tous de prendre en compte les aspirations de l’ensemble des composantes de la nation.

Je pense, par exemple, à la question de l’égalité entre les femmes et les hommes. Un mouvement national authentique ne peut pas évacuer le sujet, en Tunisie moins qu’ailleurs. On sait la discussion ouverte à l’intérieur même des cercles islamistes de plusieurs pays, en particulier parmi les militantes. Des changements sont déjà perceptibles, dont je ne doute pas qu’ils trouvent une issue positive. En ce qui me concerne, en tout cas – je le dis pour ce que cela vaut –, il serait inacceptable qu’il puisse subsister parmi nous la moindre ambigüité sur ce terrain, ni pour le présent et encore moins pour le futur.

Mais il y a une autre question, à mes yeux aussi essentielle dans une perspective d’émancipation arabe, c’est la pleine reconnaissance du droit à l’égalité des minorités, notamment religieuses. Je pense évidemment aux rapports entre sunnites et chiites, mais je pense aussi aux Arabes chrétiens et aux nationaux de confession juive. Je ne vois pas comment un mouvement pourrait se proclamer national sans les intégrer en son sein, ni comment il pourrait les intégrer sans leur reconnaître une parfaite égalité de statut avec les autres citoyens.

Ce que je dois ajouter, en ne m’appuyant que sur l’histoire récente, c’est que toutes nos contradictions internes sont exploitées par nos adversaires. Si elles ne sont pas résolues, elles continueront d’être utilisées pour nous dresser les uns contre les autres et jeter le discrédit sur le sens de notre combat. Si elles étaient surmontées, on peut parier que la division changerait de camp. Devant cette alternative, je suis certain que l’intérêt national, et l’esprit de justice, finiront par l’emporter. Je suis convaincu que l’islamisme tunisien pourrait jouer un rôle précurseur à cet égard.

Je crois que les choses sont appelées à se mettre progressivement dans le bon ordre. La logique de l’action impose ses propres déterminismes, devant lesquels nul ne peut se dérober longtemps, sauf à se condamner à l’échec. Nous sommes invités, les uns et les autres, à passer de l’idéologie à la politique – de la tyrannie des dogmes à l’acceptation du réel et à l’intelligence des faits.

Nous sommes engagés sur un chemin difficile. Je vous le dis avec gravité et émotion : l’unité est notre seul bouclier. Nous devrons apprendre, ensemble, à nous laisser guider par nos propres objectifs, à nous appuyer sur notre propre héritage, au besoin en le transformant pour mieux l’adapter aux fins poursuivies. Nous devrons veiller sur lui comme sur un bien précieux et prendre garde à toute attitude d’imitation servile de qui que ce soit. Chaque culture engendre sa propre vision du monde, et donc son propre universel. Croire, en une époque inégale, que l’on doive s’armer des valeurs d’autrui pour se sauver, c’est se perdre sans rémission.

Tout au long du parcours, rien n’empêche d’imaginer, devant nous, la venue d’un temps différent, sans les rapports de domination qui le défigurent, où les valeurs de chaque homme seraient les valeurs de tous les hommes, parce qu’elles seraient le fruit de leur labeur commun et de leur fraternité. Nous en sommes loin aujourd’hui. Mais il est permis d’espérer, parce que nous n’avons rien d’autre que l’espérance à donner en partage.

(*) Intervention présentée à Paris, le 16 décembre 2006, à l’occasion du dixième anniversaire de la création du Comité pour le Respect des Libertés et des Droits de l’Homme en Tunisie (CRLDHT).

Publicité

Auteur : Aziz Krichen

Sociologue

commentaires