L’enracinement familiale et culturel d’une immigration non catholique (Musulmane), non européenne (afro maghrébine) déstabilise la conception traditionnelle sur l’identité nationale. Elle remet en cause l’image fluide et temporaire, habituellement utilisée dans les représentations sur l’immigration. L’altérité classique symbolisée par la figure de l’immigrant européen (Italien, polonais), a évolué historiquement vers la figure de l’arabo-musulman.
Le discours de Benoît XVI à Ratisbonne sur l’Islam a suscité en Occident et dans le monde arabe, différentes interprétations ou critiques plus ou moins inspirées. Au moyen de cette polémique, différentes catégories furent utilisées sans jamais être véritablement expliquées : "occident", "identité judéo-chrétienne", "islam". L’occident dans cette optique est souvent analysé sous le vocable de l’identité « judéo-chrétienne » démocratique et pluraliste face à une double menace : l’endogène (le relativisme culturel) et l’exogène (l’islam radical).
Comment comprendre ce mouvement ? Relève t-il uniquement d’un discours d’intellectuels ? Qu’appel t’on « Occident » ? Le terme d’identité judéo-chrétien est-il récent ? Pour comprendre ces approches, il est nécessaire à mon sens de revenir à l’histoire des rapports entre le christianisme et le judaïsme notamment dans la question de l’antisémitisme. Depuis le Moyen Age s’est construit un antisémitisme chrétien virulent. Ce mouvement de rejet a notamment pris comme source intellectuelle une interprétation des évangiles et en particulier du corpus de Paul. Un passage de la première lettre de Paul aux Thessaloniciens.
La plus ancienne des épîtres conservées, continue parfois d’être invoqué comme « le texte fondateur de l’antijudaïsme chrétien ». Dans ce passage, Paul désigne les Juifs comme des persécuteurs. Ils sont caractérisés par une succession de quatre adjectifs : « eux qui ont tué le Seigneur, Jésus, et les prophètes, eux qui nous ont persécutés, eux qui ne plaisent pas à Dieu, eux qui sont opposés à tous les humains »(…) « en nous empêchant de parler aux nations, afin qu’elles soient sauvées ».
Ainsi Paul est représenté dans l’historiographie comme l’apôtre d’une théologie de la substitution : « Israël est-il bien Israël ? » Tel que symbolise l’article de M de Corte en 1939 : « la promesse faite par Dieu au peuple israélite est une alliance temporelle et transitoire, abandonnée au profit de la nouvelle alliance. Quand donc saint Paul affirme que les dons et l’appel de Dieu sont sans repentance et que Dieu n’a pas rejeté son peuple, il signifie par là que Juifs et Gentils sont convoqués à l’obéissance de la foi et qu’Israël n’est pas exclu de cet accueil universel puisqu’à la fin des temps il sera réintégré. Or, cette réintégration ne s’effectuera pas selon le statut de l’alliance ancienne et dans le régime de l’Israël charnel, mais bien sous le sceau de la nouvelle alliance et dans la sphère indéfiniment élargie de l’Israël spirituel, Dieu ne laissera pas protester sa promesse parce que l’Église est désormais le peuple de Dieu et qu’Israël lui sera finalement incorporé […] Tout ce que les textes pauliniens nous enseignent, c’est le caractère en quelque sorte sacré de la réprobation qui enveloppe Israël comme totalité jusqu’à la fin des temps. Il est évident que ce caractère n’est surnaturel que dans un sens tout à fait négatif » (Jacques Maritain et la question juive, dans La Revue catholique des idées et des faits, Liège, 17 mars 1939.).
Cette lecture Paulinienne de l’antisémitisme va peu à peu être modifiée par l’entremise des rapprochements entre Rome et les juifs. Avec la Shoah, les chrétiens prenaient conscience de leur responsabilité dans la théorisation de l’antisémitisme. Un aggiornamento amorcé avec Vatican II visait à ne pas répéter les erreurs du passé.
Cette nouvelle approche se rattache à repenser la question de l’antijudaïsme de Paul et la tradition catholique antisémite qui s’en est réclamée, afin de redéfinir un nouvel espace commun entre juifs et chrétiens. La construction de l’identité judéo-chrétienne aspire à retrouver comme généalogie l’Ancien devenue premier Testament et les origines juives du christianisme.
La question de la culture hellénique de Paul permet aux exégèses chrétiens de construire une continuité judéo-chrétienne légitime, dont la culture grecque serait l’élément central. Insister sur l’hellénisme Paulinien permet non plus de souligner la rupture avec le judaïsme mais au contraire d’inscrire cette filiation dans la continuité occidentale. Ce processus modèle de la réconciliation n’a pas pour autant annihilé la théologie de la confrontation, qui reprend une fonction sous une forme atténuée dans les relations entre la Papauté et l’islam.
La construction d’une identité judéo-chrétienne relève de l’abandon par les autorités catholiques de la lecture paulinienne des rapports entre judaïsme et christianisme et la restauration plus ou moins implicite d’un ordre Augustinien ou dorénavant la confrontation se situe entre le « nous » (judéo-chrétien) et les « barbares » (l’islam).
Face à ce que l’on qualifie pudiquement d’échec de l’intégration de l’islam, la société occidentale hésite entre une vision traditionnelle de l’identité (La définition Augustinienne de l’identité ethno religieuse, excluant tout ce qui peut représenter des allégeances plurielles) et une approche plus ouverte de la Nation, de type pluriculturelle.
De ce fait, l’enracinement familiale et culturel d’une immigration non catholique (Musulmane), non européenne (afro maghrébine) déstabilise la conception traditionnelle sur l’identité nationale. Elle remet en cause l’image fluide et temporaire, habituellement utilisée dans les représentations sur l’immigration. L’altérité classique symbolisée par la figure de l’immigrant européen (Italien, polonais), a évolué historiquement vers la figure de l’arabo-musulman.
Depuis la fin du XIXème siècle, avec le phénomène de sécularisation, le rôle de I’institution religieuse dans le champ social s’est marginalisé et les croyances religieuses ont cessé de définir l’identité collective. De ce fait, la catholicité se vit en minorité en Occident et tend à repenser son appareil théologique à l’aune des nouveaux défis que présente la société contemporaine.
L’exil intérieur du monde catholique face à la modernité entraîne le discours catholico centré à reprendre la voix de l’exilé. Celui-ci dans le système monothéiste est le mode par excellence de l’affirmation identitaire. Ainsi la temporalité prophétique ou la notion messianique est essentielle, relève d’un double mouvement : éthique (restauration d’un corpus idéalisé) et exclusiviste (homogénéisation d’un modèle centripète). En proclamant sa foi en l’élection de son universel spécifique, l’exilé pose son identité en radicalisant son altérité.
Dans le cadre de l’exil pour le chrétien, le récit se construit sur un mode d’altérisation de la société d’accueil. L’exilé intérieur catholique prend à son compte la théologie Paulinienne de la substitution dans son aspect Augustinien qui permet de définir l’universel légitime dans un double aspect de continuité (Le logos divin) et de rupture (L’incarnation) face aux « barbares de la civilisation moderne » que symbolise tout autant la rationalité non éthique (matérialisme) que la religion non rationnelle (islam).
La question pour une partie de l’Eglise est la suivante : Comment retrouver les racines d’un nouvel Age spirituel ? L’aggiornamento de Vatican II et l’ouverture culturelle n’a-t-elle pas induit un relativisme qui a désarmé Rome face à ce qui est présenté comme le nouvel expansionnisme de l’islam ? A cette question le catholicisme Romain par l’entremise de Benoît XVI répond par le refus d’une ouverture œcuménique qui ne pose pas clairement les bases d’une frontière dogmatique et spirituelle avec les autres courants. Les questions relevant de la civilisation et de la barbarie, de l’islam et de la modernité ont ainsi réactualisé le modèle Augustinien dans la configuration intellectuelle et épistémologique de l’après 11 septembre.
De ce fait, l’islam pose question et permet de manière inversée de valoriser l’identité judéo-chrétienne comme mode distinctif d’ouverture et d’autocritique. La mémoire judéo-chrétien devient un patrimoine symbolique et politique où se structure un récit ordonnateur des faits, des lieux ; des symboles qui définissent l’inclusion et l’exclusion dans le champ de la reconnaissance historique. Pour qu’il y ait mémoire, il faut un consensus sur des objets /sujets de transmission. L’identité « judéo-chrétienne » permet ce consensus face à l’Autre par excellence que constitue l’islam.