L’islam autorise-t-il la polygamie ?

L’étude contextuelle et grammaticale du verset coranique qui est le seul à évoquer la question de la poly

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lundi 25 février 2002

L’étude contextuelle et grammaticale du verset coranique qui est le seul à évoquer la question de la polygamie peut nous aider à comprendre la position de l’islam face à ce problème social. L’islam autorise-t-il la polygamie ? La réponse nécessite tout d’abord la lecture non seulement du verset en question, mais aussi des versets précédents et suivants et même d’autres versets qui concernent le même sujet .

Tout d’abord le verset qui a fait couler beaucoup d’encre à propos de la polygamie est le suivant : « Si vous craignez d’être injustes pour les orphelins , épousez des femmes qui vous plaisent. Ayez-en deux , trois ou quatre, mais si vous craignez d’être injustes, une seule ou bien des esclaves de peur d’être injustes. » (sourate 4 verset 3) .

Le lecteur remarquera que ce verset est une phrase conjuguée au conditionnel . Tous les éléments de cette phrase constituent une finalité bien précise. On ne peut donc isoler un élément ou une partie de cette phrase. Se donner le droit de le faire n’est autre qu’une trahison du texte et du verset coranique.

De plus la notion de justice est répétée à trois reprises au début, au milieu et à la fin du verset. Cela doit nous interpeller. Le verbe « craignez » précède la première et la deuxième notion « injuste ». Ce qui informe du degré de l’injustice commise. Le terme justice est mentionné à plusieurs reprises dans le Coran . Il est même l’un des noms sacrés de Dieu en Islam qui ordonne à l’être humain d’être juste envers autrui, surtout envers les faibles et les orphelins.

On remarque que la première partie de la phrase au conditionnel insiste sur la justice envers l’orphelin . Cette notion de justice est une des conditions à l’autorisation de la polygamie qui est le thème de la seconde phrase de ce verset. Ces deux parties de la phrase représentent un sens précis qui dépend de la troisième partie reliée aux deux premières par un second si qui introduit la notion de monogamie « une seule ». Ces trois parties de la phrase , qui sont dépendants les uns des autres , composent le sens de ce verset.

La lecture d’autres versets de la même sourate « Les femmes » surtout ceux qui précédent et suivent le verset numéro trois , cités ci-dessus, montre que leur sujet est l’orphelin . Ainsi le verset numéro deux est « Restituez aux orphelins leurs biens ; ne substituez pas le mauvais pour le bon . Ne consumez pas leur héritage en le confondant avec le vôtre ; c’est un grand péché ».

Et le verset numéro six précise « Mettez à l’épreuve les orphelins pour savoir s’ils ont atteint le moment où ils pourront se marier. Si vous vous apercevez qu’ils peuvent se conduire d’une façon droite et ferme, faites qu’ils puissent disposer de leurs richesses. » Ces versets mettent l’accent sur un problème de société, les orphelins et recommandent aux musulmans de veiller sur eux et sur leurs biens. Ils attirent clairement l’attention sur la notion de justice « c’est un péché énorme » .

Le verset de la polygamie commence par cette notion de justice envers les orphelins et réserve une partie à la polygamie qui est conditionnée directement par la notion de justice . D’autre part, un autre verset , numéro 129 de la même sourate , dit clairement « Vous ne pouvez jamais être juste envers vos femmes , même si vous le désirez ardemment ». La polygamie est liée directement par une construction grammaticale à un problème social celui des orphelins qui sont le sujet de plusieurs versets de la même sourate .

Le contexte historique et social du verset de la polygamie pourrait nous aider à mieux comprendre ce verset. Les musulmans ont perdu soixante dix hommes pendant la razzia de Uhud . Les Mecquois ont attaqué les musulmans près de Medine. Le nombre de combattants musulmans (autrement dit le nombre « d’ hommes musulmans ») , était de sept cents. Donc 10% des hommes dans la communauté musulmane sont morts dans cette bataille. La polygamie était une coutume préislamique répandue en Arabie , en Orient , en Afrique. le Coran n’avait pas encore pris position. Si parmi les soixante dix musulmans décédés, certains hommes étaient polygames, on imagine aisément la catastrophe que cela représente : plus de 10% des femmes musulmanes se retrouvent donc veuves et sans revenus avec des enfants à charge pour la plupart d’entre elles. A ce titre, une solidarité s’impose. La communauté est toute jeune et l’administration au sens moderne (avec notamment le paiement d’ impôts) n’avait pas encore vu le jour à cette époque. Les musulmans pensaient alors à se remarier avec certaines veuves. Dans ce contexte dramatique, le verset de la polygamie a été révélé dans ses conditions précises. D’ailleurs la sourate qui contient les versets précédents a comme titre « Les femmes ». Peut-être pour honorer les femmes en islam ou pour rappeler leur situation catastrophique après la razzia de Uhud. De plus le Coran n’a pas une sourate portant le titre « Les hommes ».

A l’époque un homme avait même le droit de tuer ses filles, de les vendre, de les marier contre une dot sans demander leur avis. La vie était simple . Ces Arabes cultivaient de l’orge et élevaient des moutons . Les guerres étaient tribales sous forme de razzia. Les armes militaires utilisées étaient entre autre l’épée. Le cheval et le chameau étaient quant à eux utilisés comme moyens de transport. La poésie était florissante, la tradition orale était le moyen de transmission de leur héritage culturel et historique. L’écriture était très peu connue, l’arabe « écrit » n’avait pas encore les points sur les lettres et ne connaissait pas les voyelles. Les Arabes idolâtres vivaient en plein désert avec les juifs de Medine .

C’est dans ce contexte historique, géographique, social, religieux, économique , militaire et culturel de l’Arabie au septième siècle qu’est révélé ce verset pour traiter à la fois des problèmes relatifs aux orphelins, aux veuves et à la polygamie .

Mohamed lui-même s’est marié avec Khadija âgée de quarante ans alors qu’il n’avait que vingt cinq ans. Lors de son décès, il avait plus de cinquante ans sans être polygame. Au cours des dernières années de sa vie, il s’est remarié avec plusieurs femmes. Chaque mariage avait une raison différente : familiale comme le mariage avec Souada afin qu’elle puisse s’occuper de ses enfants. Le mariage avec les veuves Hafsa et Um Salma. Autre mariage, celui avec Jouayria bint Alharith qui était esclave . Mohamed l’a libérée pour l’épouser. La conséquence de ce mariage, a permis aux compagnons de Mohamed de libérer une centaine d’esclaves parents et proches de cette femme qui était considérée comme mère des croyants. Il s’est remarié avec Um Habiba , fille d’ Abu Sufyan chef des Mecquois pour une raison politique. Le mariage avec Aïsha avait pour but d’honorer son père Abu Baker qui a dépensé sa richesse et consacré sa vie pour la nouvelle religion . De plus quand le verset suivant a été révélé après celui de la polygamie « Ô prophète , dis à tes épouses, si vous vous voulez jouir de la vie du monde, et de ses parures, venez à moi. Je vous en ferai profiter et vous répudierai d’une façon honorable » (sourate 33 verset 28) . Mohamed a par la suite donné le choix à ses épouses de rester ou pas avec lui .

Les coutumes préislamiques en Arabie et dans les autres pays musulmans ont résisté. Les docteurs de la loi islamique sont pratiquement tous des hommes. Devant l’absence des femmes dans ce domaine, ces théologiens ont autorisé la polygamie avec une condition majeure : La nécessité d’ être juste envers les épouses. Ce qui est cependant une condition irréalisable selon un autre verset cité plus haut. Certains théologiens tunisiens et l’école juridique druze ont interdit la polygamie.

La façon de traiter la polygamie dans les manuels scolaires d’histoire de cinquième dans le chapitre concernant le monde musulman est influencée par la pratique de la polygamie dans certains pays musulmans qui ont conservé leurs coutumes préislamiques devant le silence ou la « tolérance » de certains Oulamas qui se sont contentés seulement de conditionner la polygamie selon des critères de « justice ».

Certaines éditions comme Belin,1995 page 24), écrivent tout simplement que « la polygamie est autorisée » sous entendu par le Coran . D’autres éditions comme Hatier,1997 (page 31) , et Nathan ,1997 (page.31) titrent « sur les femmes » et « le mariage » en citant le verset coranique « Epousez , comme il vous plaira deux , trois ou quatre femmes . Mais si vous craignez de ne pas être équitable , prenez une seule femme ». Les deux éditions ont supprimé la première partie du verset coranique concernant la polygamie citée plus haut .

Est-ce possible de comprendre le sens d’un verset en ne lisant seulement que la dernière partie ? Les auteurs de ces deux manuels ont enlevé la première partie de la phrase au conditionnel qui insiste justement sur les raisons éventuelles de cette justification. La polygamie s’expliquait en tant que « solution » pour les orphelins et les veuves après une catastrophe économique et sociale . Si la référence de ce verset est exacte dans l’édition Hatier , celle de Nathan donne la sourate 7 au lieu de la sourate 4. Il vaut mieux que l’historien consulte un théologien quand il s’agit de questions purement religieuses .Non seulement une partie d’un verset pourrait signifier le contraire de son sens mais aussi un verset peut avoir un sens dépendant d’un autre verset coranique. Il peut même être tout simplement abrogé .

Moustafa Elhalougi

Cet article est extrait d’une longue étude consacrée à l’image de l’Islam dans les manuels scolaires français d’Histoire de classe de cinquième et de seconde. Oumma.com a décidé de publier en exclusivité l’intégralité de cette étude sous forme de plusieurs parties

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Professeur à l’université Al Azhar(Egypte)

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