L’intégrisme laïc

Ce qui menace la laïcité, ce n’est pas l’islam mais l’intégrisme laïc, une forme d’extrémisme qui

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samedi 20 décembre 2003

Laïcité : histoire d’un traumatisme

Ce qui menace la laïcité, ce n’est pas l’islam mais l’intégrisme laïc, une forme d’extrémisme qui est rarement évoqué. Il est nécessaire de rappeler que le terme laïc est issu du vocabulaire religieux catholique. Etait laïque toute personne qui n’appartenait pas au clergé catholique. L’avènement de la République en France s’est réalisé en réaction au pouvoir de l’Eglise à cette époque, qui possédait des pouvoirs considérables dans les domaines économiques, moraux et politique. La République a permis aux citoyens de ne plus être inquiétés par l’Eglise en raison de leurs opinions ou absence d’opinions religieuses. La laïcité est donc née en France sur fond d’anticléricarisme. Cette lutte contre l’Eglise a laissé des séquelles qui continuent à nourrir les soubassements de l’attitude hostile vis à vis de la religion musulmane que nous connaissons aujourd’hui. L’inconscient laïc français, anti-religieux, reproduit mécaniquement la même attitude de rejet vis à vis de tout fait religieux, en le suspectant de vouloir asservir les consciences. L’islam aurait donc les mêmes ambitions que l’Eglise au moyen âge, celles d’exercer un empire sur les esprits ! Sous prétexte de laïcité, on assiste à une vraie stratégie d’endiguement qui consiste à éviter tout débordement d’une expression religieuse considérée comme intrinsèquement dangereuse. Se développe alors comme le dit le Dr abdallâh, «  un athéisme intransigeant qui tend à interdire aux croyants toute manifestation publique de leur foi. ».  Souvenons-nous de cette laïcité qu’a connu l’union soviétique de 1917 à 1989 caractérisée par la fermeture d’églises, la transformation de mosquées en « maison de la culture » ; de tous ces croyants, de toute confession qui furent déportés par millions en raison de leurs croyances.

La banalisation de l’islamophobie

Sommes-nous vraiment en présence d’un débat sur la laïcité ? Ou est- ce la place de l’islam en France qui pose problème ? La question mérite d’être posée sans détours. Il n’est qu’à constater la présence massive d’une communauté musulmane en France, dont le patrimoine cultuelle se réduit à quelques mosquées digne de ce nom. Les musulmans éprouvent toutes les difficultés à se faire délivrer des permis de construire de lieux de culte par les collectivités locales, on négocie même la taille des minarets, (leur vision heurte la sensibilité de certains). La proposition de la commission Stasi d’instituer deux jours fériés pour les musulmans et les juifs semble avoir plus choquée que celle d’interdire les signes religieux ostensibles à l’école publique. Il n’est plus question de laïcité ici, mais d’un rejet de la religion qui se manifeste par une banalisation générale des propos islamophobes. Le ministre délégué à l’enseignement affirmait ainsi sur France 2 au cours de l’émission littéraire Campus du 04 décembre 2003 que « le voile est une discrimination sexuelle » et Jack Alain Léger de rajouter que « la foi musulmane est un ghetto ».les musulmans SONT comparés à des débiles moyenâgeux, aux mœurs archaïques. Ce n’est que récemment que la commission nationale consultative des droits de l’homme (CNDH) a reconnu l’existence d’un racisme spécifique anti-musulman dans un rapport qui devrait être publié en mars 2004 et dont le Monde s’est procuré une copie. Il s’agirait d’une peur irraisonnée et un rejet total de l’islam à la fois comme religion, mode de vie, projet communautaire et culture. Ce rapport met en exergue le fait que ces actes islamophobes soient difficiles à dénombrer par le ministère de l’Intérieur car n’étant pas répertoriés dans une catégorie spécifique comme cela est le cas pour les actes antisémites. Il est alors nécessaire de rappeler que la laïcité ne suppose pas la négation du fait religieux, mais plutôt la liberté de l’exercer. Rappelons d’ailleurs que le Conseil d’Etat a, par un arrêt du 18 /04/95, (Koen) autorisé les chefs d’établissement scolaires de l’enseignement public à dispenser « au cas par cas » les israélites qui demandent à ne pas assister aux cours le samedi en raison du Shabbat. Cela signifie que la laïcité suppose aussi qu’un certain nombre d’assouplissements soient accordés afin de permettre le culte des religions. Les musulmans de France aujourd’hui ne réclament rien d’autre que la jouissance de leurs droits légitimes. La France devra bien assumer ses responsabilités d’ex-empire colonial en acceptant que toute cette génération issue de l’immigration ait aussi une identité musulmane, qu’elle ne pourra pas nier plus longtemps.

Le port du voile : une manifestation de la liberté religieuse garantie par le droit

Le ministre de l’Intérieur a tenté de nous faire croire que les positions de M.Tariq Ramadan en faveur du port du voile à l’école, prouverait son double langage, en supposant implicitement, que la République était contre. Or le Conseil d’Etat qui a statué à plusieurs reprise sur ce point, tiendrait-il également un double discours ? Lorsque cette institution affirme que : « le port des signes religieux ne peut être interdit sous peine de constituer une interdiction générale et absolue, donc illégale. » (C.E avis 27 /11/1989 ; C.E, 1992 kherroua ; C.E, 1995 Aoukili.) Le texte de loi en vigueur interdit certes les signes religieux ostentatoires à l’école publique mais n’interdit pas le port du voile en soi. Le Conseil d’Etat a expressément affirmé que « le foulard ne constitue pas en lui-même un signe ostentatoire ou de provocation  » (C.E, 1996 Ligue Islamique du nord). Le principe de laïcité, présenté comme le corollaire du principe de neutralité du service public en droit administratif constitue l’exercice de la liberté de conscience, de laquelle découlent les libertés d’expression et de manifestation des croyances religieuses par les élèves. Les usagers du service public ont donc parfaitement le droit d’exprimer leurs convictions religieuses, tant que celles ci ne perturbent pas le service public. Les musulmanes qui portent le voile à l’école sont respectueuses de la contrairement à ceux qui les excluent. Ce qui explique d’ailleurs que l’on veuille actuellement en finir définitivement avec cette histoire du voile en votant une loi claire qui poserait une interdiction absolue de celui ci a l’école. Le pacte international relatif aux droits civils et politiques signés à New York le 19 décembre 1966 et ratifié par la France le 29 janvier 1981 précise dans son article 18 que « toute personne a droit à la liberté de pensée, de conscience et de religion ; Ce droit implique la liberté d’avoir ou d’adopter une religion ou une conviction de son choix, ainsi que la liberté de manifester sa religion ou sa conviction individuellement ou en commun, tant en public qu’en privé, par le culte et l’accomplissement des rites, les pratiques et l’enseignement. » Cette nouvelle loi contre le port du voile qui sera votée en février prochain risque d’être en contradiction avec les traités internationaux que la France a signé et qui garantissent la liberté de conscience. L’article 55 de la constitution consacre la supériorité des traités sur les lois même postérieures (arrêt nicolo, conseil d’Etat 20 octobre 1989.) L’adoption d’une loi interdisant le port de signes religieux à l’école ne constituerait-elle pas une atteinte à la liberté religieuse consacrée dans la constitution ainsi que dans les traités qui lient la France ? Nous sommes en droit de nous poser des questions quant à la légitimité d’une telle loi, mais aussi quant à sa constitutionalité.

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Auteur : Djibril Sarr

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