L’imaginaire de l’autre entre nos peurs et la quête de reconnaissance (partie 1/2)

A plusieurs reprises, dans des contributions écrites ou, dans le débat public est revenue la notion de la pr

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samedi 14 février 2004

Le postulat de toute science de l’homme, c’est qu’elle s’arroge le droit de comprendre les phénomènes mieux que ceux qui les vivent. G.Bouthoul.Traité de Polémologie, Payot, 1970. P9

Nos peurs et l’imaginaire de l’autre.

A plusieurs reprises, dans des contributions écrites ou, dans le débat public est revenue la notion de la prise en compte de l’autre et de ce qui se passe dans son imaginaire dés qu’il s’agit de références religieuses. De respecter « l’imaginaire collectif » lié à une histoire, à une conquête comme dans le cas de la laïcité.

S’il est salutaire d’aborder cette question centrale dans le rapport entre citoyens (de différentes confessions, croyances idéologiques et origines ), de mon point de vue, les réponses données jusqu’à présent restent insatisfaisantes et évasives, ce qui ajoute à l’incompréhension, la confusion. Ceci risque d’augmenter les frustrations et les peurs.

Postulat de départ

Devant les tensions, l’exaspération et le délitement du lien social*, il est important de réfléchir ensemble à notre rapport à l’autre, sous l’angle de notre propre identité, de notre confession, de notre mémoire et de notre citoyenneté, dans le cadre républicain commun. Il ne s’agit pas là d’entités décomposées et déliées mais bien des facettes qui constituent l’être. De leur reconnaissance et harmonie dépendra le bien être individuel et collectif, seul rempart contre un certain « communautarisme » supposé ou « réel ». La prise en compte de ces dimensions de la personne, permet de vivre les principes dans la compréhension, la cohérence et augmente les chances d’un dialogue serein et exigeant.

Il ne s’agit pas là, de s’enfermer sur soi, mais de s’ouvrir sur notre société avec nos valeurs. Dans une dynamique respectueuse des valeurs de chacun et conduisant au processus d’adhésion aux valeurs communes. Analyser la relation à l’autre sous cet angle est à mon sens indispensable, pour assurer un meilleur vivre ensemble, pour restituer l’interaction sociale dans son contexte et pour éviter toute hypocrisie suicidaire, dans notre discours, ainsi que dans notre vision.

Comme nous l’avons écrit dans notre dernier article « le tocsin n’est pas pour demain », « le préalable à cette reforme est de continuer le travail entamé concernant la clarté et la solidité de notre discours, inclure dans notre réflexion la dimension de ce que produit notre « implication- participation » au débat sur « l’ouverture » ou « la crispation » des mentalités.

Dés maintenant en me définissant comme citoyen français de confession musulmane, j’introduis le débat sur le plan de ce que génère ce postulat dans l’imaginaire de l’autre comme représentations. Que produit l’énoncé « citoyen français musulman » dans l’inconscient individuel et collectif de la majorité (supposée de confession « non musulmane » ou et de toutes autres idéologies ?

Bien évidement, il ne s’agit pas d’opposer les notions « majorité » et « minorité », les musulmans sont des citoyens qui font partie de la société et partagent les mêmes difficultés et cherchent les mêmes aspirations de quiétude que leur concitoyens.

Constat : 

« C’est ce qu’on peut dire qui délimite et organise ce qu’on peut penser » (Benvéniste,1966,I,p73)

Le sentiment de la peur des autres, la peur de ces « intrus » relégués à leur origine et à leur religion, communément appelés « les enfants issus de l’immigration » malgré la succession des générations, commence à se généraliser. Le traitement médiatique n’arrange pas les choses et les déclarations des hommes politiques et des « dignitaires » de la France nous plongent tous dans la consternation et dans la peur.

Les langues se délient, et les passages à l’acte se multiplient. Un maire déclare refuser de marier des femmes portant le voile et une banque refuse l’accès à une cliente portant le hidjab=(voile). Le président du groupe PS au parlement se distingue par sa formule suggestive et haineuse «  la laïcité ne se négocie pas ». Mais qui a parlé de négociations ou d’accommodations ? Les notes blanches des RG fusent de partout, mettant en garde contre l’entrisme de certains, et la stratégie d’autres. En somme la théorie du complot trouve des défenseurs en haut de la hiérarchie policière, -la vision sarkozyenne et sécuritaire du culte l’emporte-. Des politiciens piétinent la déontologie médicale au sein des hôpitaux dans une hystérie incomparable !

Mais pourquoi tant d’acharnements et d’amalgames ? Sommes-nous à la veille d’une guerre sans nom ? Pourquoi de hauts responsables de l’administration bradent-ils leur devoir de réserve pour se payer du « musulman » ? S’agit-il d’une peur spontanée ?Ou d’une campagne de diabolisation lucrative et électoraliste ? Ou d’une stratégie de déstabilisation qui exploite le sentiment de peur dans le but de réaliser un meilleur lavage de cerveau ? La course à la manipulation et à la marginalisation est lancée ! Pour au moins, un grand tour, et 2007 n’étant qu’une étape..

Ebauche d’une compréhension, une régression sur tous les fronts.

Climat délétère ! Le sentiment qui domine en ces temps, laisse perplexe. Un sentiment partagé entre « la crispation, la gêne, le rejet, la peur, l’interrogation, voire l’indignation ... ».

D’où pour nous, la nécessité dans un premier temps de réfléchir sur les mécanismes que la peur suscite dans la relation à l’autre. Qu’est ce qui alimente ces peurs ? Participons-nous (autant que musulmans) indirectement à ces peurs ?

Définissons d’abord la peur : La peur. Phénomène psychologique à caractère affectif marqué, qui accompagne la prise de conscience d’un danger réel ou imaginé, d’une menace è Affolement, angoisse, appréhension, crainte, effroi, épouvante, frayeur, inquiétude, panique, terreur. Petit robert

« La peur [...] c’est quelque chose d’effroyable, une sensation atroce, comme une décomposition de l’âme, un spasme affreux de la pensée et du cœur, dont le souvenir seul donne des frissons d’angoisse » Maupassant

Notre étude de terrain, nous permet de distinguer deux grandes tendances de la peur au sein de la société française et plusieurs publics cibles :

1-Les peurs subies, vécues et « souvent étouffées » par le citoyen français de confession musulmane. EX : « des mères de familles et des jeunes filles qui portent le « voile » depuis de nombreuses années témoignent pour la première fois d’un sentiment d’agression et d’insécurité, subi et ressenti durant ces dernières semaines. Des peurs qui témoignent d’une grande souffrance. Cependant aucune étude sociologique, ni psychologique n’existe sur ce thème.

2-Les peurs générées par la présence, la visibilité et la participation citoyennes des « musulmans ». Ces peurs créent des représentations dans l’imaginaire du non musulman.

Ce dernier point, implique plusieurs niveaux :

a- La peur du concitoyen « moyen » qui ignore le vrai visage de l’islam et qui fait une fixation sur la « dangerosité » supposée de tout musulman à cause des médias qui lui fournissent une lecture simpliste sans analyse ni relief critique des conflits internationaux. Malheureusement, ce public constitue la majorité de la population, de plus il reste une cible favorite des politiciens démagogues de tout bord.

b- La peur du concitoyen, qui se sent interrogé dans ses valeurs et qui est partagé entre le rejet du « musulman et de sa religion » et l’envie de faire un effort pour mieux comprendre l’autre, le « musulman », et de nouer avec lui dans une inter connaissance. Ce public très minoritaire est « relativement » immunisé contre la machine médiatique. Celui-ci constituant le ferment d’une certaine conscience citoyenne du dialogue.

c- La peur véhiculée par une infime minorité de musulmans « extrémiste et simpliste », dont l’apparence et le discours font le jeu des détracteurs de l’islam. Cette posture existe, l’histoire nous éclairera sur ses liens supposés ou réels avec l’étranger ou/ et les services de renseignement.

d- La peur de ceux, « non musulmans », qui ont fait de l’islam leur fond de commerce, dans une démarche coloniale et qui se sentent dépossédés de leur « objet » de notoriété par l’implication des citoyens de confession musulmane dans le débat public. On remarque que ce groupe est rejoint dans ses analyses, au point de la « collusion » par quelques« laïques » se disant « musulmans » et qui se distinguent par une haine intarissable de l’islam.

e- La peur institutionnelle, (ou la peur instituée) est de loin la plus dévastatrice, quelques hauts responsables influents théorisant la peur et alimentant les inquiétudes. A partir de leur fonction et de manière transversale ils pointent du doigt tous les citoyens de confession musulmane en suggérant des scénarios catastrophes. Ces théoriciens de la terreur intellectuelle passent en revue tous les espaces de vie dit « publics », afin de traquer toute visibilité de l’islam et de discréditer à tout prix les Français musulmans, en agissant négativement sur les « subconscients » et les « mentalités ».

f- La peur produite par le triste spectacle du traitement sécuritaire de l’islam et les clips de descentes musclées de la police dans des banlieues étiquetées de « misère ». Spectacle, sans présomption d’innocence, produisant et assurant une lepénisation des esprits sans commune mesure.

Ces deux tendances de la peur étroitement liées sont « légitimes », il ne s’agit pas de les opposer, ni de les nier de manière machiavélique mais de les comprendre.

La Peur en soi, la peur de l’autre, les peurs partagées, les peurs fabriquées et les peurs occultées, méritent de l’écoute, de la reconnaissance, et un accompagnement adapté en amont de tout travail d’analyse. Un travail de terrain d’une autre nature, s’impose donc à nous et il doit nous permettre d’interroger notre discours, nos pratiques et notre fonctionnement à la lumière de ces enjeux de la peur.

Comprendre, sans cautionner, la violence du regard, la violence du propos et la violence institutionnelle qui souvent alimentent l’exclusion et participent à la cristallisation des peurs, c’est le début de la démarche citoyenne, d’un réel vivre ensemble, qui dépassent les clichés du psyco-affectif pour aller vers une authenticité dans l’altérité et une efficacité dans le changement.

« Forger des hypothèses est un acte naturel à la pensée de l’homme. Posez des questions et vous aurez toujours des réponses, posez des faits et chacun vous donnera sans peine quantités d’explications (..) Le difficile, le rare, est de choisir, de déceler les faits, et de contrôler par le réel les transformations, les identifications, les explications que la pensée humaine en donne si abondamment. » Jean Fourastié Les conditions de l’esprit scientifique ( 1966 : 137)

Un cas d’école : pour ou contre une loi ?

Les voiles de la peur et la peur du voile.

Après ces déclinaisons de terrain, on peut mieux aborder le sujet brûlant de l’actualité. Le « supposé » débat sur le voile, passionne toutes les sphères de notre société et fait des envieux dans l’Europe populiste. Les dernières déclarations du Président de la république n’ont malheureusement pas apaisé les esprits. Mais elles ont au moins permis de dévoiler aux sceptiques l’hypocrisie des deux commissions « Debré-Stasi ». Quelle valeur scientifique donne-t-on à des rapports qui n’ont pas pris en compte les premières concernées ? On est dorénavant devant un nouveau « communautarisme » laïque et prosélyte dont l’influence transcende l’appareil politique.

Pour ou contre, le voile ? Une dichotomie dangereuse. Une grille de lecture visant à infantiliser et polluer le débat. On ne peut pas se permettre d’être superficiel, voire ignorant devant la complexité de la question du choix personnel. Comme disait P.Valéry :« Je trouve indigne de vouloir que les autres soient de notre avis ! Le prosélytisme m’étonne ».

Cessons d’être réducteur et manichéen. On peut être contre le voile par passion ou/et par raison, avec des arguments acceptables ou avoir des éléments du parcours personnel qui favorisent cette prise de position. Comme on peut être pour le voile et avoir des convictions qui expliquent ce choix ! Le problème n’est pas l’épiphénomène« voile » porté par des femmes musulmanes- (voile qui est au demeurant une prescription religieuse, n’en déplaise à certains), mais c’est bien le dévoilement des peurs entre observé et observateur. Entre citoyen « tout court » et citoyen « labellisé » de confession musulmane. C’est là que le bas blesse.

Le vrai problème dans notre cher pays la France c’est l’officialisation par le haut du processus de « stigmatisation » et de « marginalisation » mis en place contre des citoyens d’en bas. Légiférer dans ces conditions c’est prêter le flan à toutes les dérives xénophobes et entretenir les extrémismes de tout bord. Un processus dangereux visant à dresser une partie de la population contre une autre. Oui, ce qui gêne le plus c’est bien la question de la visibilité de l’Islam, considéré à tort comme religion étrangère.

Le vrai risque, dans ce débat est de céder à la surexcitation partisane, au dépend de la réflexion et de l’apaisement. La critique constructive est la bienvenue, mais pas l’insulte, pas le dénigrement et encore moins la rumeur et la lâcheté des esprits.

Précisions !

Touchant les réactions de la communauté de foi face à ce qui est appelé l’affaire du voile, et les querelles sur la stratégie à adopter, Il est certain qu’aucune des propositions prise seule (manifestations, conférences, participation aux débats, interpellation des hommes politiques, saisie des juridictions compétentes, création d’établissements éducatifs avec contrat ....) n’est suffisante en soi, devant la complexité du problème. Seule la mise en réseau, la coordination de toutes ces propositions de manière cohérente et sage, pouvant constituer le début d’une réponse adéquate et inscrite dans le temps.

1-Défendre l’école publique est un devoir indiscutable qui doit mobiliser toutes les énergies, une école ouverte à tous, s’inscrivant dans l’esprit d’une éducation qualitative et une ouverture sur la diversité. C’est un combat qui doit mobiliser un large pan de la société, car l’avenir de notre société passe par la préservation de l’école publique accessible, gratuite et laïque. Mais nous ne devons pas tomber dans l’angélisme ; actuellement la réalité et l’état de l’école sont catastrophiques, pourquoi donc s’offusquer de l’idée d’un établissement d’éducation privé de qualité -qui certes répondra aux besoins d’une minorité « minorée »- où les mêmes programmes de l’éducation nationale sont dispensés avec plus de rigueur et de professionnalisme ? Est-ce le souci de combattre-le soi disant « communautarisme » ou bien l’envie de maintenir une grande partie de nos enfants -cobayes d’un système éducatif en crise- dans les ghettos de « l’ignorance et de la violence » afin que les enfants de l’élite au pouvoir continuent de s’accaparer les chances de réussite ? Est -il juste de demander à ceux qui sont les plus fragilisés et les plus exposés à l’exclusion de faire plus d’efforts ?

2-Quant aux pseudos défenseurs des droits des femmes on leur dit bienvenus, mais à condition de consulter vite un ophtalmo, pour traiter leur cécité, peut -être verront-ils plus clairement le traitement infligé à la femme dans de nombreuses émissions de grande écoute qui traitent les « femmes comme du bétail, du loft story au bachelor en passant par l’île de la tentation.. ». La télé réalité fait des dégâts par millions, sans aucune condamnation claire de ces « anti-voile » de circonstance et de surcroît « faussement » féministes. Rêvent-ils d’un destin plus coloré dans/ devant le petit écran ?

A suivre...

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Auteur : Hakim Lablan

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