L’histoire dans cinquante ans, dans cent ans.

L’histoire se répète et pour ne pas me positionner dans un camp ou dans l’autre, je me placerai dans l

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mercredi 7 janvier 2004

L’histoire se répète et pour ne pas me positionner dans un camp ou dans l’autre, je me placerai dans la perspective de l’histoire à laquelle nous avons tous accès de manière égale. Depuis quelque temps un « débat » consomme du papier, du temps sur les médias audiovisuels et notre énergie. Au risque de paraître biaisée dès le départ, je mets les guillemets au mot « débat » car il manque deux éléments, la neutralité et l’égalité, que ce soit dans les journaux ou dans l’audiovisuel. En effet, l’impression générale qui se dégage de ces « débats », est celle d’un procès où un groupe majoritaire accuse l’autre groupe minoritaire de faire tâche dans un paysage où différents minorités co-existent harmonieusement. Ce débat est sur la laïcité qui passe par une certaine codification vestimentaire à respecter dans certains lieux publics : travail, école. La laïcité passe certainement par d’autres aspects de la vie d’un citoyen mais ce qui est à la mode en ce moment c’est le vestimentaire en particulier, le foulard, le voile, le hijab, appelez-le comme vous voudrez, mais il s’agit de tissu. C’est vrai qu’il représente beaucoup pour chacun des deux partis qui semblent opposés.

Le groupe minoritaire étant « de nationalité toute fraîche » semble devoir éliminer certaines différences afin de mieux être intégré et leur attitude me paraît souvent défensive. Peut-être est-elle du au fait que derrière les discussions axées sur le rapport de la laïcité à l’industrie du textile, et la tenue vestimentaire des femmes, il existe une vague impression d’un crime diffus qui semble se rapprocher de cette définition : outrage aux mœurs républicaines par l’exposition agressive de voile Islamique. Cela a été dit maintes fois : le voile dérange, il heurte, il choque en république française lorsqu’il couvre la tête d’une jeune fille ou femme. Notons qu’effectivement, lorsque le tissu est enroulé autour du corps ou des pieds il ne dérange pas. Toutes les tendances politiques ou culturelles ont été acceptées dans ce pays réputé pour son accueil de l’étranger mais le voile de la Musulmane est le seul à avoir posé problème. Pour certaines féministes je peux comprendre le refus de ce tissu - et encore l’exclusivité de la défense des droits des femmes par les féministes occidentales ou occidentalisées est contestée par certaines femmes voilées - mais que cela heurte et agresse « l’esprit laïque » est un phénomène un peu nouveau, sans précédent en Occident. Ce genre de violences n’étant pas répertoriées, j’ai cherché dans les livres d’histoire. La réponse avancée par certains est qu’une d’idéologie chercherait toujours à s’imposer sur les autres. De là s’écoule le principe suivant : il faut éborgner l’autre avant qu’il ne nous éborgne. C’est vraisemblablement une mesure de précaution. La France se défend donc d’une contamination de l’Islamisme-terroriste d’avance car les citoyens se seraient sentis violentés par une prolifération de têtes voilées. Et encore, il me semble que c’est un petit groupe qui parle au nom de tous les français. Un référendum aurait donné une réponse claire, mais bon on le sait si l’on demandait au Français moyen s’il devait choisir à avoir la possibilité de décider en votant par référendum sur la question du voile porté par quelques jeunes filles ou sur d’autres soucis actuels de la nation comme les sujets aussi peu passionnants et importants que les retraites ou le budget de l’éducation nationale, il n’hésitera pas beaucoup à choisir le sujet qui lui donnera la possibilité de mieux vivre. Mais on le sollicite tous les jours, on le gave d’informations sur les voiles et les réseaux terroristes, car les deux vont ensemble dans les médias et le Français s’imagine d’un coup qu’à cause de quelques voiles, sa culture va être envahie et peut-être même qu’il n’aura pas à se soucier de sa retraite étant donné qu’il risque de mourir étouffé par tous ces voiles...

Cependant, les journalistes sont confiants, il n’y aura aucun amalgame et le racisme ne sera pas exacerbé.

En tous cas, j’ai cherché à savoir s’il y avait des situations similaires dans l’histoire, où les médias ont couvert des moments d’histoire où un groupe semblait menacer la majorité et j’ai fait des découvertes fort intéressantes. Pour ne citer qu’une situation qui rappelle celle des Français Musulmans d’aujourd’hui, j’évoquerai l’épisode nommé « Red Scare » aux Etats-Unis au lendemain de la première guerre mondiale, lorsque les Américains eurent une peur bleue des communistes rouges. Ce qu’il faut retenir de cet épisode de l’histoire, c’est que tenant les étrangers et les radicaux vivant aux Etats-Unis pour responsables de la première guerre mondiale, les Américains avaient manifesté une grande hostilité envers tout étranger, d’où la parallèle faite plus haut avec les « nationaux tout frais ». Beaucoup d’innocents furent déportés des Etats Unis dans cette ambiance de suspicion des années vingt.

Trente ans plus tard l’humanité avait fait quelques pas en avant et en 1950, le Sénateur Joseph McCarthy fit un ou deux pas en arrière car il réveilla la peur des Américains de l’idéologie communiste en annonçant publiquement qu’il y avait 205 communistes qui avaient « infiltré » le Département d’Etat. Les médias se déchaînèrent et des atteintes aux libertés civiles furent commises au nom du patriotisme bien entendu dans une ambiance d’hystérie. Lorsqu’il témoigna devant le Comité du Sénat pour les Affaires Etrangères, McCarthy fut incapable de donner ne fut ce qu’un seul nom de communiste portant une carte du parti communiste. Ce qu’il faut retenir ici sont deux choses : La première est qu’il y’eut une chasse aux sorcières massive, et que si quelques personnes furent effectivement poursuivies pour infiltration, ce n’était pas du tout dans les cercles gouvernementaux les plus élevés comme McCarthy l’avait déclaré. La deuxième est que si les accusations habilement présentées par McCarthy à ses concitoyens Américains, furent considérées par certains Américains comme une preuve de son patriotisme et sa position de défenseur des valeurs américaines, pour d’autres il apparut comme un chasseur de sorcières, égoïste qui avait capitalisé sur les peurs et les frustrations d’une population pour ses intérêts personnels. Un « détail sans grande importance » de cette histoire est que ces accusations sans preuve firent perdre leur emploi à certains et couvrirent d’opprobre publique les autres.

Je ne force personne à adopter mes conclusions, mais ce que je retiens personnellement, c’est que aujourd’hui dans les livres d’histoire, le nom de McCarthy est associé à l’hystérie de masse déclenchée par un homme qui voulait satisfaire des ambitions personnelles. Je retiens aussi que les médias qui l’avaient propulsé vers la célébrité en le mettant au devant des journaux, le conduisirent finalement à sa perte. En effet, la couverture de l’affaire par la télévision révéla surtout ses tactiques d’interrogation brutales et agressives lui firent perdre le soutien populaire qu’il avait obtenu en persécutant d’innocentes personnes par le phénomène de McCarthyism. A bon entendeur salut.

Enfin , je retiens un autre parallèle, si aux USA on est passé des Talibans à la nécessité de la guerre contre Saddam Hussein qui aurait des liens avec Al Qaeda et des Armes de Destruction Massive, on France dans les médias, on est passé des recrues terroristes de banlieue aux tournantes et aux jeunes filles voilées pour éviter d’être violées et qui tombent dans l’intégrisme au lieu de s’intégrer. Les uns bombardent et occupent, les autres passent une loi. A chacun ses moyens de combattre le terrorisme ? Un peu de calme. Un peu de recul. Il n’est pas besoin d’être pro-voile pour voir que le voile n’est pas le problème à traiter.

Aujourd’hui, en France on parle d’assimilation alors que l’on s’adresse à des Français Musulmans mais aucune inquiétude quant aux Français d’autres confessions. Quelle est la différence ? Serait-ce une question d’ancienneté ? Serait-ce le rejet de l’Autre qui nous ne ressemble pas ? Des vestiges du colonialisme et la nécessité de moderniser les peuples arriérés et leurs pratiques de sauvages ? Balayons toutes ces réponses trop faciles, auxquelles il existe chez certains des réponses-critiques toutes prêtes, et prenons celle évidente de la peur des terroristes fondamentalistes. Il y a cependant un petit problème. Si tout ce raffut médiatique est supposé empêcher un deuxième 11 septembre, en forçant les Français Musulmans à « faire évoluer » leurs pratiques religieuses, puis-je timidement suggérer que la réponse ne se trouve pas dans les chiffons ? Mais oui ! Ca ne parle que chiffons dans les médias français aujourd’hui. Ou alors, serait-ce une réaction de vengeance inconsciente après le 11 Septembre 2001 ? Mais non, on est en France, pas au pays des Cowboys, même si chez les Cowboys on emploie les grands moyens mais on laisse les petites gens tranquilles. A chacun ses moyens. On ne trouve pas Ben Laden mais on va lui montrer, on va bombarder les Afghans, envahir l’Iraq, ou on va taper sur Tariq Ramadan parce que lui aussi porte une barbe. Bon elle est plus courte mais ça fera l’affaire pour l’instant. Une petite voilée ou deux d’exclues et l’affaire est réglée. Vous vous sentez un peu plus en sécurité maintenant ou on passe une loi sur la longueur autorisée des barbes ? Nous sommes à votre écoute et nous travaillons sans relâche sur ce dossier. C’est le résumé du dernier épisode de l’histoire en marche. On ne peut s’empêcher de voir en lui l’Arabe ou le Musulman qui dérange et qu’on tente de démolir par tous les moyens. Comment expliquer autrement la manière de laquelle on le présente et on le cite pour lui faire dire ce que l’on veut ?

Dans son livre La Nouvelle Islamophobie, Vincent Geisser fait bien de signaler le net changement de ton dans la présentation de Tariq Ramadan entre l’article du 6 avril 2000 et l’après 11 septembre 2001. Dans l’article de Dominique Simonet (L’Express, 6 avril 2000) le philosophe Suisse est présenté à travers son œuvre, son travail. Mais après le 11 septembre 2001, dans un article de Jean-Marie Amat et Yves Benoit, (L’Express, 17 avril 2003) nommé « Néo-Islamistes. Leur référence : Tariq Ramadan », c’est son lien de parenté avec Hassan al Banna qui le définit, et cela sous-entend qu’il poursuivrait une œuvre fondamentaliste. Peu importe ce qu’il écrit, Tariq Ramadan, puisque la preuve de son néo-Islamisme » est dans ses gènes. Il y a des chercheurs illuminés qui ont bien cherché et ils ont trouvé de quoi les faire frémir : Musulman pas pratiquant égale à Musulman démocrate intégré laïque, tous les autres dont l’Islam est trop ostensible/ostentatoire (au fait ils ont fini par choisir l’un des deux) ils sont dangereux comme ça, c’est marqué là voyez-vous, heu, prière ( oops !) de voir schéma en bas. Quand je lis le paragraphe qui est supposé nous présenter l’homme, je ne retiens que « Tariq Ramadan, 40 ans. » le reste du paragraphe est consacré à son grand-père, son père et son frère mais ne concerne pas son propre travail, à part ce que l’on suppose, imagine, ou ce que l’on voudrait faire croire au lecteur par insinuation, à moins bien sur que je ne lise mal la France.

Il me semble que si le 11 Septembre 2001 doit effectivement pousser les autorités françaises à faire tout ce qui est en leur pouvoir pour éviter qu’une telle tragédie se reproduise en traquant les criminels, les médias ne devraient pas parler « chiffons » en un temps où un débat plus sérieux devrait être à l’ordre du jour, justement par exemple l’occasion ratée de Cent Minutes Pour Convaincre du mois de novembre 2003. Je précise ici que le terme « chiffons » n’est pas un terme de mépris pour une tenue vestimentaire adoptée par des personnes pratiquant leur religion, mais ma manière de souligner que harceler quelques jeunes françaises pour satisfaire une toute petite partie du public, et même déformer la vision d’autres français qui n’y voyaient pas de mal, n’est que le signe du gaspillage vain d’énergie et d’argent car tout cela n’est pas bénéfique à long terme, et même pas à court terme. Si beaucoup de gens ont soutenu que les Etats-Unis ont bombardé un pays parce qu’il y a Oussama Ben Laden dans un autre, pour venger des Américains, d’autres doivent-ils tirer la conclusion qu’en France on met au pilori des intellectuels Musulmans et on exclut des jeunes filles voilées par une phénomène d’entraînement ? C’est vrai, encore une fois, à chacun ses moyens. Mais ce n’est le bon combat. Car que combat-on en réalité ? Des signes ostentatoires ? Depuis quand les signes dits « ostentatoires » ont dérangé ? Depuis qu’un nombre de filles Musulmanes portent le voile. Ni la croix au cou ou à un oreille, ni le point rouge au milieu du front des hindoues, n’ont dérangé à l’école laïque auparavant. Il a fallu que ce débat commence avec quelques foulards. Le voile est semble-t-il le seul signe religieux « agressif » pour les français, car beaucoup trop « visible » par rapport aux autres signes religieux qui sont plus en accord avec la laïcité et son besoin de neutralité. Mais qui a décidé, ou insinué, que tel signe est moins neutre, plus violent qu’un autre ? Il faut peut-être lire trop de jeunes filles d’origine arabe accrochées à leur religion, culture - peu importe - en tout cas elles sont trop accrochées à quelque chose qui serait trop distant de la « culture judéo-chrétienne » qui ne partagerait pas grand-chose avec la culture des gens pratiquant la religion du troisième livre monothéiste. La France a peut-être peur de voir sa culture « laïque » envahie, engloutie sous des tonnes de voiles ?

J’en profite pour saluer au passage une connaissance, La Dame de fer, chez qui on exige seulement des jeunes filles qu’elles accordent la couleur de leur foulard à celui de l’uniforme de l’école. Eh oui ! On est loin du temps où la Thatcher hurlait à la mort imminente de la culture britannique à cause des Asiatiques accros à leurs Salvar Qamees et chips au piment et leur odeur de curry qui couvrait les odeurs familières du fameux fish-and-chips. Les Musulmanes Anglaises ne sont finalement pas des « Aliens », quelques unes d’entre elles font partie des agents de police qui se battent contre le crime tout en portant le voile. Voilà un bel exemple d’intégration de l’autre côté de la Manche. Alors quel est le mode d’emploi pour éviter les activités néfastes ? Faire la chasse aux terroristes ou la chasse aux jeunes filles voilées ? Etre laïque, c’est-à-dire respecter l’identité de l’autre, ou attraper une laïcité aigue et vouloir convertir de force un nombre de personnes qu’on aura estimées trop différentes pour être acceptables ?

Si l’on veut éviter un « Islam souterrain » - comme j’ai déjà entendu sur la télévision française - et par conséquent dangereux en ayant des interlocuteurs, alors on n’a qu’à laisser ces jeunes françaises en paix. Au moins on pourra recenser « l’Islam Visible de France » en comptant le nombre de têtes voilées dans les écoles si cela est vraiment vital …

Il s’agit vraisemblablement d’ôter une ou deux petites particularités qui rendent un peu trop visibles les « nouveaux français » - ici Musulmans - dans l’ensemble harmonieux car ils clochent. Si je voulais comparer la situation des « nouveaux Anglais » ou Américains tous immigrés plus ou moins anciens. Je ne pense pas que Tony Blair ou George Bush vont discuter des tresses des Rasta ou des couleurs des cheveux des artistes, ou sommer les Indiens de l’Angleterre ou des Etats-Unis de choisir entre le port du Sari et le Salvar Kamees, ou ce grand point rouge sur le front pour un « plus discret » noir ou gris peut-être . Pour éviter de froisser les hindous, je signale ici que je suis de père Hindou/Indien et de mère Musulmane/Tunisienne et que mon père nous envoya assister et participer à la messe de notre école chrétienne, nous raconta les morales tirées de la Ramayana ou le Mahabharatha, et paya un Meddeb choisi par ma mère pour nous enseigner l’Arabe et le Coran, tout cela pour que nous apprenions les différents chemins vers Dieu. C’est ainsi que mon père apaisa mes réactions de colère lorsque j’étais attaquée pour ma différence. Je le remercie de m’avoir appris ne pas me définir par opposition à un autre. Aussi, il n’est pas question d’opposer une « culture judéo-chrétienne » à une « culture Arabo-Musulmane ». Elles partagent plus que ne veulent admettre les petits apprentis sorciers du chaos.

Les différentes cultures et croyances sont là. Il faut faire avec à défaut d’être tolérant. Ce qu’il ne faut pas faire avec ce sont les illuminés qui prêchent la violence. J’espère qu’il est encore temps car beaucoup de temps et d’argent ont été perdus en fausse chausse et désinformation.

Dans cinquante ans, dans cent ans, ces agitations seront citées comme une autre phase dans l’histoire de l’humanité prouvant notre degré de civilisation et capacité à régler des problèmes. Je crains que ces années ne soient inscrites plus tard, dans les livres d’histoire comme l’épisode du « Voile Noir sur l’Esprit Rationnel Français » ou « La Phobie Tricolore des Foulards ». Il n’y aucune raison pour que les pages de l’histoire inscrivent la France dans la liste des pays des persécuteurs au lieu de ceux qui ont réussi à combattre les vrais dangers en s’attaquant aux vrais malaises tout en respectant les populations.

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