L’extrémisme est contre l’Islam (partie 1)

Aujourd’hui, sur de simples divergences concernant les éléments du dogme, certains musulmans s’arrogent

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mardi 14 janvier 2003

L’actualité brûlante pousse certains à plonger dans une sorte de confusion le message originel d’une religion et les interprétations sémantiques et pratiques qui en sont faites. Au vu des évènements qui s’enchaînent au fil des jours, des images renvoyées des quatre coins du monde musulman, décryptées puis interprétées par une presse loin d’être avertie des questions dont elle veut être le spécialiste, il est une forte tendance à confondre, à force de les entendre et de les voir alignés les termes d’islam, d’islamisme ou intégrisme voire fondamentalisme. Pendant ce temps les fidèles et les simples citoyens, avides de connaissances et d’informations, dévorent cette production qui n’est ni scientifique, par sa méthodologie, et encore moins crédible par ses sources et son manque notoire de déontologie. J’avais dans un article précédent expliqué la manière dont, aujourd’hui, les musulmans eux-mêmes sont victimes de l’image que donnent de l’islam certains pseudo-spécialistes, appelés, de manière inadéquate, islamologues1. C’est cette manière de présenter la religion musulmane avec une vision étriquée, fermée jusqu’à en faire un domaine déserté par toute réflexion audacieuse allant dans le sens d’une réelle compréhension accessible, favorisant le débat et l’échange. Ces théologiens s’enferment dans la lettre du message religieux jusqu’à en tuer l’esprit. Ainsi, ils réduisent l’islam à une simple somme d’ordres et d’interdits le dépouillant ainsi de toute sa dimension humaniste, civilisationnelle, universelle. L’universalité de l’islam et son message humaniste se trouvent sacrifiés sur l’autel du sectarisme et du dogmatisme. On peut déplorer, aujourd’hui le manque d’intérêt chez les musulmans pour cet autre aspect d’une religion qui par son ouverture et sa capacité d’adaptation dans toutes les situations et cultures, est parvenue à rassembler plus de 1 milliards d’individus, de l’Atlantique à l’Indus et compte aujourd’hui des minorités importantes disséminées dans les cinq continents. Ce serait dommage que par la faute d’une minorité non représentative, une telle religion soit assimilée à l’obscurantisme ou au fondamentalisme bien que ces termes, à force d’être prononcés avec anachronisme et hors contexte, ne veuillent plus rien dire.

L’islam n’est point obscurantisme du simple fait qu’il appelle à l’usage de la Raison et pousse à la réflexion et en fait presque un devoir. On ne peut compter le nombre de versets qui vont dans ce sens. « Ceci sert d’exemple aux gens qui réfléchissent » (liqawmin yatafakkarûn ), « ceci sert d’exemple aux doués de raison » (ûlûl albâb) concluent d’innombrables versets du Coran et non des moindres. On les trouve dans des verstes à haute portée symbolique au vu de leur sens et de leur place dans la structure du message coranique. De plus, qui prône l’ouverture bannit l’obscurantisme et l’enfermement dans des sortes de doctrines que l’on croit figées. Le Prophète Mohamed (PSL) à l’aube de l’islam exhortait déjà à l’ouverture et reconnaissait du coup l’universalité de la Science et de son acceptation d’où qu’elle pût émaner pourvu qu’elle serve à l’humanité. Ne lui est-il pas attribué ce hadîth qui dit : « Allez à la recherche de la science même jusqu’en Chine ». Le plus dépourvu de culture historique peut savoir qu’à cette époque du VII ème siècle cette région du monde était vide de toute population musulmane. Quel contraste avec l’époque contemporaine où des « savants » musulmans osent jeter l’anathème sur toute production scientifique dès qu’elle est l’œuvre de non musulmans ou même de musulmans d’un autre rite, ou d’une école théologico-juridique différente. Aujourd’hui, sur de simples divergences concernant les éléments du dogme, certains musulmans s’arrogent le droit d’« excommunier » d’autres musulmans pour les qualifier d’Ahl al-bid’a wa-l-kufr (les gens de l’innovation blâmable et de la mécréance) ! Un tel comportement, est de plus en plus fréquent dans nos pays, où émerge une nouvelle génération confrontée à d’autres expériences islamiques, à d’autres manières de voir qui n’en sont pas moins légitimes. Mais le rejet de toute forme de religiosité autre que celle découverte, bien récemment, constitue leur cheval de bataille. On en rencontre qui assimilent les confréries religieuses soufies à de la pure « innovation blâmable » (bid’a) lorsqu’ils n’excluent pas de la communauté (al-millat) leurs adeptes. Voilà une attitude sous-tendue par l’ignorance, une ignorance de sa propre religion sans parler des conditions historiques et des origines sociales de celle-ci ! Car, il arrive qu’un tel « savant » - s’il est juste de l’appeler ainsi - se réclame de Hassan Al-Bannâ (ou d’un autre) en ignorant que ce dernier était affiliée à une confrérie : la Hasâfiyya et pratiquait un wird au même titre que dans la Qâdiriyya, la tijâniyya, ou la Murîdiyya. C’est pourquoi, nous suggérions dans un article précédent (Wal Fadjri 06/08/01) que l’étude des religions ne soit plus séparée de celle des sciences humaines telles que l’histoire, la sociologie ou même la philosophie. D’aucuns, par la même ignorance dont sont victimes les premiers, découragent ou bannissent, cette dernière spécialité : la philosophie. Ils la considèrent, à tort, comme étant aux antipodes de la religion. De tels présupposés s’inscrivent en porte à faux avec l’esprit de l’islam, de son message originel et de sa philosophie tout court. L’islam n’a t-il pas connu, intégré, et accepté dès les VIIIème/IXème siècles, celle des Abbassides, la pensée Mu’tazilite qui prônait « il n’y a de vrai guide sinon la raison » (lâ imâma siwal ’aql) ayant parmi ses ténors Abû Othman ’Amr ibn Bahr al-Kinâni al-Basri plus connu sous le nom d’Al-Jâhiz qui vécut à Bassora (Irak) de 780 à 868 ap.Jc. 

Rappelons qu’à cette époque où les musulmans « exhumèrent » la philosophie d’Aristote, il régnait, encore, en Occident, un « fondamentalisme » des plus durs alors que ces penseurs musulmans inauguraient une véritable pensée critique. Nous rétorquerons à tous ceux qui ne reconnaissent pas à la Raison et au sens critique leur place dans l’approche de l’islam qu’Abu Al-Walid Muhammad ibn Ahmad Al-Hafid, le célèbre Ibn Rushd (né à Cordoue 1126- mort à Marrakeche en 1198)
(que l’Occident s’est approprié sous le nom latinisé d’Averroès) posait, déjà au XII ème siècle, la question de la compatibilité entre Foi et Raison après que, deux siècles avant, Avicenne (Ibn Sînâ) lui ait ouvert la voie. Ce dernier formulera, très tôt, contre Al-Ghazâlî, le premier constat d’opposition entre vérité rationnelle et vérité révélée. Rien que par ses arguments on peut se rendre à l’évidence que l’islam est une religion ouverte. Peut-être que ceux qui réduisent l’islam à de simples ordres et interdits, au paradis et l’enfer, auront du mal à pouvoir accepter, dans sa globalité, cet héritage qui ne nous appartient plus, mais qui s’inscrit dans le patrimoine universel car son enseignement prône le bon sens, la « chose la mieux partagée au monde » nous rappelle Descartes près de six siècles après Al-Jâhiz !

A suivre...

Notes :

1) voir Wal Fadjri 06/08/2001 « A quand une réelle approche islamologique ? », en ligne sur Oumma.com : http://oumma.com/A-quand-une-reelle-approche

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Auteur : Bakary Sambe

Le Dr. Bakary Sambe est enseignant chercheur au Centre d’Etudes des Religions (CER), UFR des Civilisations, Religions, Arts et Communication à l'Université Gaston Berger, Saint Louis du Sénégal.

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