L’exécution de Saddam et ses retombées irakiennes et régionales

Téhéran qui manipule le chiisme irakien via les dignitaires religieux basés à Qom est le premier bénéfic

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lundi 8 janvier 2007

 L’exécution de Saddam et ses retombées irakiennes et régionales

Au-delà des sentiments d’indignation et de colère légitimes suscités par l’exécution de l’ancien Président irakien, Saddam Hussein, au sein d’une grande partie de l’opinion publique arabe et musulmane, il convient de se poser la question de la signification politique de cet acte barbare et de ses implications sur le cours des évènements dans un pays meurtri par la guerre et l’occupation étrangère.

Quels que soient les griefs retenus contre l’ancien Président irakien qui divisent l’opinion tant irakienne qu’arabe, il est une vérité politique amère qu’il convient de ne pas oublier : l’éviction, l’arrestation, l’emprisonnement, le jugement, la condamnation et enfin l’exécution de Saddam Hussein constituent autant de violations flagrantes du droit international qui s’inscrivent dans un processus tout aussi illégal puisqu’il s’agit d’une agression caractérisée contre un Etat indépendant et souverain sous couvert d’arguments qui sont apparus, après coup, comme des prétextes fallacieux.

Justifier de tels actes ou rester simplement indifférent devant eux sous prétexte que Saddam Hussein fut un dictateur responsable d’exactions contre des mouvements d’opposition, sur lesquels au demeurant il y aurait beaucoup de choses à dire comme les évènements ultérieurs ont eu le montrer, participe d’un infantilisme politique désarmant quand cela ne sert pas à maquiller des sentiments inavoués de haine tribale ou confessionnelle.

Le travail de désinformation de certains médias occidentaux et de certains médias arabes ne pourra jamais faire oublier ce fait : Saddam Hussein n’a été démis ni par son armée ni par son peuple auquel cas il aurait été légitime du point de vue du droit international de le juger et, éventuellement, de le condamner éventuellement dans le respect des normes juridiques nationales et internationales.

Il faut chercher ailleurs la signification politique de l’exécution de Saddam Hussein. Comme dans toute guerre, l’aspect psychologique n’est pas à négliger. Chercher à démoraliser la résistance actuelle et à prévenir toute résistance future en se vengeant ainsi d’un leader qui, quoiqu’on en dise, a osé finalement défier l’Amérique reste, sans doute, un des objectifs inavoués des Américains.

Programmer l’exécution le jour de l’Aid el Adha ne saurait être le fait du hasard. Et si cette orchestration macabre doit beaucoup à la haine confessionnelle des représentants les plus fanatiques du chiisme pro-iranien, il est clair qu’elle ne pouvait que satisfaire secrètement les tenants du « choc des civilisations » à la Maison Blanche dont la stratégie belliciste ne saurait s’expliquer exclusivement par des facteurs d’ordre géopolitique ou économique.

Marchandage politique

La vision du film de l’exécution de Saddam Hussein a frappé les observateurs politiques en ce qu’elle a montré, derrière le vil acharnement de quelques bourreaux masqués scandant des mots d’ordre à la gloire de leur chef, la substitution d’une milice armée parallèle aux corps constitués d’un Etat, fussent-ils à la botte de la puissance occupante, dans une opération pseudo-judiciaire de la première importance puisqu’il ne s’agissait pas moins que de l’exécution d’une sentence à l’encontre d’un ancien chef d’Etat ! Si cette confusion des rôles en dit long sur le futur Etat « démocratique » irakien promis par les Américains, il reste à expliquer ce qu’elle cache comme enjeux politiques.

L’exécution de Saddam Hussein le premier jour de l’Aid apparaît dès lors comme un cadeau du gouvernement Al-Maliki à la fraction chiite radicale dirigée par Moktada Sadr et à ses protecteurs iraniens. L’exécution prend ainsi une triple connotation politique, géopolitique et confessionnelle. Politiquement, l’exécution de Saddam permet, du moins à court terme, de sauver la coalition chiite, menacée d’effritement par le boycott de la fraction de Sadr représentée par une trentaine de députés au parlement et par six ministres au gouvernement.

Sur le plan géopolitique, ce geste permet du même coup de satisfaire les protecteurs iraniens de l’armée du Mahdi qui se recrutent dans les cercles les plus conservateurs du chiisme iranien. Téhéran qui manipule le chiisme irakien via les dignitaires religieux basés à Qom est le premier bénéficiaire de l’exécution de Saddam, non seulement parce qu’elle réalise un vieux rêve chauvin mais aussi et surtout parce qu’elle en escompte une aggravation de la division confessionnelle dont elle attend une recomposition géopolitique régionale sous domination iranienne allant du Bahrein au Liban en passant par l’Irak et l’est de l’Arabie séoudite.

La programmation de l’exécution le premier jour de l’Aid el Adha revêt un caractère confessionnel déclaré puisqu’il s’agit d’offrir aux chiites le sacrifice d’un dirigeant présenté, contre toute vraisemblance historique, comme un ennemi du chiisme alors qu’il fut tout au long de sa vie un nationaliste arabe hostile à la domination étrangère et à l’hégémonisme perse dans la région. Ceux qui ont pris la lourde responsabilité historique de programmer l’exécution le jour de l’Aid ne pouvaient pas ignorer que l’opinion sunnite en Irak et dans le monde arabe ressentirait, à tort ou à raison, pareille programmation comme un acte confessionnel dirigé contre les musulmans sunnites.

Le fait que l’exécution de Saddam Hussein, en présence des miliciens appartenant aux principales fractions chiites, soit apparue comme un acte confessionnel aux yeux de nombreux musulmans sunnites arrangerait d’autant mieux Téhéran si les informations relatives à des contacts entre les services de sécurité américains et certaines composantes de la résistance irakienne se confirmaient.

En effet, Téhéran et ses agents irakiens redoutent par-dessus tout un possible retournement de la puissance américaine qui comprendrait enfin qu’elle a été piégée en Irak et que son intervention n’a fait que renforcer un Iran imprévisible, ce qui pourrait la conduire à rechercher une sortie négociée en contrepartie d’un rééquilibrage politique au profit des sunnites comme le réclament les Etats arabes voisins.

Perspectives irakiennes

Cependant, plusieurs indices laissent penser que les choses ne vont pas se dérouler nécessairement comme l’espéraient Téhéran et ses agents en Irak. Premier indice : vraie ou fausse, l’information, qui a circulé le jour même de l’exécution de Saddam selon laquelle le gouvernement irakien n’allait pas rendre le corps à sa famille et qu’il allait l’enterrer dans un lieu secret pour éviter la transformation de sa tombe en lieu de rassemblement de ses partisans mais que ce sont les Américains qui auraient finalement autorisé son inhumation dans sa région.

Second indice : au lendemain de l’exécution de Saddam, une opération conjointe de l’armée irakienne et de l’armée d’occupation américaine a visé les miliciens de l’armée du Mahdi dans la banlieue chiite de Bagdad « Sadr city », opération durant laquelle des officiers iraniens ont été arrêtés. Troisième indice, l’armée américaine a apparemment reçu des instructions pour laisser s’organiser les rituels funéraires symboliques en hommage à Saddam Hussein dans plusieurs villes sunnites irakiennes.

Sans la désarmer, ces quelques indices expliquent que la résistance irakienne à l’occupant américain laisse entrouverte la porte de la négociation pour ne pas reproduire les erreurs fatales du régime de Saddam Hussein et pour ne pas laisser la part belle au régime iranien dont la rhétorique « anti-impérialiste » ne saurait cacher les grands services rendus secrètement à l’entreprise américaine de dépeçage de l’Irak durant toutes ces dernières années.

Si les données géopolitiques internes et externes conduisent la résistance irakienne à se redéployer comme elle le fait depuis quelque temps déjà en vue de protéger les populations sunnites contre les attaques des hordes de l’armée du Mahdi et de la division Badr à la solde du régime iranien, la donne irakienne risque de connaître quelques bouleversements dans les prochains mois. La décision de la Maison Blanche de renforcer le contingent américain en Irak, si elle témoigne de l’échec américain et de la vigueur de la résistance irakienne n’en constitue pas moins une mauvaise nouvelle pour un Iran qui risque de se retrouver dans la position de l’arroseur arrosé.

Le régime iranien est appelé à s’impliquer davantage dans le sud et l’est irakiens non seulement via ses protégés de l’armée du Mahdi et de la division Badr mais aussi directement en envoyant ses conseillers et ses « gardiens de la révolution ». Les escarmouches avec l’armée irakienne et l’armée d’occupation américaine risquent de se multiplier. La résistance irakienne serait mal avisée de ne pas en profiter pour en tirer les conclusions tactiques qui s’imposent. Les composantes patriotiques dans la mouvance chiite finiront-elles par comprendre qu’il est temps de se débarrasser de l’encombrante « protection » iranienne et qu’il n’y a pas d’autre solution que de renégocier avec leurs compatriotes sunnites les termes d’un nouvel Irak indépendant, unifié et démocratique ?

Perspectives régionales

Mais l’exécution de Saddam Hussein, dans ses implications politiques, géopolitiques et confessionnelles, constitue un évènement de portée régionale. La réaction des Etats arabes, y compris ceux qui passaient pour les plus hostiles au régime de Saddam Hussein, n’est pas passée inaperçue pour les observateurs internationaux. Dans les pays du Golfe, en Palestine, en Jordanie, au Yémen, en Egypte, au Soudan et au Maghreb, l’exécution de Saddam Hussein a été ressentie comme un acte confessionnel dirigé contre les sunnites et a été interprétée comme une vengeance d’un Iran revanchard et expansionniste.

Jamais haine n’a été aussi stupide. Il suffit de visiter les sites arabes sur le net pour voir qu’en un seul jour, le régime iranien a dilapidé tout le capital de sympathie que sa rhétorique pseudo-révolutionnaire lui a fait gagner ces derniers mois à la faveur de la crise nucléaire qui l’a opposé aux puissances occidentales. Même la sympathie que la résistance anti-israélienne du Hezbollah lui a fait gagner, en été, est entrain de s’évaporer dans ce qui apparaît désormais comme une manoeuvre confessionnelle et hégémonique téléguidée de l’extérieur par les fractions pro-iraniennes qui cherchent à faire main basse sur le Liban dans le but de s’en servir comme d’un bouclier dans leur entreprise de marchandage avec les Américains et les Israéliens.

Se gargariser de rhétorique « anti-impérialiste » pour tromper les masses musulmanes tout en ravitaillant secrètement Israël en pétrole, en poussant le Hezbollah à une politique confessionnelle et hégémonique inacceptable au Liban, en utilisant l’opposition chiite pour déstabiliser et morceler des pays arabes comme le Bahrein et l’Arabie séoudite et en renégociant secrètement avec les Américains le rôle de gendarme dans la région dans l’espoir de se tailler une place dans un hypothétique axe stratégique Tel-Aviv –Téhéran- New Delhi hostile au monde arabe, au Pakistan et à la Chine, telle est l’équation de dupes que le régime iranien cherche à vendre clandestinement mais que l’exécution barbare de Saddam Hussein a permis de dévoiler au grand jour.

Depuis août 1990, les dirigeants successifs iraniens ont géré la crise irako-américaine avec une certaine intelligence, non dénuée de perfidie. Aujourd’hui, force est de constater qu’ils sont entrain d’accumuler erreur sur erreur. Il est triste de voir les dirigeants d’une grande nation comme la nation iranienne se laisser emporter par des sentiments de revanche, d’appétit démesuré et d’arrogance à l’égard de leurs voisins contraires à ce qui devrait être leur véritable raison d’Etat.

Les Etats arabes voisins, surtout ceux qui s’estiment directement menacés dans leur intégrité par l’ingérence iranienne dans leurs affaires intérieures, n’ont pas d’autre choix que de relever le défi iranien. Les pétromonarchies du Golfe qui ont contribué à des degrés divers à la chute du seul rempart qui pouvait les protéger contre l’expansionnisme iranien paient aujourd’hui chèrement le prix de leur imprévoyance stratégique.

Le mouvement social dans les pays arabes, notamment dans son expression de renaissance nationale et islamique, est bien obligé de constater que les régimes pusillanimes et corrompus qui l’étouffent ne sont même pas capables d’échanger contre leur soumission totale au maître américain une protection de l’intégrité nationale.

Parce que la renaissance civilisationnelle et le développement humain dans cette région ne sauraient s’accommoder de ces fléaux géopolitiques que sont l’ethnicisme et le confessionnalisme, expressions d’un même sous-développement politique, la mobilisation contre les expansionnismes israélien et iranien qui les nourrissent servira de catalyseur et d’unificateur au mouvement social dont les avant-gardes sont appelées à redoubler de vigilance et de sagesse pour ne pas se tromper d’agenda.

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Mohamed Tahar Bensaada dirige l’Institut Frantz Fanon, un centre d’études politiques et stratégiques indépendant basé à Bruxelles.

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