L’émir Abd el-Kader

La personnalité de l’Émir a séduit et parfois conquis Ses propres adversaires. Le maréchal Bugeaud qui l

mardi 9 avril 2002

Pour commencer citons un extrait du livre « Emir Abd el-Kader, Écrits spirituels » présentés et traduits de l’arabe par Michel Chodkiewicz, édition du Seuil (Paris 1982) :

Du pur amour

Dieu a dit à l’un de ses Serviteurs : « Prétends-tu m’aimer ? Si tel est le cas, sache que ton amour pour Moi est seulement une conséquence de Mon amour pour toi. Tu aimes Celui qui est. Mais Je t’ai aimé, Moi, alors que tu n’étais pas ! »

Il lui dit ensuite : « Prétends-tu que tu cherches à t’approcher de Moi, et à te perdre en Moi ? Mais Je te cherche, Moi, bien plus que tu Me cherches ! Je t’ai cherché afin que tu sois en Ma présence, sans nul intermédiaire, le Jour où j’ai dit « ne suis-je pas votre seigneur ? » (Coran 7 :172), alors que tu n’étais qu’esprit (rûh). Puis tu M’as oublié, et Je t’ai cherché de nouveau, en envoyant vers toi Mes envoyés, lorsque tu as eu un corps. Tout cela était amour de toi pour toi et non pour Moi. »

Il lui dit encore : « Que penses-tu que tu ferais, si, alors que tu te trouvais dans un état extrême de faim, de soif, et d’épuisement, Je t’appelais à Moi tout en t’offrant Mon paradis avec ses houris, ses palais, ses fleuves, ses fruits, ses pages, ses échansons, après t’avoir prévenu qu’auprès de Moi tu ne trouverais rien de tout cela ? »

Le serviteur répondit : « Je me réfugierais en Toi contre Toi. »

Présentation.

La personnalité de l’Émir a séduit et parfois conquis Ses propres adversaires. Le maréchal Bugeaud qui le combattit pendant des années, promoteur de la politique de la terre brûlée afin réduire la lutte du peuple Algérien dirigée par l’Émir Abd el-Kader disait de lui. « c’est un homme de génie... », une autre fois « c’est un espèce de Prophète... » « c’est l’espérance de tout les musulmans fervent » lors de sa première rencontre avec Abd el-Kader, il le décrit comme suit « il est pâle et ressemble assez au portrait qu’on a donné de Jésus Christ ». Un autre, Léon Roche, feignant de se convertir à l’islam s’attacha au service de l’émir pour mieux l’espionner, et relate l’épisode suivant,« admis quelque fois à l’honneur de coucher, dans la tente de Abd El-Kader, je l’avais vu en prière et j’avais été frappé de ses élans mystiques, mais cette nuit il me présentait l’image la plus saisissante de la foi, c’est ainsi que devait prier les grands saints du christianisme. »

Prisonnier en France de 1847 à 1852, il fût un témoin privilégié des mutations des innovations du XIX siècle. Protecteur en 1860 des Chrétiens menacé par les révoltes Druses, cela lui valu l’admiration de toutes les têtes couronnées d’Europe de l’époque et la reconnaissance du pape. En 1862 il fut invité à l’inauguration du canal de suez, qui devint la voie maritime qui relia l’orient à l’occident.

Commentaire.

On ne peut comprendre la personnalité de ce grand homme qu’en se référant à l’enseignement et à l’éducation spirituelle qui le rattache à la voie initiatique de l’ésotérisme islamique, le soufisme. Derrière le combattant du « djihâd mineur » contre l’ennemi du dehors qui dévastait alors son pays, se dévoile l’homme mystique dont la vie intime ne fut qu’un long combat contre l’infidélité que tout homme porte en lui : c’est le sens de la grande guerre sainte « al jihâd al-akbar ».

Ses écrits, son expérience, sont des témoignages vivant de la fidélité et de la continuité de cette voie soufie Mohammadienne. La voie du milieu où le temporel et le spirituel se fondent l’un dans l’autre et d’où émerge l’Homme, le serviteur parfait « al insân al kâmil ».

Cela nous invite à méditer les paroles de l’Émir illustrant le pur amour. Le qualificatif de serviteur aimant auquel Dieu s’adresse est, pour les soufis, la désignation de l’état primordial, la nature parfaite et originelle de tous les prophètes et de tous les saints et les amis de Dieu (awilya’Allah). Illustrant au plus haut degré la relation subtile entre le relatif et l’absolu. Dans le Mawqif numéro sept, il écrit « Dieu m’a ravi à mon moi [illusoire] et m’a rapproché de mon « moi » [réel] et la disparition de la terre a entraîné celle du ciel. Le tout et la partie se sont confondus. La verticale (tûl) et l’horizontale (`ard) se sont anéanties... et les couleurs sont revenues à la pure blancheur primordiale. Le voyage a atteint son terme et ce qui est autre que Lui a cessé d’exister. Toute attribution (idâfât), tout aspect (i’tibârât), toute relation (nisab) étant abolis, l’état originel est rétabli. »

Cet état de servitude de l’amoureux n’est en fait que la conséquence de l’amour primordial que Dieu porte à Sa créature dont les voiles de l’illusion et de la séparation sont tombées. Son âme a la certitude que Dieu est le seul agent d’où procède chaque acte. Celui qui réalise qu’il ne possède n être ni agir s’élève et atteint cet état originel. Il sait que la réalité essentielle de lui-même n’est rien d’autre que Dieu. Son état de serviteur manifeste la forme parfaite de l’adoration qui est due à Dieu en tant que Seigneur d’ ou tout émane et vers qui tout revient.

Il s’aperçoit alors que sa quête, sa recherche, son approche et enfin l’union à la Présence divine, sans nul intermédiaire, ne sont que l’accomplissement de la volonté et du désir divin prescrit dans la « pré-éternité’, et scellé dans le pacte originel ou l’être était dans l’Unité. Cet appel du Divin n’est entendu par l’âme qu’une fois qu’elle s’éveille à cette réalité antérieur inscrite en elle. Le cheminant accède à l’état de certitude (al yaqîn) à travers l’expérience spirituelle authentique dont le modèle parfait sont les envoyés. Ils sont les guides, les messagers de l’éveil, invitant à se ressouvenir du divin inscrit au profond de l’âme.

C’est parmi ces hommes, qu’Il s’attribut expressément, qu’Il choisit ses serviteurs et ses amis. Hadith : Dieu dit : « J’aime mon serviteur et mon serviteur M’aime. Quant il se rapproche de Moi avec empressement, Je me rapproche de lui avec plus encore d’empressement. Jusqu’à ce que Je sois son ouïe, sa vue... » Pour ces serviteurs de Dieu, leurs actions, méditations, n’ont de sens que dans le culte pur qu’ils Lui rendent.

Aucune récompense, aucun désir matériel ou spirituel ici-bas ou dans l’au-delà ne viennent les distraire ou s’interposer entre Lui et eux. Ni la détresse, la faim, la soif, l’épuisement, où l’humiliation, ni l’accomplissement d’œuvres pieuses qui méritent le paradis et ses douceurs ne retiennent leur attention. Pour eux, seul, comptent l’agrément divin et la contemplation de sa Face majestueuse. Comment peuvent ils accorder la moindre attention à ce qui devient pour eux qu’illusions éphémères en dehors de Sa face ? Cela équivaudrait pour eux à tomber dans l’associationnisme, l’idolatrie et vicier la relation qui les unit à leur Seigneur. Car le culte qu’ils vouent à Dieu seul est fait essentiellement de reconnaissance. Ils Le louent perpétuellement par la langue et le cœur pour ce qu’Il fût, ce qu’Il est et ce qu’Il sera.

Paru dans « La Vie » Août 2001

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