L’avenir des musulmans en Europe

Non seulement il faut arrêter de vous enfermer dans une position de victimes, vous devez certes être fiers de votre foi, mais il faut cesser d’opposer passé et présent, origine et devenir, dès lors que tant de dimensions et d’enjeux communs vous lient à vos concitoyens. Tout en sachant que vous avez le droit de faire vivre et de préserver votre singularité. La chance et l’épreuve sont mutuelles : votre francité est une chance et une épreuve et votre islamité est une chance et une épreuve pour tous, c’est l’occasion d’un enrichissement réciproque.

L’avenir des musulmans en Europe

Les xénophobes et les islamophobes dénient à autrui différent le droit de vivre selon ses convictions et ses multiples appartenances. Vous avez le droit de vivre selon votre foi, de prier ensemble, de préserver le licite, de vous garder de tout ce qui porte atteinte aux nobles valeurs de la religion, de refuser des comportements dégradants contraires aux préceptes islamiques et de garder vivante votre mémoire, tout en vous ouvrant sur le monde. Ce n’est facile, mais il est vital de savoir résister et se prémunir. L’extrémiste s’enferme et ne sait pas faire face aux dérives de notre temps. Vous êtes confrontés à des difficiles épreuves. Une question se pose : quelle responsabilité des citoyens européens de confession musulmane face aux défis de notre temps ?

Compte tenu du fait qu’il est attendu des musulmans esprit d’interprétation, d’inventivité et de renouveau, je suis dubitatif et interrogatif au vu de comportements de certains, heureusement minoritaires, qui, par leur repli, nuisent à ce qu’ils voudraient défendre, compliquent la situation des citoyens musulmans en Europe déjà difficile et folklorisent la pratique religieuse. Leurs excès passent à tort pour dictés par le Coran. Ils le font sans doute par naïveté, par ignorance, par inculture, par désespoir, ou parce qu’ils sont manipulés. Il faut qu’ils sachent que lorsqu’ils se replient et pratiquent le rigorisme ils provoquent les incompréhensions et alimentent la peur d’autrui. Il ne faut pas les laisser aggraver leur dissidence morale. En se comportant ainsi, ils prêtent le flanc à la critique et apportent de l’eau au moulin des islamophobes et des xénophobes. Ces comportements et dérives _ il faut le dire à haute voix et sereinement, car on nous reproche de ne pas assez les dénoncer _ sont l’anti-islam et portent préjudice à l’image des musulmans.

Le difficile contexte

Que faire pour ne pas seulement affirmer le désaccord de la majorité des musulmans à ces pratiques, mais surtout permettre au citoyen européen de confession musulmane de vivre sa foi comme lui garantit la loi et d’être inventif et reconnu ? Il y a lieu de commencer à comprendre le contexte complexe et la problématique et d’en saisir les enjeux. L’islamophobie est ancienne, elle date de quatorze siècles, depuis l’avènement de la troisième religion céleste. Cependant, en ce début du XXIe siècle, elle prend des proportions alarmantes. Le monde actuel est confronté à trois défis :

Premièrement, la désertion de la religion de la vie, marquée par une marginalisation des principes moraux, éthiques et spirituels. Deuxièmement, le recul de la démocratie, marqué par l’injustice, les inégalités et le libéralisme sauvage. Troisièmement, la remise en cause de la possibilité de penser, inhibée par la domination de la pensée unique. Ce sont les trois questions fondamentales qui se posent avec acuité : du sens, de la justice et du savoir. L’ère moderne, malgré de prodigieux acquis techniques, s’éprouve en impasse et deshumanisation et comme politique on assiste à de la répression. Tous les peuples souffrent de cette situation et sont confrontés aux incertitudes. Le problème est faussé et se complique encore par les réactions émotionnelles, irraisonnées et aveugles face à ces défis.

Les résistances irréfléchies et extrémistes libèrent des comportements et des pulsions qui sont inadmissibles, même si on doit tenir compte des injustices, des ségrégations et des politiques iniques à deux poids et deux mesures. Les comportements fermés sont amplifiés, manipulés et instrumentalisés par ceux qui ont de sordides intérêts à ghettoïser, à déformer l’image de l’islam et faire diversion aux réels problèmes, dont la prise de conscience par l’ensemble des citoyens mettrait leurs intérêts étroits en péril alors qu’ils cherchent à asseoir leur hégémonie.

Ainsi, depuis la chute du Mur de Berlin, en 1989, puis après le 11-Septembre 2001, les amalgames, la stigmatisation et la propagande du choc des civilisations occupent le terrain, masquant opportunément les injustices et les responsabilités. Cependant, tous les Européens, vos concitoyens, ne confondent pas fanatisme et islam, et savent que les civilisations sont hétérogènes et par définition perméables, malgré les contre vérités, les préjugés et le matraquage médiatico-politicien, qui ne sont plus l’apanage du délire des sinistres adeptes de l’extrême droite.

Il faut comprendre que les réactions aveugles, les comportements rigoristes, rétrogrades et passéistes soulèvent chez les citoyens des interrogations légitimes et des critiques fondées, alors que la cause des exclus, des opprimés ou tout simplement de ceux qui veulent vivre selon leur foi est juste. Dans ce contexte de dialogue de sourds et d’incompréhension, vous, citoyens français de confession musulmane, ambassadeurs d’une si belle religion et témoins porteurs d’un haut sens de l’humain, avez à engager votre responsabilité individuelle et collective. Vous pouvez contribuer à mettre fin aux faux dilemmes, aux faux débats et aux impasses, dans lesquels, d’un côté, des imposteurs qui usurpent le nom de l’islam, de l’autre, des xénophobes qui contredisent les valeurs des Lumières cherchent à vous entraîner.

Réciprocité

Pour la plupart d’entre vous nés en Europe, citoyens français, vous devez avec fierté assumer positivement et pleinement votre destin, votre francité qui est une chance et les valeurs qui se rattachent au pays des « droits de l’homme », pour justement œuvrer de manière intelligente à faire valoir vos droits parfois bafoués et faire comprendre à ceux qui n’ont pas encore compris que vous n’êtes pas des étranges étrangers, mais des citoyens français à part entière, et que cela n’exclut pas la pluralité des appartenances, des approches et le droit à la mémoire.

Non seulement il faut arrêter de vous enfermer dans une position de victimes, vous devez certes être fiers de votre foi, mais il faut cesser d’opposer passé et présent, origine et devenir, dès lors que tant de dimensions et d’enjeux communs vous lient à vos concitoyens. Tout en sachant que vous avez le droit de faire vivre et de préserver votre singularité. La chance et l’épreuve sont mutuelles : votre francité est une chance et une épreuve et votre islamité est une chance et une épreuve pour tous, c’est l’occasion d’un enrichissement réciproque.

Votre « Je » peut se conjuguer avec le « Nous » de la société. De surcroît, nul n’est monolithique et imperméable si on sait l’aborder sans le heurter et plus encore le vivre ensemble civilisé se fonde sur le lien entre les deux dimensions et non pas leur opposition. Vous avez le droit de rester attachés à vos valeurs spécifiques, mais en même temps vous avez le devoir de vous ouvrir pour être en phase avec l’humanité et vos concitoyens.

Tout en sachant que ce « Nous » de la société ne semble pas offrir des chances égales et des perspectives justes, mais il n’y a pas d’alternative au sens de l’ouverture pour faire avancer votre cause. Dans ce sens, trois chemins sont les conditions pour changer l’hostilité en vraie hospitalité réciproque.

Trois conditions pour un avenir commun

Trois conditions fondamentales sont requises pour pouvoir faire avancer votre juste cause et contribuer à un avenir commun incontournable qui soit vivable.

En premier lieu, l’unité, la synergie, le rassemblement, car il y a trop de clivages, d’émiettements, de dispersions des forces engagées dans l’expression et l’épanouissement des citoyens de confession musulmane. UOIF, RMF, Fédération de la Grande Mosquée de Paris, multiples associations cultuelles, culturelles, sociales, mouvements soufis, défenseurs des droits civiques, représentants diverses de la société civile, tous ont le droit et le devoir de mettre l’accent sur la synergie, le bien-être commun et la complémentarité.

Chacun de vous doit se considérer comme trait d’union, pont et vecteur de conjonction, à l’intérieur de la communauté et de la société tout entière, pour faire reculer toutes les formes de divisions et de crispations. Notre modèle à tous est l’Homme universel, al-insane el-kamil, le Prophète (sws) miséricorde pour les mondes, qui avait pour souci de rassembler dans l’égalité, sans gommer les diversités et les singularités.

La deuxième condition pour relever les défis est celle de l’autocritique. Il n’y a aucune autre alternative pour être inventif, interpréter, être crédible, corriger les déviances. Ce qui implique de ne pas sombrer dans le désespoir ni la léthargie, mais de se maintenir dans l’éveil, d’oser le constructif et d’adopter un mode de vie à la fois raisonnable et créatif.

Il ne s’agit pas de reniement, de dénigrement ni de se flageller comme on le constate chez certains de ceux qui se disent intellectuels de culture musulmane non croyants ou qui prétendent se concocter un self-islam dans une logique faustienne.

Il ne s’agit pas de se lever tous les matins avec le souci de prouver indéfiniment sa loyauté qui va de soi, qui devrait aller de soi, aux valeurs et principes de la République, mais il s’agit de se rendre compte d’abord qu’une infime minorité, mais hélas bruyante, détruit de ses propres mains sa demeure, apporte de l’eau au moulin des détracteurs, trahissant ainsi et la lettre et l’esprit de l’islam.

Les deux mouvements dont doivent se garder tous les musulmans et les Français musulmans en particulier sont ceux de la fermeture, d’un côté, et de la dilution, de l’autre. Ceux qui sont fermés instrumentalisent la religion-refuge et craignent la liberté. Ceux qui, au contraire, méprisent la religion appellent à la dépersonnalisation et à l’abandon de la foi et privent la société de la richesse de leur différence, ils la diluent et la nient. La critique constructive, l’autocritique, l’examen de conscience permettront de faire reculer à la fois l’apologie et le dénigrement et par là de desserrer l’étau dans lequel certains voudraient nous enfermer.

La troisième condition est celle de la nécessité de pratiquer le dialogue, le débat, la discussion. L’ignorance et la faiblesse en matière de communication sont parmi les causes de l’islamophobie et des discriminations. Face aux anathèmes, invectives et caricatures, il ne faudrait jamais répondre par la colère pourtant légitime. Peur entretenue pour les uns, colère pour les autres sont sources de désordres et de fractures. N’oublions pas que nous avons des amis solidaires et conscients, parmi les humanistes, les progressistes, les chrétiens, les libéraux, et tant de personnes attachées à la justice et qui ne sont pas dupes face aux propagandes consistant à s’inventer un nouvel ennemi comme épouvantail faiseur de diversion.

Par le dialogue, disons haut et fort que nous revendiquons la sécularité, la démocratie et la pensée réfléchie, car elles sont partie intégrante de nos références spirituelles fondatrices. Nul n’a le monopole des valeurs humanistes et démocratiques. L’autonomie de l’individu, la non-confusion entre les différentes dimensions de la vie, le droit à la critique et la recherche commune du beau, du vrai et du juste sont à la base des cultures émancipatrices.

Le partage

Nous avons à les partager, tout en montrant par l’exemple qu’il est possible d’articuler et de conjuguer harmonieusement autonomie et être commun, individu et collectif, unité et pluralité, raison et foi, reconnaissance mutuelle du besoin de vivre ensemble et affirmation de sa propre conviction. Il ne s’agit pas seulement d’être tolérer, ni encore moins supporter, mais reconnu comme citoyen à part entière qui participe au devenir pour une vie effectivement partagée. Sur la base de votre comportement digne, autrui peut comprendre que la communauté des croyants est ouverte, en cohérence avec la communauté plus large de la société et de l’humanité. Notre culture n’est pas étrangère aux autres cultures.

C’est votre droit et votre devoir, votre apport, en tant que citoyens de confession musulmane de faire comprendre que l’existence n’a de sens que dans le partage et le respect du droit à la différence. L’un et l’autre ne sont ni le communautarisme, ni le particularisme ; mais l’équilibre entre l’Unité et la Diversité, sans qui il ne peut y avoir de civilisation. L’avenir du monde, de l’humanité se joue en ce moment. Vous, musulmans d’Europe, vous êtes comme une avant-garde pour aider le monde en détresse et en décadence à retrouver un universel commun et une vraie vie.

Vous avez le choix, face aux injustices et discriminations, soit de mal réagir, dans l’émotion et le repli, voire d’importer et d’imiter des pratiques et approches archaïques qui dénaturent et défigurent l’islam, soit de vivre de manière responsable, équilibrée, réfléchie pour contribuer à retrouver de la civilisation et, partant, de contredire de manière irréfutable et éclatante les islamophobes et autres xénophobes aveugles et voués à l’échec. Il est clair que l’immense majorité d’entre vous souhaite pratiquer le vivre-ensemble harmonieux, la foi éclairée et l’amitié avec vos concitoyens.

En effet, préférez patiemment toujours l’ouverture à la fermeture pour qu’autrui découvre votre humanité. Au vu de tant de préjugés à votre égard, et le fait que tous les problèmes se posent en même temps, politiques, économiques et sociaux, cela n’est pas donné d’avance ni aisé, certes, mais l’arbre de la persévérance donnera des fruits, si chacun donne l’exemple et assume sa responsabilité individuelle et collective. À une des questions d’un de ses compagnons sur le meilleur conseil pour assumer l’épreuve de l’existence le Prophète a répété par trois fois : « Ne te mets pas en colère. »

Rappelons-nous, le Coran débute par le mot hamd, louange attitude de piété, de confiance, de reconnaissance, et finit par celui de nass, les humains : c’est à l’humanité et au partage que nous sommes appelés, dans la vigilance.

* Ce texte est tiré de l’intervention donnée par le penseur musulman Mustapha Cherif, invité dans le cadre de la 27e Rencontre annuelle des musulmans de France, au Bourget, le 5 avril 2010.

 

Philosophe, professeur des Universités, lauréat 2013 du prix UNESCO du dialogue des cultures, directeur scientifique du Master en Etudes Arabes et Islamiques de la UOC, auteur de nombreux ouvrages, dont « Le principe du juste milieu » édition Albouraq Paris 2014.

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