L’association « Ni putes, ni soumises » : une inflation politico-médiatique démystifiée par le terrain

Depuis 2003, cette association s’est imposée sur la scène politico-médiatique comme la « porte-parole 

mardi 25 avril 2006

En présentant ses voeux en janvier 2006, Fadela Amara, présidente de l’association « Ni putes ni soumises » (NPNS) se remémorait l’année 2005 avec un certain triomphalisme : « En France cette année fut importante pour les droits des femmes, décisive parce qu’un nouveau sillon est tracé et porté par des énergies citoyennes, trop longtemps abandonnées, ignorées. Je me réjouis que le féminisme, l’égalité homme-femme retrouvent un nouvel élan grâce au travail de fourmis effectué par les filles et garçons des quartiers populaires. »[1].

Depuis 2003, cette association s’est imposée sur la scène politico-médiatique comme la « porte-parole » des femmes dites « des quartiers » qui auraient été oubliées par le mouvement féministe préoccupé davantage par la parité que par le sort de ces femmes[2]. Malgré les espoirs que l’association a suscité auprès des professionnels intervenant dans les quartiers « populaires » ethnicisés[3], le discours et les modes d’action de NPNS démontrent son faible enracinement de terrain. Après avoir décrit l’émergence de l’association « Ni putes ni soumises » dans le débat public français, nous montrerons que son décalage idéologique et social avec celles qu’elle prétend défendre produit des effets contreproductifs quant à la mise en oeuvre de son projet de lutte contre le sexisme.

Notre matériau est constitué de données d’enquête inédites recueillies au sein d’un club de Prévention Spécialisée de l’agglomération de Rouen comportant, depuis 1991, un service de médiation interculturelle reconnu régionalement comme pionnier des actions en faveur de l’individuation des femmes ethnicisées[4].

Critique « républicaine » du « ghetto » et médiatisation[5] : les ingrédients de la notoriété 

Le collectif « Ni putes, ni soumises » a vu le jour au sein de l’association SOS Racisme au cours des années 1990[6]. La Fédération Nationale des Maisons des Potes (FNMDP), émanation de SOS Racisme, avait instauré une « commission Femmes ». A cette époque, Fatiha-Fadela Amara, l’actuelle présidente de NPNS, dirigeait la Maison des Potes de Clermont-Ferrand. Elle était militante de SOS Racisme depuis 1986, soit depuis sa fondation au lendemain des « marches des beurs » (1983-1984).

En 2000, son élection à la présidence de la FNMDP symbolisa un renouvellement de ce mouvement. Jusqu’à cette date, la FNMDP se mobilisait « pour l’intégration républicaine et contre les effets de l’enfermement liés à la pression exercée par le ghetto. ». Les militants usaient alors de la comparaison abusive (et réductrice[7]) avec la situation américaine. Selon eux, le désengagement de l’Etat républicain causait la« ghettoïsation » de certains quartiers. En agitant la figure repoussoir du ghetto américain, ils réaffirmaient l’évidence du « modèle républicain » d’intégration « à la française ».

C’est dans ce contexte que Fadela Amara impose la problématique des « filles » : « Aborder en premier la question de la situation des filles, écrit-elle dans son livre témoignage, permettrait d’intervenir sur tous les paramètres de ce qu’on appelait le « malaise des banlieues ». (...) C’était simplement une nouvelle façon de l’aborder.  »[8]. La position particulière des femmes résidant au sein des quartiers dits « sensibles » semble dès lors constituer un nouveau ressort pour la lutte contre la « ghettoïsation ». L’accroissement des violences sexistes au sein des quartiers « sensibles » est attribué à la « résurgence des formes traditionnelles du patriarcat », elle-même causée par le désengagement de l’Etat républicain dans ces quartiers. En associant sexisme et désengagement des pouvoirs publics, la FNMDP donne un second souffle au discours républicain de SOS Racisme.

À cette fin est construite la catégorie des « femmes des quartiers », au nom de qui s’élabore ce combat républicain. L’étiquette « les quartiers » s’est aujourd’hui imposée dans le discours public « républicain » pour désigner les secteurs populaires ethnicisés. Derrière l’euphémisme « femmes des quartiers » se cachent en réalité les femmes migrantes et descendantes de migrants, pensées comme devant être libérées de leurs traditions patriarcales. C’est ainsi que la FNMDP rédige un Livre blanc des femmes des quartiers et organise les « Etats Généraux nationaux des femmes des quartiers » à la Sorbonne, en janvier 2002. C’est à cette occasion qu’est rédigé l’appel « Ni putes ni soumises », afin d’interpeller les pouvoirs publics contre les effets sexistes de leur désengagement des quartiers dits « sensibles ». Le titre de l’appel dit une volonté de renvoyer dos-à-dos autant ceux qui disent « Toutes des putes sauf ma mère » que certains intellectuels qui ne perçoivent ces filles que comme « soumises » et aliénées.

Constitué en association en avril 2003, le collectif « Ni putes ni soumises » ne tardera pas à rencontrer un écho favorable auprès des médias et des pouvoirs publics, après l’émotion provoquée par le meurtre de Sohane, jeune fille aspergée d’essence et brûlée par jalousie par deux jeunes gens, le 4 octobre 2002, émotion renforcée par l’horreur des « tournantes » (les séances de viols collectifs), dont les médias propagent alors l’image d’une vague déferlante à partir du livre de Samira Bellil en 2003, image dont on vérifiera plus tard qu’elle est fallacieuse[9]. « Sohane et Samira Bellil : ces deux femmes vont être érigées en véritables emblèmes de NPNS, en incarnant des femmes libérées des contraintes et des violences sexistes pesant sur leur milieu social, qui refusent la soumission aux hommes et aux traditions »[10].

La marche de NPNS « contre le ghetto et pour l’égalité » et sa participation à la manifestation du 8 mars 2003 sont dès lors relayées massivement par les médias. Ni putes ni soumises aura bénéficié dans son ascension politico-médiatique de l’expérience et des réseaux de connaissances de SOS Racisme, habitué des « coups médiatiques ». L’association reprend plus ou moins clairement à son compte la perception des « jeunes des quartiers » comme des « sauvages »[11], son discours permet d’alimenter la vague médiatique sur l’insécurité dans les banlieues. Ainsi, Fatiha-Fadela Amara devient-elle l’experte incontournable des violences vécues par les « femmes des quartiers » et de la défense du pacte républicain. Point d’orgue de la reconnaissance officielle, Jean-Louis Debré, président de l’Assemblée nationale inaugure le 12 juillet 2003 sur les frontons du Palais Bourbon une exposition intitulée « Mariannes d’aujourd’hui  », montrant quatorze portraits très agrandis de marcheuses de NPNS, bonnet phrygien sur la tête. Nous sommes dans le moment du lancement de l’épisode de politisation de la question du port du voile islamique à l’école, et NPNS s’est positionnée en faveur d’une loi d’interdiction[12].

Après cette médiatisation rapide, les années 2004 et 2005 seront consacrées à la structuration de l’association à l’aide d’un « tour de France Républicain  », à la mise en place d’un pôle d’accueil des femmes victimes de violences[13] et à la publication du Guide du Respect à un euro[14]. Suite à leurs prises de positions publiques contre les signes religieux à l’école, des enseignants et des travailleurs sociaux les contactent fréquemment pour informer les jeunes sur la laïcité ou sur la mixité, deux de leurs thèmes majeurs. Fadela Amara est invitée à débattre un peu partout, y compris dans des villes où l’association n’est pas implantée. C’est dans ces conditions qu’elle est passée en 2005 à Rouen, où une militante de longue date contre les violences conjugales avait sollicité « Ni putes ni soumises » pour promouvoir sa nouvelle association « Ni victimes ni battues », - dont le nom revendique la proximité d’inspiration.

NPNS - vue depuis la salle...

Lorsque la venue de Fatiha-Fadela Amara fut annoncée sur notre terrain d’enquête, l’effervescence devint perceptible. Sans aucune information publique, la nouvelle se diffusait parmi les intervenants sociaux de la rive gauche de l’agglomération rouennaise. L’association invitante, « Ni victimes ni battues », proposa d’organiser la rencontre dans un quartier dit « sensible ». Le bruit courut que ce pourrait être sur le territoire d’intervention du club de Prévention, où le mouvement féministe est bien implanté de longue date, notamment grâce aux activités du Planning Familial. L’annonce du choix de Grand-Quevilly étonna donc les travailleurs sociaux. En effet, cette ville voisine, dont Laurent Fabius est le député, ne comporte aucun quartier classé « zone sensible ».

Le soir dit, malgré la mauvaise desserte de la salle par les transports en commun, deux cents personnes étaient présentes. Le public était composé d’enseignants et travailleurs sociaux, d’élus du parti socialiste, de quelques militants (collectif antiraciste, Droits des Femmes, LCR, LO, les Verts...). Il était majoritairement d’âge moyen, et les seules personnes ayant moins de 25 ans étaient des militants d’extrême gauche, quelques habitants de Grand-Quevilly et la dizaine de jeunes véhiculés par le club de Prévention Spécialisée, que j’accompagnais.

Depuis les débuts du collectif « Ni putes ni soumises », les éducateur(rice)s et les médiatrices du club de Prévention Spécialisée suivaient de près l’ascension de NPNS car la majorité de son public appartient à la catégorie des « femmes des quartiers », qu’elles soient mères de familles immigrées ou jeunes descendantes d’immigrés, principalement maghrébins. Au début des années 1990, faute d’avoir été acceptée dans le parc social, plus d’une centaine de familles primo-arrivantes, notamment marocaines, s’installa dans les co-propriétés dégradées du grand ensemble où l’association intervient.

Fondé par des militants de l’amélioration du cadre de vie des quartiers dits populaires, le club continue de recruter prioritairement des professionnels reconnus pour leur militantisme au sein du territoire (association sportive, co-développement, accompagnement bénévole de compatriotes...). A l’époque, parmi les huit salariés ayant un rôle éducatif, deux femmes sont de nationalité sénégalaise, une de nationalité marocaine et un est un fils de Harkis et tous les quatre appartiennent aux réseaux de sociabilités communautaires du quartier. La directrice et les quatre femmes de l’équipe sont des militantes, plus ou moins actives, du mouvement féministe local et se sentaient en proximité idéologique forte avec NPNS. Dans le lieu d’accueil du club, où les visiteurs sont invités à boire un café, l’affiche de NPNS trônait en bonne place avec des articles de presse photocopiés pour toute l’équipe.

« Au début quand on l’entendait, on sentait qu’elle était un peu fâchée contre ces politiques qui ne mettaient rien contre ces filles qui se faisaient brûler, contre ces filles qui se faisaient violer dans les caves (...) Oui, il faut faire bouger ces hommes politiques et ces élus. », nous dit une éducatrice de Prévention spécialisée. Le propos confirme l’impact de la médiatisation du décès de Sohane et des tournantes dans la représentation sociale de NPNS dans ce milieu. Comme l’ensemble de ses collègues de l’association, cette éducatrice partage le projet de « faire bouger ces hommes politiques  ». Représentants de l’action publique au sein des quartiers dits « sensibles », les travailleurs sociaux sont sensibles aux discours de « réinvestissement public » des « quartiers », ils perçoivent quotidiennement les limites de leurs interventions et souhaiteraient obtenir davantage de moyens.

Ils s’interrogent sur leurs moyens d’action lorsque des jeunes qui sont déjà compétents en matière de démarches d’insertion professionnelle ne parviennent pas à trouver un stage ou un emploi. De plus, la « mixité » garçons-filles est au coeur de leur projet éducatif, c’est pour eux le mode privilégié d’expérimentation du « vivre ensemble malgré les différences », pour reprendre leur terminologie. Contrairement à d’autres services de Prévention Spécialisée qui ne s’adressent qu’aux jeunes gens pour prévenir les violences et les « incivilités », ces professionnels, et plus particulièrement le personnel féminin du club, recherchent la mixité garçons-filles et l’utilisent comme un critère d’évaluation positive de leurs actions.

C’est ainsi qu’à l’annonce de la rencontre avec NPNS, quatre animatrices de ce club de Prévention Spécialisée proposèrent à de nombreux garçons et filles de participer à la réunion. Une dizaine seulement acceptèrent la proposition, des filles surtout, âgées de 17 à 24 ans, dont plusieurs étaient amies des filles d’une des médiatrices. Deux autres jeunes filles étaient accompagnées dans le cadre de conflits avec leurs parents à propos d’un projet de mariage forcé ou de sorties en boîtes de nuit en cachette. Les trois garçons volontaires avaient entre 16 et 17 ans et se connaissaient bien.

Après une attente assez longue, Fadela Amara est arrivée dans la salle comble, accompagnée de Laurent Fabius, député et premier adjoint au maire de Grand-Quevilly. On commença par une présentation de la naissance de l’association, de son « tour de France républicain » et de ses propositions au gouvernement, au nombre de cinq : distribuer le Guide du respect dans les établissements scolaires, réaliser des logements d’urgence pour accueillir les femmes en détresse immédiate, créer des sites pilotes d’écoute, ouvrir un séminaire de formation des encadrants et assurer un accueil spécifique dans les commissariats pour les femmes victimes de violence. NPNS était présentée comme un mouvement de « femmes des quartiers », alors même que plusieurs éléments de la rencontre pouvaient faire douter de cette proximité.

De fait, les gestes, les regards et les passages de parole entre Laurent Fabius et Fadela Amara démontraient leur complicité et leur habitude d’intervenir ensemble dans les débats publics. Laurent Fabius exprima son soutien de longue date aux initiatives de « Fadela », laquelle remercia « Laurent  » pour son amitié durable et son action de terrain. A cette époque, l’article du Monde sur les relations entre Fadela Amara et le parti socialiste n’était pas encore paru[15]. La plupart des personnes présentes ne savaient donc pas qu’elle avait été conseillère municipale PS à Clermont-Ferrand ni qu’après avoir été proche de Julien Dray, elle lui avait préféré Laurent Fabius pour ses positions sur la laïcité.

S’attendant à rencontrer l’icône de la lutte féministe des « femmes de quartier », une partie du public était surprise d’une telle proximité avec Laurent Fabius. Venues pour entendre de nouvelles propositions d’actions au sein des quartiers, les animatrices du club de Prévention spécialisée étaient déçues par la complicité qu’affichait F. Amara avec un homme politique qui n’est pas connu localement pour son soutien aux associations des quartiers dits « sensibles ». Une travailleuse sociale exprime ainsi sa perplexité : « Il y avait quand même dans la salle la moitié des gens qui était choquée que NPNS se retrouve embringuée par le parti socialiste. Et tu sentais que les gens étaient déçus et qu’ils n’étaient pas venus pour ça. En tout cas, moi je suis repartie très déçue parce que en effet, je m’étais fait une idée de ce mouvement... du féminisme, tu vois de cette nostalgie du féminisme et tout ça. (...) Mais là, la voir débarquer avec Fabius et savoir qu’elle a fait son tour de France avec lui et que en fin de compte... Les socialistes, ils sont bien gentils mais qu’est-ce qu’ils font dans les quartiers ? »

Lors du débat, diverses interventions de la salle relevèrent cette proximité avec Laurent Fabius. L’association invitante « Ni victimes ni battues » ne manqua pas de souligner les problèmes financiers, l’insuffisance du soutien des pouvoirs publics locaux. Plusieurs militants antiracistes et d’extrême gauche relevèrent également le décalage entre le discours de Laurent Fabius et la politique municipale d’attribution des logements de la société HLM de Grand-Quevilly, dont il fut le maire (entre 1995 et 2000) et demeure le député et premier adjoint.

Un autre élément indisposa les participants. Seuls trois membres et dirigeants de NPNS étaient présents à cette réunion. Aucune action de la cinquantaine de comités locaux revendiqués[16] ne fut évoquée précisément, malgré les interpellations répétées de la salle. Le choix de la salle et de l’heure montrait d’ailleurs bien que l’objectif prioritaire de l’association n’était pas d’offrir un lieu d’expression et une base de mobilisation aux jeunes des quartiers dits « sensibles » et/ou à leurs parents. Conscient de la faible attractivité du débat dans ce contexte, le club de Prévention spécialisée avait offert aux organisateurs de préparer une rencontre particulière avec des jeunes de son secteur. Sans réponse : les militants de NPNS se sont rendus ensuite à un cocktail avec des représentants des institutions publiques locales.

Lors du débat, les jeunes présents n’ont pas été encouragés à s’exprimer. Au contraire, dès qu’ils parlaient ou remuaient trop, des participants (dont certains avaient été leurs enseignants) se retournaient avec un regard désapprobateur ou les rappelaient à l’ordre par des signes habituellement utilisés en classe. Karim marquant à voix basse son désaccord avec Fadela Amara, nous lui avons suggéré de demander la parole. Au moment même où il se décidait à oser lever la main, la tribune clôtura le débat... « Heureusement », me précisa-t-il, « j’ai déjà expliqué à la journaliste [du quotidien régional] qu’il y en a marre qu’ils ne s’intéressent à nous que quand il y a des problèmes  ». Il souhaitait qu’elle stipule bien dans son article que « au moins, le club de prévention spécialisée agissait sur le terrain depuis de nombreuses années », ce qu’elle précisa d’ailleurs.

A ma grande surprise, le groupe de jeunes que nous accompagnions se dirigea vers Fadela Amara et l’une des filles l’invita à venir dans leur quartier afin de constater que « ça ne se passe pas du tout comme ça ». Montrant son intérêt pour les « initiatives des jeunes », Fadela accepta sa proposition et prît ses coordonnées téléphoniques, mais cette prise de contact resta sans suite. Cette rencontre publique démontre donc avec force que NPNS est peu enraciné au sein de la jeunesse des quartiers populaires ethnicisés et que son discours est davantage en cohérence avec la logique des représentants des institutions publiques présentes.

Le garçon musulman, nouvel « ennemi principal »[17] : un consensus aux effets pernicieux

À l’image de ses interventions médiatiques, Fadela Amara s’est donc présentée à Rouen comme la voix des « femmes des quartiers », dont la capacité d’expression serait censurée par la « résurgence des formes traditionnelles de patriarcat ». Selon elle, l’intervention publique ne serait pas parvenue à empêcher le développement d’un « sexisme de banlieue »[18], présenté comme produit de la culture musulmane, en particulier maghrébine. Le père de F. Amara ne lui disait-il pas : « Chez nous, c’est les femmes à la maison et les hommes au travail » ? Les affaires médiatisées de violence envers les filles ne sont-elles pas plus souvent commises par des garçons musulmans ? A la tribune comme dans la salle, les interventions fusaient pour désigner les « garçons des quartiers » comme le « nouvel ennemi principal ». On sait la filiation de cette représentation avec les discours coloniaux présentant les hommes colonisés comme des violeurs[19].

Toutefois, le discours de NPNS n’enferme pas entièrement les « garçons des quartiers » dans leur « tradition culturelle sexiste ». A plusieurs reprises, Fadela Amara insista sur la mixité au sein de NPNS, critiquant l’exclusion des hommes par une partie du mouvement féministe. La mixité est un des mots d’ordre centraux de NPNS : garçons et filles doivent combattre ensemble les violences sexistes. Pour l’attester, un homme d’une trentaine d’années, au prénom pouvant laisser supposer des origines maghrébines, intervint pour préciser que les ateliers qu’il organise à la demande des établissements scolaires sont mixtes.

Le discours de NPNS ne réduit donc pas « le garçon musulman » à une nature violente indépassable. Une possibilité lui est ouverte de sortir de cette « culture sexiste » qui l’imprègne. Le mouvement suppose que les vertus de la laïcité et du pacte républicain permettront aux « jeunes des quartiers » de se distancier de l’obscurantisme de leurs parents. C’est le sens des actions de sensibilisation au sein des établissements scolaires et du Guide du respect dont les trois principales thématiques sont : « la sexualité, les traditions qui enferment et la violence »[20].

Le principal mot d’ordre de NPNS est « laïcité, égalité, mixité » et leurs modes d’action reposent donc sur la promotion de l’égalité par la défense des valeurs républicaines de laïcité et de mixité. Les jeunes que nous accompagnions ne comprenaient pas leur insistance sur l’interdiction du port du voile et l’expérimentation sexuelle des filles avant le mariage. En repartant de la réunion, l’une de ces jeunes s’interrogea sur ce que pouvait penser la famille de Fadela Amara de son « manque de respect envers ses origines ». En effet, dans le contexte d’ethnicisation des rapports sociaux, le voile et la virginité sont devenus des marqueurs ethniques[21].

Les majoritaires attribuent au voile et à la virginité le statut de « preuve » de l’archaïsme de la « maghrébinité » et les minoritaires réinvestissent ce stigmate comme emblème. Les jeunes ethnicisés doivent donc apprendre à composer avec ces assignations identitaires. Par exemple, pour éviter de mettre à mal les « signes extérieurs de virginité »[22] des filles, les jeunes évitent soigneusement les espaces mixtes à l’intérieur de leur quartier tout en élaborant des stratégies de rencontres dissimulées à l’extérieur de leur quartier. L’organisation d’espaces mixtes où garçons et filles sont supposés « débattre librement » de la laïcité et des relations sexuelles est donc en décalage avec les pratiques et les représentations de ces jeunes ethnicisés, y compris de leurs arrangements avec ces assignations identitaires.

Ainsi, NPNS ne tient pas compte de cette dimension des relations interethniques et impute le « sexisme des quartiers » à « leur culture ». Le sexisme n’est pas pensé comme présent dans la salle de réunion, il est ailleurs : chez « eux », dans les « banlieues » ou dans les pays en voie de développement. Lorsqu’une jeune femme de la LCR est intervenue pour évoquer les publicités qui mettent en scène des corps nus, elle s’est vue rétorquer que son combat était « d’arrière-garde ». Le vrai problème n’était pas là mais dans la profusion de la violence sexiste dans les banlieues. Le consensus était flagrant : le sexisme était construit en « frontière ethnique »[23], occultant son universalité et le fait qu’il traverse classes sociales et groupes ethniques. N’est-ce pas à ce prix que le « le féminisme « républicain » est devenu aussi consensuel ? [24]

Communiant dans ce stéréotype, les organisateurs et les participants du débat de Rouen prétendirent parler au nom de toutes les femmes. Les « femmes des quartiers » étant assignées au silence par leurs frères et leurs maris, Fadela Amara, en femme libérée de cette oppression, se faisait leur porte-parole. Sans avoir autrement tenté de favoriser l’expression de celles qu’elles prétendaient défendre, la tribune et la salle parlaient au nom des « femmes des quartiers » et de leur « besoin d’émancipation ». Ce fut particulièrement net lorsque la question du voile islamique fut abordée. La représentante de « Ni victimes ni battues » établit un rapprochement entre l’oppression des femmes vécues « autrefois » en France et celle vécue actuellement dans les « campagnes » et les « quartiers populaires ». Ce thème de l’évolution de la tradition (« eux ») vers la modernité (« nous ») n’est pas sans rappeler le regard colonial que les postcolonial studies ont déconstruit[25]. C’est la perception évolutionniste qui légitime le fait de parler « au nom des femmes des quartiers  » pour qui le mouvement français « trace le chemin ». Si une seule manière d’être « femme » est possible, s’émanciper impose de se conformer. Cette logique est partagée en fait par nombre de travailleurs sociaux. Ainsi par cette éducatrice qui nous déclare :

« Ni putes Ni soumises bah justement, [c’est] un combat pour les jeunes filles de quartiers, pour qu’elles puissent en effet avoir leur identité et pas être continuellement euh... prises pour ce qu’elles ne sont pas, - parce qu’elles essaient d’être comme la jeune fille européenne, française etc. »

Ici, « avoir leur identité » signifie être comme « la jeune fille européenne, française ». Cette perception de l’émancipation s’articule avec une injonction à la conformité identitaire. Fondatrice d’un réseau régional d’« associations de femmes immigrées » ayant fermé faute de financement, une des médiatrices interculturelles du club de Prévention Spécialisée, réagit publiquement à cette injonction à la conformité en rappelant que ce combat féministe existait déjà parmi les groupes ethnicisés. Depuis plus de vingt ans, des associations de femmes oeuvrent ici et dans leur pays d’origine, sans recevoir autant de soutien de la part des pouvoirs publics.

Or, ce discours qui ethnicise le sexisme n’est pas sans effets sur les concernés. La réaction de Karim est intéressante à ce titre. Il avait accepté l’invitation à cette réunion publique parce que selon lui, « il faut respecter les filles  » et les protéger des garçons violents. Venu avec l’envie de découvrir davantage l’action de NPNS, il ressentit le débat comme une violence. Progressivement, il s’agitait et faisait des commentaires à voix basse : « c’est n’importe quoi », « elle peut pas renier la culture de ses parents  »... Se sentant attaqué individuellement et collectivement dans son groupe d’appartenance par le discours contre « l’ennemi principal », ses commentaires devenaient de plus en plus virulents et il dut sortir un instant pour se calmer. Par un processus de retournement du stigmate, il finissait par adopter un discours plus virulent, notamment à propos des tournantes.

Tout se passe comme si, en l’absence d’une remise en cause des relents post-coloniaux de son discours, le combat de NPNS contre le sexisme produisait sur les jeunes gens « des quartiers » des effets contradictoires par rapport à son projet initial. Il peut en fait renforcer le « sexisme identitaire », tout en justifiant a posteriori les discriminations que subissent ces jeunes représentés communément comme des « sauvages ».

En conclusion, depuis 2003, « Ni putes ni soumises » intervient dans les médias pour défendre la lutte antisexiste au sein des quartiers dits « sensibles » et Fadela Amara se proclame la porte-parole des « femmes des quartiers » auprès des pouvoirs publics et des médias. En 2005, les liens de NPNS avec SOS Racisme et le Parti Socialiste ont été portés sur la place publique, en même temps que se faisaient sentir sur le terrain les faiblesses constitutives de son discours et de sa pratique. Héritière de la critique républicaine du « ghetto » par SOS Racisme, l’association NPNS perpétue ce qu’on a pu nommer le post-colonialisme de la « grammaire républicaine »[26].

L’euphémisation des « femmes des quartiers » aurait pu laisser entendre que les différences à l’intérieur de la catégorie « femmes » étaient questionnées. Mais, en s’en prenant au garçon musulman, « nouvel l’ennemi principal », le mouvement s’est éloigné d’une recherche pour articuler antisexisme et antiracisme. En l’absence d’une prise en compte critique de l’articulation des rapports sociaux, l’action de NPNS produit des effets contradictoires tels que l’invisibilisation du sexisme majoritaire, le renforcement d’un « sexisme identitaire » et même la légitimation a posteriori des discriminations envers les minorités ethniques. De même, NPNS n’a pas rompu avec les formes de racismes internes au mouvement féministe et les profits particuliers que les femmes majoritaires peuvent tirer en parlant « au nom de toutes ».

C’est en effet le mouvement féministe français dans son ensemble qui n’est pas parvenu à penser l’articulation des rapports sociaux de sexe, de statut ethnique et de statut socio-économique, contrairement au Black Feminism[27]. Le débat sur la parité en a montré les conséquences politiques : « En voulant se conformer aux grammaires imposées par la doctrine républicaine, les féministes ont contribué à opposer féminisme et multiculturalisme, en ce sens que les avancées obtenues pour les femmes se font aux prix de celles dont auraient pu bénéficier d’autres minorités. La réforme paritaire traduit ainsi la force du discours républicain et du lien qu’il établit entre ethnicité et souveraineté nationale, lien qui n’a pas été soumis à la critique féministe »[28].

(1) à paraître dans L’Année du Maghreb 2005, CNRS Editions, 2006)



[2] A ce sujet, voir ROCHEFORT F. et ZANCARINI-FOURNEL M., « Du féminisme des années 1970 aux débats contemporains » in MARUANI M. (dir.), Femmes, genre et société. L’état des savoirs, Paris, La Découverte, 2005.

[3] Nous utiliserons les termes « ethnicisé » et « ethnicisation » dans une perspective résolument non fixiste pour préciser que la saillance de l’ethnicité est produite par les interactions sociales : « ce n’est donc pas la différence culturelle qui est source d’ethnicité, mais la communication culturelle qui permet de tracer des frontières entre les groupes à travers des symboles compréhensibles à la fois par les insiders et les outsiders » (POUTIGNAT P. et STREIFF-FEINART J., Théories de l’ethnicité, Paris, PUF, 1995, 135).

[4] Au titre de la loi du 6 janvier 1986, de l’article 45 du Code de la Famille et de l’Action Sociale , la prévention spécialisée a pour mission d’organiser des actions individuelles et collectives visant à « prévenir les risques de marginalisation » au sein de territoires identifiés comme prioritaires. Elle est financée principalement par les conseils généraux (Aide Sociale à l’Enfance) et partiellement par les municipalités. Cette association propose des accompagnements individuels (accès aux droits, démarches d’insertion professionnelle...) et des actions collectives (loisirs, sorties culturelles, vacances, groupes de parole...). Contrairement aux autres clubs de prévention spécialisée du département, les jeunes hommes supposés plus déviants ne sont pas le seul public ciblé. De nombreuses actions individuelles et collectives ont pour objectif « l’autonomisation des femmes » (médiation interculturelle, ateliers d’expression...).

[5] Je tiens ici à adresser des remerciements particuliers à Ayito N’ Guema N’ Dong, pour m’avoir transmis son mémoire de master (IEP d’Aix-en-Provence) qui établit les liens entre NPNS et SOS Racisme ; ainsi qu’à Françoise Lorcerie pour nous avoir mises en contact.

[6] N’GUEMA N’DONG A., La construction politique d’un sexisme de banlieue. Émergence du collectif NPNS, mémoire de Master dirigé par Michel Camau et Vincent Geisser., IEP d’Aix-en-Provence, 2004.

[7] Concernant la critique de l’usage du terme ghetto dans le débat français cf. notamment MOZERE L., PERALDI M. et REY H., Intelligence des banlieues, Paris, Ed. de l’Aube, 1999 ; et WACQUANT L., « Pour en finir avec le mythe des  « cités-ghettos ». Les différences entre la France et les Etats-Unis », Annales de la Recherche Urbaine, n°54, mars 1992.

[8] AMARA F., Ni putes ni soumises, Paris, La Découverte, 2003, p. 88-89.

[9] V. BELLIL S., Dans l’enfer des tournantes, Folio Documents, 2003 ; et l’étude de Laurent MUCCHIELLI, Le scandale des tournantes : Dérive médiatique, contre-enquête sociologique, Paris, La Découverte, 2005.

[10] N’Guema, p. 50.

[11] DELTOMBE T., RIGOUSTE M., « L’ennemi intérieur : la construction médiatique de la figure de l’« Arabe », in Blanchard P. et alii., La fracture coloniale, Paris, La Découverte, 2005.

[12] Notons que dans son livre paru en 2003 (op. cit.), elle précisait son désaccord quant à cette loi, pour ensuite affirmer le contraire.

[13] Comportant un lieu d’écoute et un accompagnement juridique.

[14] NI PUTES NI SOUMISES, Le guide du respect. Filles et garçons : mieux vivre ensemble, Paris, le cherche midi, 2005.

[15] V. Le Monde du 11 octobre 2005, « Fatiha-Fadela Amara, ni pute ni soumise - à Julien Dray du moins », par Isabelle Mandraud.

[16] Le site Internet de l’association NPNS en revendique soixante dans toute la France, mais seuls 34 sont nommés et disposent de contact téléphonique, et seuls Paris et Valence organisent des permanences régulières (en 2005).

[17] Cf. DELPHY C, L’ennemi principal. 1. Economie politique du patriarcat, Paris, Syllepse, 1998.

[18] selon l’expression d’A. N’Guema, mémoire cité.

[19] V. GUENIF-SOUILAMAS N. et MACE E., Les féministes et le garçon arabe, Paris, Ed. de l’Aube, 2004.

[21] V. TERSIGNI S., « La virginité des filles et « l’honneur maghrébin » dans le contexte français », Hommes et Migrations, n°34, 2001 et LORCERIE F. (dir.), La politisation du voile en France, en Europe et dans le monde arabe, Paris, L’Harmattan, 2005.

[22] GUENFOUD K., « Violences dans les rapports filles-garçons », Agora Débats Jeunesses, n° 28, 2002.

[23] F. BARTH, in POUTIGNAT P. et STREIFF-FENARD J., Théories de l’ethnicité, Paris, PUF, 1999.

[24] Cette idée est développée dans GUENIF-SOUILAMAS N. et MACE E., op. cit., p. 11.

[25] V. la remarque de LEPINARD E., dans « Malaise dans le concept. Différence, identité et théorie féministe », Cahiers du genre, n° 39, 2005, p. 121 : « Cette opération visant à construire une Autre radicalement différente, prolonge le regard colonial, seul légitimé à énoncer des jugements d’ordre culturel et à établir des pratiques de savoir énonçant qui est la civilisée, l’émancipée et selon quels critères.  »

[26] LEPINARD C., art. cit.

[27] V. l’article très documenté de POIRET C., « Articuler les rapports sociaux de sexe, de classe et interethnique : quelques enseignements du débat nord-américain », REMI, n°21, 2005.

[28] V. LEPINARD C., art. cit., p. 125.

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