L’appel « nous sommes les indigènes de la République » est utile, le débat qu’il engage, politiquement légitime

Revenir sur le passé n’est pas forcément déterrer les douleurs, c’est agir sur le présent et sur une s

lundi 4 avril 2005

L’appel « nous sommes les indigènes de la République » est utile, le débat qu’il engage, politiquement légitime

Revenir sur le passé n’est pas forcément déterrer les douleurs, c’est agir sur le présent et sur une situation qui, aujourd’hui, est au coeur des enjeux de la société française. C’est la croyance d’avoir une histoire commune et sincère à construire dans un pays, qui n’accepte pas l’idée qu’il a, un jour, colonisé.

De ce passé ne résulte pas le même destin, en France, pour tous les " immigrés " - au sens où l’on assimile encore et toujours leurs descendants à cette définition. Il y a ceux dont l’origine est liée à cette histoire coloniale (des Antilles, d’Asie du Sud-est, du Maghreb, d’Afrique sub-saharienne.) et ceux qui s’inscrivent dans une histoire des migrations plus traditionnelles - intra-européenne pour la grande majorité.

Ce qui fait débat depuis de nombreuses années en France oblige à interroger la mémoire coloniale, ou plutôt l’absence tragique dans ce pays de mémoire coloniale, comme si cela était tabou. Des millions de Français ont un de leurs ascendants au moins (sur trois générations) né outre-mer. Autant de destins qui ne peuvent être détachés de leurs origines spécifiques. Même si la première génération d’Italiens a connu la violence meurtrière des vagues xénophobes de la fin du XIXe siècle ou les Polonais le mépris dans les années trente. Aucune de ces populations n’a vu ses ancêtres exhibés dans les zoos humains coloniaux, aucune n’a fait l’objet d’une législation ségrégationniste ou n’a connu des conflits - au niveau de ceux de l’Indochine, de l’Algérie - ou des massacres - comme ceux de Sétif en 1945 ou Madagascar en 1947. Sauf à penser que l’Histoire ne fonde pas pour une part notre identité collective, il semble évident que cette longue histoire a des effets dans la France de 2005.

C’est l’évidence que les discriminations touchent plus particulièrement les populations issues de cet ex-domaine colonial. Nous avons affaire à une véritable fracture raciale qui gangrène la société française et la République. Il faut arrêter de se voiler la face en pensant que " le temps qui passe " va enterrer la mémoire. Ce n’est plus un trou de mémoire, c’est un gouffre.

Il faut ouvrir les yeux sur la situation de relégation sociale des habitants des quartiers et banlieues. Il faut entendre les acteurs sociaux, rencontrer les habitants, discuter avec élus municipaux, enseigner, militer, et voir ainsi si la mémoire coloniale n’est pas un enjeu majeur.

Si depuis plusieurs années le débat sur la torture en Algérie a enfin émergé (il était temps), il n’est pas normal qu’il soit cantonné uniquement à ce phénomène alors qu’il est impératif d’avoir une vision globale et systémique de la colonisation dès lors que l’on admet le caractère systémique des discriminations dans la France d’aujourd’hui. Sinon, on en reste à l’histoire d’une humiliation qui repose sur le dérapage de quelques individus. Or la colonisation, c’est un système dont les individus sont prisonniers, colons et colonisés. Cette vision doit nous permettre d’éviter une spirale de dénonciation ou de culpabilisation des individus. L’idée c’est de développer une approche critique et globale sur cette période et d’en étudier les conséquences sur ce qui se passe aujourd’hui. N’oublions pas que la IIIe république s’est construite en même temps que l’empire colonial français. Ferry n’était pas moins fier de cet Empire que de l’école laïque et la République n’a jamais posé les armes dans son empire de 1875 à 1962. N’oublions pas que les vagues de migrants venus des colonies sont l’une des plus anciennes dans le pays. N’oublions pas, enfin, que la crise identitaire française, que traverse le pays, trouve une résonance immédiate dans les enjeux culturels présents dans tous les Dom-Tom ou dans le pseudo " débat " sur le voile ou la " représentation " des musulmans de France.

De toute évidence, la " mémoire coloniale " en France pose des questions complexes. Mais, plus que Vichy - qui reste un " malaise de notre histoire " et que la République peut évacuer puisque Vichy abroge précisément la République -, la colonisation c’est la République. Cela resterait un " grand débat " s’il n’y avait pas en France des populations issues directement de cette Histoire, si les relations diplomatiques avec l’Afrique étaient " normalisées ". Si les " oubliés " de l’égalité n’étaient pas, dans leur grande majorité, les sauvageons de la Ve République.

Pour comprendre la violence des réactions (et peut-être le désarroi), de certains « républicains » à l’appel, il faut saisir ce que la mémoire coloniale remet en question dans leurs référents identitaires.

Le premier de ceux-ci est, la République, elle même, plus précisément les valeurs et l’idéologie sur lesquelles elle repose.

Le discours colonial d’État - dans lequel le colonial était comme un prolongement du national et une condition de sa puissance - a dominé jusqu’aux indépendances. L’hexagone n’était, qu’une suite de conquêtes, qui a construit l’identité nationale à travers les concepts d’assimilation, puis d’intégration. Territoires coloniaux (ou régionaux d’ailleurs) s’inscrivent dans le même processus d’absorption par la nation, l’important étant alors de " rendre français ". La colonisation s’inscrit alors dans un ensemble indissociable à la construction de la nation française, et de la République. C’est cela, aussi, qui est difficile à avaler dans le débat posé.

Ceci conduit à un autre point aveugle, également héritage d’une mémoire coloniale pas assumée : les relations intercommunautaires et les débats incessants sur l’intégration et son double omniprésent les discriminations. Cela résulte largement des représentations tissées et rôles assignés pendant plus d’un siècle d’histoire coloniale. N’hésitons pas à le dire, les représentations discriminantes des populations immigrées ont un fondement colonial.

Le débat qu’ont posé les initiateurs de cet appel, et la capacité de la classe politique française à l’accepter peut permettre de comprendre les fondements de ce modèle et, par conséquent, de le dévitaliser.

Cela fera par moments mal, mais c’est inévitable Et c’est précisément parce qu’il est difficile d’admettre que la France (pays des droits de l’homme) a produit un modèle discriminant au cours de la République que cet appel suscite le malaise de certains. Et que les douces paroles de celles et ceux qui ne remettent rien en cause sont plus agréables à leurs oreilles. Pour ma part je préfère un texte certes à parfaire, peut-être à dépasser, mais qui pose les véritables questions politiques dont nous devons débattre.

Les responsables politiques ont oublié, ou voulu oublier, que cette histoire est celle de la France. Alors lorsque " l’immigré " s’en empare, on l’accuse de " manipuler l’Histoire ", de se présenter comme une victime de celle-ci et on lui dénie ce droit, on le traite d’extrémiste, on en fait un paria. On le somme ensuite de s’excuser et de se soumettre à l’examen pour obtenir sa certification laïque et républicaine.

Comme je ne veux pas croire que l’histoire est un éternel recommencement, j’espère que cet appel contribuera à la nécessaire alternative politique qui permettra de faire de l’égalité, une question politique à part entière et qui tienne la place qui lui revient dans la hiérarchie des questions politiques.

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