Samedi 26 mai 2012
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L’année 2007 pourrait être une année charnière pour le Moyen-Orient (partie 1/2)

Aujourd’hui, l’ « arc de crise » permet de satelliser de petits «  émirats » incapables d’avoir une défense crédible, de contrôler plus facilement les ressources pétrolières de la région, d’éviter l’émergence d’une puissance régionale autre qu’Israël et de réaliser l’objectif « civilisationnel » consistant à empêcher la renaissance du monde musulman au niveau politique, scientifique et économique.

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L’année 2007 est une année charnière pour la politique
américaine au Moyen- Orient puisque l’administration Bush est poussée à revoir
ses priorités et à penser « l’après Irak ». C’est pourquoi il semble
nécessaire d’évoquer en quelques points la situation géopolitique de la région,
afin de préciser l’échiquier qui se met en place dans la région du
Moyen-Orient, fusse de manière imparfaite et imprécise.

1. De
l’Afghanistan au Liban : un désastre de grande ampleur en un court laps de
temps

L’accession à la présidence américaine de l’équipe de D. Cheney en
2000, avec l’appui de lobbys financiers et étrangers, a mis à l’ordre du jour
de la nouvelle politique étrangère des Etats-Unis une volonté de changement de
la carte du « Grand Moyen-Orient ». Les objectifs de ce nouvel agenda
peuvent être résumés comme suit : lutter contre le terrorisme, promouvoir
le système démocratique occidental, consolider le système géopolitique
favorable aux intérêts américains et israéliens, renverser les régimes opposés
à l’hégémonie américaine dans la région, assurer le contrôle des ressources en
hydrocarbures de la région, empêcher l’émergence d’une puissance régionale.

Six ans
après, aucun de ces objectifs n’a été réalisé loin s’en faut. Il semble
aujourd’hui que le principal défaut de cette politique est d’être restée trop
floue dans la définition de ses objectifs, des moyens pour y parvenir et de
n’avoir pas dissipé les contradictions de la politique américaine en terme
d’alliances régionales et de légitimité morale, alors que cela était la
condition primordiale pour espérer le moindre succès de ce plan ambitieux.

La crise
afghane consacre l’échec d’une démocratisation à l’américaine et de la lutte
contre le terrorisme. L’intervention de novembre 2001 est la seule crise
récente du Moyen-Orient où l’intervention occidentale bénéficiait d’un mandat
du Conseil de Sécurité au titre du chapitre sept de la Charte de l’ONU et par
conséquent avait la légalité internationale pour elle.

Malgré cela,
outre les difficultés rencontrées pour capturer les responsables du mouvement
« Taliban », la coalition n’a pas rempli les objectifs qu’elle
s’était assignés, à savoir l’instauration d’un régime politique stable et
« démocratique » en Afghanistan, capable de garantir ses intérêts
stratégiques et économiques dans la région sur le long terme.

L’Afghanistan
est aujourd’hui un narco Etat, exsangue et impuissant à préserver la cohésion
nationale mise à mal par les jeux d’alliance complexes capitalisant sur les
clivages ethniques et religieux, conformément à la politique anglo-saxonne dans
cette région.

Par ailleurs,
suite à un revirement de politique de certains acteurs de la coalition, dont
les Etats-Unis, le mouvement taliban regagne du terrain notamment dans le
territoire dit « pachtoun » contigu à la frontière pakistanaise,
depuis qu’il a retrouvé les faveurs de ses anciens alliés et protecteurs.
L’Afghanistan est donc devenu grâce à l’intervention de l’Otan le plus grand
exportateur mondial d’opium et de terrorisme.

L’intervention
américaine en Irak ne s’est pas passée comme le prévoyaient les plans de
l’armée américaine. La coalition se délite, avec le retrait programmé de
contributeurs de troupes importants, comme l’Italie, l’Espagne, le Japon, la
Corée du Sud, la Pologne et surtout, la Grande-Bretagne.

L’occupation
américaine de ce pays est remise en cause alors même que l’occupant n’a pas
encore pu récolter les profits escomptés de la victoire. Au contraire, l’aventure irakienne du quarteron néo-conservateur se solde par un
échec militaire flagrant ainsi qu’un lourd déficit budgétaire. L’armée
américaine est dépassée et fait face à une grave crise morale et hiérarchique
avec la mutinerie de soldats du rang et la fronde d’une grande partie de
l’Etat-major, se soldant par des désertions nombreuses et des démissions
médiatiques pour les officiers supérieurs.

Le bourbier
irakien se transforme en une affaire politique intérieure délicate pour la
nouvelle administration, alors que le peuple américain désire un retrait rapide
des troupes d’occupation et que les élections de Novembre ont amené une
nouvelle majorité démocrate au Sénat et à la Chambre des représentants.

D’un point de
vue régional, l’élimination du régime bassiste irakien par les Etats-Unis,
après avoir facilité son accession au pouvoir, soutenu son effort de guerre
contre l’Iran et autorisé la répression de sa population chiite et kurde après
l’ « Intifada » de 1991, constitue un virement de politique
important.

La chute du
régime bassiste irakien et de son imprévisible tyran constitue une deuxième
victoire stratégique pour l’Iran, qui perd en deux ans deux ennemis dangereux à
ses frontières, le régime bassiste de « Saddam Hussein » et le régime
Taliban de « Mullah Omar ». A la place, la tenue d’élections légales
amène au pouvoir une majorité parlementaire relativement favorable au régime
iranien et à sa politique régionale.

La carte
politique irakienne est désormais plus conforme à la réalité démographique avec
une majorité chiite et deux fortes minorités kurde et sunnite. Quant au
gouvernement afghan, il résulte d’un complexe dosage représentatif des
multiples sensibilités afghanes au minimum neutre vis-à-vis du régime iranien
après une décennie de fanatisme anti-chiite pratiqué par les extrémistes
talibans et les wahabbites étrangers .

Au Liban, la
guerre de l’été 2006 a littéralement bouleversé les équations stratégiques de
la région avec une montée en puissance du « Hezbollah » sur la scène
libanaise et de l’arc syro-iranien sur la scène régionale. Enfin, le
comportement suspect du gouvernement de F.Siniora pendant les dernières
hostilités a fini de porter le coup de grâce à sa fragile légitimité depuis que
l’unité affichée de son gouvernement avait implosée suite au départ des
ministres appartenant à l’opposition. Aujourd’hui, le gouvernement Siniora ne
peut subsister qu’avec le soutien inconditionnel de ses alliés occidentaux et
régionaux.

En Palestine,
la victoire électorale du mouvement « Hamas » met fin à la suprématie
du Fatah sur les institutions renaissantes de ce pays, coupant de ce fait les
relais puissants que les occidentaux et les israéliens avaient tissés avec
celles-ci depuis les accords d’Oslo. La victoire du Hamas aux élections
législatives palestiniennes a fini de convaincre que le processus démocratique
n’était pas compatible avec la promotion des intérêts occidentaux qui préfèrent
revenir à la traditionnelle politique de soutien aux régimes autoritaires et
illégitimes, dépendants de l’extérieur pour leur survie politique et
financière.

Dans tous les
cas, la diplomatie américaine s’est montrée incapable de promouvoir ses
objectifs à long terme à tel point que ses meilleurs alliés régionaux, le
« camp modéré » incluant la Jordanie et les pusillanimes monarchies
du Golfe, se sont émues publiquement de l’inconstance politique de
l’administration américaine dans la région et des conséquences nuisibles que
cela pouvait avoir pour la stabilité de la région et la pérennité de l’alliance
stratégique qu’ils ont conclue avec les Etats-Unis.

En tout état
de cause, le projet de « Grand Moyen-Orient » est aujourd’hui enterré
et les Etats-Unis hésite désormais entre revenir à leur politique
traditionnelle, qualifié de « pragmatisme autoritaire », et
consistant à soutenir des gouvernements à faible légitimité populaire et
dépendants de l’extérieur, ou à s’obstiner dans l’imposition d’un ordre
américain au travers d’un « wilsonnisme botté », supposant le recours
à des interventions militaires capable de renverser les régime politiques
hostiles, sans le soutien autochtone nécessaire à un tel changement, afin d’y
imposer un des leurs.

2. Entre lubie et réalité : la « Maison blanche »
serait-elle schizophrénique ?

Bien qu’aucun effort ne soit épargné pour présenter la situation
moyen-orientale sous un bon augure, la réalité sur le terrain diffère du
tableau que nous dresse la propagande militaire. Outre l’échec patent de la
politique américaine, l’antiaméricanisme populaire et la remise en cause des
régimes autoritaires ont gagné du terrain.

Aujourd’hui, pour espérer le moindre succès, toute initiative
américaine doit, soit se faire en clandestinité, soit gagner le soutien de pays
que l’administration actuelle a elle-même rangée dans ce qu’elle qualifie
mystérieusement d’ « Axe du mal ». Ceci alors que les échecs
successifs rappelés plus haut ont renforcé la position de l’Iran et de la
Syrie, qui constituent aujourd’hui le seul rempart à l’ordre américain, devenu
un repoussoir pour les populations autochtones suite au test effrayant de
l’Irak.

La population locale assimile la politique américaine à une forme
avancée de terrorisme d’Etat. C’est pourquoi, contrairement aux pays de la
« modération », qui ont choisi de se plier à l’ordre américain et de
nouer des relations diplomatiques, militaires et économiques avec Israël, au
risque de perdre toute légitimité populaire, l’Iran et la Syrie ont préféré
adopter une politique d’indépendance nationale plus à même de satisfaire les
aspirations de leur population.

Par ailleurs, en s’alignant complètement avec l’axe américain, les pays
arabes, à l’exception de la Syrie et du Liban, se sont privés des bénéfices
résultant de l’effet de balance qu’ils maniaient avec subtilité lors de la
guerre froide en terme de rapports de force entre superpuissances. Les
Etats-Unis sont encore une super-puissance, mais pas dans la région puisque le
Moyen-Orient est devenu imperméable à la propagande américaine, une condition
nécessaire au succès de sa politique sur le long terme.

Par conséquent, si l’on considère leurs intérêts nationaux, les régimes
arabes ont fait une erreur en accédant à toutes les demandes américaines
puisqu’ils n’ont désormais plus rien à offrir pour faire monter les enchères
diplomatiques et tirer un profit de leurs options stratégiques contre nature.
La réalité est que ces pays sont essentiellement des dictatures accrochées à
leur commerce politique lucratif et terrorisées à l’idée de se voir obligées de
tenir des élections libres qui amèneraient inéluctablement les partis
d’opposition à leur place.

Finalement, les Etats-Unis ont fini par comprendre qu’il n’était pas de
leur intérêt de poursuivre les objectifs de politique étrangère qu’ils
s’étaient fixés en 2000 et ont abandonné cette politique depuis la victoire du
« hamas » en Palestine lors des dernières élections. Aujourd’hui, la
lubie américaine consistant à changer tous les régimes résistant à leur
domination régionale ne peut se concrétiser que par le recours illégitime à la
force brutale des armes, comme ce fut le cas en Irak.

Au contraire, accepter un changement substantiel de politique
confirmerait la faillite morale de l’administration actuelle, qui n’a jamais pu
retrouvé de crédibilité après avoir justifié ses plans d’occupation par des
arguments mensongers et des raisonnements suspects. Même si des rapports
inquiétants émanant de sources proches de la Présidence américaine faisaient
état de la fragilité psychologique du Président Bush, les échecs successifs sur
le terrain, la défaite électorale des républicains en Novembre 2006 et
l’opposition de cercles dirigeants à Washington contre la politique inutilement
belliciste suggérée à l’hôte de la Maison blanche par l’équipe de D.Cheney,
laissaient espérer une correction sévère de son approche régionale actuelle.

Or, le discours du 10 janvier de G.Bush annonce l’envoi de troupes
supplémentaires en Irak sans reprendre les préconisations du rapport
Baker-Hamilton. Cette décision a immédiatement été rejetée par la majorité
démocrate au Congrès. Ceci confirme le caractère schizophrénique de l’équipe en
place à la Maison blanche et met en doute sa capacité de jugement quant aux
mesures à prendre, compte tenu des nouvelles réalités du terrain.

3. Des
dangers imminents qui menacent à l’horizon… 

Dans un climat de fin de règne sur fond de crise politique, l’équipe
présidentielle caresserait l’ambition de renverser les régimes en place en Iran
et en Syrie. Cela ferait partie de la mission messianique dont se faisaient
récemment l’écho C.Rice et T.Blair pour « sauver les valeurs
occidentales ».

Quelques indices inquiétants renforcent cette hypothèse :
l’attaque et le kidnapping répété de diplomates iraniens en Irak par les troupes
américaines, l’envoi de groupes aéronavals supplémentaires dans le Golfe
persique, l’annonce de la démission de J.Abizaid et de la
« promotion » de Pace au poste de chef d’Etat-major interarmé pour
mars 2007 tout deux des officiers supérieurs impliqués en Irak et opposés à une
offensive américaine contre l’Iran, les « fuites » d’informations
selon lesquelles l’armée israélienne se préparerait à des frappes nucléaires
tactiques contre les installations et les centre de pouvoir iraniens, l’envoi
de troupes supplémentaires en Irak pour contenir l’insurrection chiite, sont
autant de signes annonciateurs et de tests pour évaluer l’état de l’opinion
publique.

Les menaces proférées par les responsables américains et israéliens
sont donc à prendre au sérieux, car même si une telle attaque ne satisfait pas
aux critères raisonnables permettant aux néo conservateurs d’espérer atteindre
l’objectif déclaré d’une telle intervention, l’état psychologique de l’équipe
de D.Cheney depuis l’ « opération » du 11 septembre 2001 et la
fragilité politique du gouvernement d’E.Olmert depuis la défaite cuisante de
cet été suite à la razzia en territoire libanais, constituent le terreau
propice à un dernier recours avant une fin annoncée.

En tout état
de cause, le scénario le plus probable qui sera poursuivi par l’administration
américaine consiste à générer l’ « arc de crise », une stratégie
fièrement prônée par Bernard Lewis et Zbigniew Brzezinski depuis le début des
années 1970.

Reprenant une
constante de la politique britannique dans la région, notamment à l’encontre de
l’Empire ottoman, B.Lewis théorise le concept d’ « arc de
crise » dans le cadre de la guerre froide contre l’Union soviétique href="#_ftn1" name="_ftnref1" title=""> class=MsoFootnoteReference>[1].
Cela consiste à « balkaniser » le Moyen Orient sur la base des
nationalismes et des communautarismes des populations autochtones, en créant un
collier de petits émirats « islamiques » afin d’alimenter la guérilla
contre la présence soviétique dans le Caucase et de stimuler la sécession des
républiques caucasiennes.

Cette théorie
est publiée pour la première fois en 1979 title=""> style='font-size:12.0pt;font-family:Times'>[2], après
la victoire de la révolution islamique sur le Shah d’Iran et le début de
l’ingérence des deux blocs en Afghanistan. Aujourd’hui, l’ « arc de
crise » permet de satelliser de petits « émirats » incapables
d’avoir une défense crédible, de contrôler plus facilement les ressources
pétrolières de la région, d’éviter l’émergence d’une puissance régionale autre
qu’Israël et de réaliser l’objectif « civilisationnel » consistant à
empêcher la renaissance du monde musulman au niveau politique, scientifique et
économique.

Dans cette
perspective, le Département d’Etat travaille à la promotion d’une
« coalition des modérés », en fait un ensemble d’états arabes
d’obédience sunnites alliés aux Etats-Unis, alors que les services secrets
américains apporteraient leur aide aux régimes et aux groupuscules wahabbites
pour attiser la dissension entre sunnites et chiites en reprenant le modèle
« taliban ». Momentanément interrompu suite à l’occupation américaine
de l’Irak, la réactivation du conflit confessionnel sert à la fois à rétablir
l’autorité des pays sunnites alliés des Etats-Unis sur la population sunnite et
à contrer l’influence grandissante des courants politiques chiites et par
conséquent de la sphère d’influence iranienne.



style='font-size:10.0pt;'>[1]Voir par exemple : B.Lewis, Race and
color in Islam
, 1979 et The crisis of Islam : Holy war and unholy terror,
New-York, 2003.Lewis réinvente l’idée de
«  title="Choc des civilisations">choc des civilisations » dans son article « The
Roots of Muslim Rage » (Atlantic Monthly, septembre 1990). Ce thème sera
repris et développé par son assistant au Conseil de la sécurité nationale, href="http://fr.wikipedia.org/wiki/Samuel_Huntington" title="Samuel Huntington">Samuel Huntington dans
un article intitulé « The Clash of Civilizations ? » (Foreign Affairs, 1993) et un livre
homonyme.

style='font-size:10.0pt;'>[2] Time Magazine, “Crescent of Crisis : troubles beyond Iran”, January 1979

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