« L’affaire du voile », deux ans après : un consensus lourd de conséquences

Sur le plan idéologique, les longs mois de tapage médiatique autour du « problème du voile à l’école

mardi 14 mars 2006

Notre hypothèse est qu’on n’a pas fini de mesurer les conséquences profondes que cette « affaire » déjà oubliée - ou plutôt refoulée - a eu sur la société française. Des conséquences dramatiques, tant sur le plan idéologique que politique - et, bien entendu, sur le plan humain.

« Sentir ensemble ce qu’on ne peut pas sentir, c’est cela que veut dire consensus : non pas la niaise idylle des partenaires responsables discutant en commun des données et des solutions de problèmes objectifs, mais l’identification immédiate du sujet qui a peur. Ce n’est pas sur l’opinion "raisonnable" que le consensus politique a coutume de s’instaurer, mais sur les passions déraisonnables. Ce n’est pas d’abord entre soi que l’ont consent, mais contre l’autre. »

Jacques Rancière, La mésentente, Galilée, 1995

Il y a maintenant deux ans, le 15 mars 2004, la loi interdisant les « signes religieux ostensibles » était votée à la quasi-unanimité par le Parlement français, à l’issue d’une année de battage médiatique focalisé sur un seul « signe » : le foulard dit « islamique ». Nous ne reviendrons pas ici sur ce battage, sur l’hégémonie que les grands médias ont assuré au point de vue prohibitionniste, ni sur la construction politique et médiatique de l’élève voilée comme nouveau bouc-émissaire[1]. L’heure est plutôt au bilan : deux ans après, quels sont les effets observables de cette loi, du « débat » public qui l’a précédée, du climat idéologique qu’elle a installé, et du consensus politique qu’elle a occasionné ? Notre hypothèse est qu’on n’a pas fini de mesurer les conséquences profondes que cette « affaire » déjà oubliée - ou plutôt refoulée[2] - a eu sur la société française. Des conséquences dramatiques, tant sur le plan idéologique que politique - et, bien entendu, sur le plan humain.

« Le choc des civilisations », version française

Sur le plan idéologique, les longs mois de tapage médiatique autour du « problème du voile à l’école » ont largement contribué à renforcer le climat de « guerre des civilisations » que les grands médias ont installé en France après les attentats du 11 septembre 2001. Que ce soit par le prisme de « l’insécurité », du « communautarisme » ou de « la laïcité », de « l’intégrisme », de « la condition des femmes des quartiers » ou de « la nouvelle judéophobie »[3], le débat public français, tel que les médias l’organisent, tourne autour d’un même bouc émissaire, construit sur des bases culturalistes : le garçon arabe de confession musulmane. La « bataille du voile » peut de ce point de vue être considérée comme l’adaptation française de la doctrine américaine du « choc des civilisations ».

Mais cet épisode s’inscrit aussi dans une histoire franco-française, qui remonte bien avant le 11 septembre 2001 : il doit être envisagé comme le dernier épisode en date de l’histoire conflictuelle que la société française entretient avec une partie de sa population : celle qui est issue de l’immigration post-coloniale. De ce point de vue, la campagne de 2003-2004, jusqu’à son dénouement triomphaliste à la rentrée 2004, n’est pas sans rappeler la « bataille du voile » de 1958, et plus précisément les cérémonies de dévoilement des femmes en place publique mises en scène à Alger pour célébrer le génie « émancipateur » de la France coloniale[4].

Diversion et division

« L’Affaire » doit également être saisie dans son contexte politique, économique et social d’ensemble. Elle apparaît alors comme la continuation par d’autres moyens d’une guerre sociale menée depuis plusieurs années par la droite et la gauche « social-libérale » contre les classes populaires : la focalisation sur « le voile à l’école » a en effet été, après la focalisation sur « l’immigration clandestine » (pendant la période 1993-1998) et sur « l’insécurité » (en 2001 et 2002), une nouvelle occasion d’occulter les questions de chômage, de précarité et de discrimination, et d’imposer une grille de lecture ethniciste ou culturaliste, plutôt que socio-économique et politique. Comme l’a souligné Saïd Bouamama :

« Une des modalités du combat social porte sur la définition de la frontière qui sépare des camps aux intérêts opposés, et le projet libéral a bien entendu intérêt à construire une frontière qui s’appuie sur des critères autres que sociaux, comme par exemple la culture, l’ethnie, la religion, la civilisation, etc. (...) Le droit à une scolarité gratuite est un des acquis sociaux remis en cause par le projet libéral. La remise en cause de cet acquis ne fait que commencer, et déjà le gouvernement est confronté à une importante colère enseignante. Il n’est dès lors pas étonnant que l’école soit présentée comme le lieu où se joue de façon essentielle le combat contre ce “nouvel ennemi” qu’est “le foulard” ou “ le communautarisme”. Le référent“laïcité” est ici mobilisé pour masquer la réalité des clivages sociaux, réunir ceux que le projet libéral divise et diviser ceux qu’il unit. » [5]

Réunir ceux que le projet libéral divise  : tel est bien l’un des effets les plus marquants de cette « année du voile ». En effet, qui aurait pu penser qu’au moment même où le gouvernement Raffarin s’attaquait aux acquis sociaux (notamment aux retraites et à l’assurance chômage) et au service public d’éducation, on verrait manifester côte à côte la porte-parole de Lutte Ouvrière, Arlette Laguiller, le socialiste Malek Boutih et Nicole Guedj, « Secrétaire d’État au programme immobilier de la justice » dans le gouvernement. Cela s’est pourtant produit, le 8 mars 2004 lors de la « Journée des femmes », sous la bannière des Ni Putes Ni Soumises, et ce précisément autour du combat « contre le voile » et « pour la laïcité ».

Cette union sacrée de l’UMP, du PS et de Lutte Ouvrière n’est d’ailleurs pas la seule union paradoxale qu’a engendrée la « bataille du voile »  : on a également pu voir converger, sur la base de leur commune hostilité au foulard et de leur commune croyance aux vertus politiques de la prohibition, la gauche la plus « laïcarde » et la droite la plus cléricale, des militants sincères de la cause palestinienne et des inconditionnels de la politique israélienne, des groupes féministes et les secteurs les plus machistes de la classe politique, des enseignants tout juste sortis d’un long mouvement de grève et le ministère qu’ils venaient d’affronter...

Quant à la division de ceux que des intérêts communs étaient censés unir, chaque organisation politique, syndicale ou associative a pu en mesurer l’ampleur dans ses rangs. Car s’il y a eu quelques dissensions à droite[6], c’est bien la gauche et elle seule qui a été au sens fort divisée par le débat sur l’interdiction du voile. Le gouvernement de droite a indéniablement joué un rôle décisif dans le lancement de « l’affaire » , et c’est sans doute lui qui en a tiré le plus grand profit, mais c’est la gauche, et elle seule, qui a été active :

- ce sont des députés et sénateurs socialistes (notamment Jack Lang et Laurent Fabius) qui ont les premiers annoncé leur intention de déposer une proposition de loi pour interdire le voile à l’école ;

- ce sont des responsables nationaux de Lutte Ouvrière (Georges Vartanianz) et de la Ligue Communiste Révolutionnaire (Pierre-François Grond) qui ont alimenté la machine médiatique à la rentrée 2003, en lançant « l’Affaire d’Aubervilliers »[7] ;

- ce sont aussi des rangs de la gauche que sont issus les députés qui se sont le plus exprimés contre la loi d’interdiction ;

- c’est aussi chez les sympathisants de gauche que les sondages indiquent un véritable clivage entre deux « camps » de poids à peu près égal, et c’est au sein des organisations de gauche exclusivement qu’ont proliféré les discussions internes sur cette question (à de rares exceptions près, comme Lutte Ouvrière) ;

- enfin, au delà des simples opinions, c’est dans les organisations de gauche exclusivement que des militants se sont engagés activement pour ou contre l’interdiction du voile[8].

La gauche face à ses contradictions

« L’Affaire du voile » n’est donc pas, comme aiment le dire les commentateurs « autorisés », une question qui « traverse tout l’échiquier politique » et « brouille le clivage droite/gauche ». C’est en réalité la gauche et elle seule qui a été traversée au sens fort, c’est-à-dire affectée, par « l’Affaire du voile » (la droite, tant au niveau des appareils politiques que des électorats, a été beaucoup plus unanimement prohibitionniste). Et c’est moins le clivage droite/gauche que l’identité et l’unité de la gauche qui en ressortent brouillées.

Cette division de la gauche a été au cours des années 2003 et 2004 un frein considérable à toute mobilisation de grande ampleur contre les offensives gouvernementales sur le terrain social, et rien n’indique aujourd’hui qu’elle puisse être surmontée. Elle repose en effet sur des problèmes de fond, touchant à des conceptions antagonistes

- de l’interdit et de l’éducation (dans quelle mesure, sous quelles conditions et jusqu’à quel point l’interdiction et la sanction peuvent-elles être pédagogiques ?)

- de l’émancipation (peut-on émanciper quelqu’un contre son gré ?)

- du rapport à l’autre et à sa liberté (jusqu’où peut-on considérer l’autre comme un être aliéné, en attente d’un tuteur bienveillant ?)

- de la morale et de la politique (la fin peut-elle justifier les moyens ? La majesté de l’idéal laïque peut-elle justifier le sacrifice de quelques « voilées » réfractaires au dévoilement ?)

- de la religion en général, de l’Islam en particulier et surtout de la jeunesse issue des classes populaires et de l’immigration post-coloniale.

De ce point de vue, même si « le voile à l’école » est un faux problème, construit politiquement et médiatiquement, on peut dire qu’il a contribué, indirectement, à poser de vraies questions, parmi lesquelles les plus sensibles sont sans doute celles qui concernent le rapport de la gauche française aux franges des classes populaires issues de l’immigration post-coloniale. Pour reprendre une formule courante à gauche, le voile a assurément contribué à voiler les vrais problèmes que sont le démantèlement des services publics et de l’État providence, le chômage structurel et la précarisation généralisée, mais il a aussi dévoilé un autre vrai problème, jusqu’alors refoulé, ou relégué au rang de front secondaire : l’enracinement du racisme post-colonial en France, un racisme systémique qui traverse toutes les classes sociales et toutes les forces politiques, même les plus « progressistes » ou « révolutionnaires »[9].

La question ne peut être éludée : comment se fait-il qu’à gauche, tout le monde n’ait pas, au-delà de toutes les appréhensions possibles vis-à-vis du foulard et de ce qu’il peut signifier, posé comme préalable le refus absolu de toute exclusion ? Comment une telle légèreté et une telle indifférence à l’égard du devenir d’ adolescentes ont-t-elles été possible ? N’est-ce pas parce que ces adolescentes ont été, y compris à gauche, l’objet d’une phobie  ?

Un nouveau rendez-vous manqué

Ce « dévoilement de la gauche » est lui aussi lourd de conséquences : en ne s’opposant pas à la campagne médiatique contre les élèves « voilées », en y participant même parfois activement, les responsables des organisations de gauche - en particulier du Parti Socialiste, de Lutte Ouvrière et de la Ligue Communiste Révolutionnaire - ont manifesté ostensiblement la distance sociale qui les sépare de certaines populations, leur incapacité à les entendre, leur penchant pour l’autoritarisme, parfois leur intolérance, et parfois même leur pur et simple racisme. Elles se sont ainsi aliénées, sans doute durablement, une grande partie de leur « base » potentielle. Vingt ans après le rendez-vous manqué avec le « mouvement beur », l’ensemble de la gauche française a massivement raté un nouveau rendez-vous.

La loi sur le voile apparaît en ce sens comme un symptôme au sens freudien du terme : la manifestation pathologique d’un « passé qui ne passe pas », le retour d’un épisode refoulé. Il est en effet significatif que la « Marche pour l’égalité » de décembre 1983, qui vit pour la première fois les jeunes français issus de l’immigration post-coloniale sortir de l’invisibilité et s’imposer comme des sujets parlants, n’a eu droit, en guise de commémoration pour son vingtième anniversaire, qu’à un discours présidentiel annonçant l’interdiction du foulard - c’est-à-dire une mesure répressive visant principalement des enfants d’immigrés post-coloniaux, et recouvrant la question de l’égalité sociale derrière un « problème de différences culturelles ».

Il est significatif aussi que ce soit la visibilité du foulard qui se soit trouvée au cœur du « problème » : c’est lorsque les adolescentes et les femmes voilées se sont affirmées comme des égales, en apparaissant dans l’espace public, à l’école, à l’université et dans le monde associatif, que leur foulard est devenu insupportable ; celui des mères au foyer n’a jamais suscité de telles phobies[10].

Des élèves déscolarisées, des familles humiliées

Il importe, pour finir, de ne pas perdre de vue les victimes les plus directes de ce « grand débat ». Parmi elles figurent les 45 adolescentes qui, selon les chiffres officiels, ont affronté les conseils de discipline et ont été exclues définitivement, auxquelles il convient d’ajouter trois garçons sikhs exclus à Bobigny pour port d’un turban, ainsi que la soixantaine d’élèves « voilées » qui, selon les termes euphémiques du Ministère de l’éducation nationale, ont « choisi » de démissionner pour aller dans des écoles privées ou suivre des cours par correspondance. Il y a également toutes celles qu’il est impossible de comptabiliser car elles se sont « exclues d’elles-même » pour s’épargner l’épreuve d’un conseil de discipline, en ne se présentant pas en cours à la rentrée de septembre 2004.

Il ne faut pas non plus négliger ce qu’ont enduré toutes celles qui ont préféré enlever leur foulard pour rester à l’école : si l’on peut se réjouir que ces dernières soient restées scolarisées, il faut néanmoins se demander ce qui se passe dans leur tête désormais découverte, ce qu’elles ressentent, et comment elles comprennent les mots « laïcité », « liberté », « égalité » et « fraternité », ces « valeurs de la république » dont s’est prévalue la mouvance prohibitionniste, mais qui pour elles n’ont été synonyme que de menaces, d’injures et d’humiliations[11].

Au delà, la teneur du « débat médiatique » depuis 2003 et ses conséquences concrètes à la rentrée 2004 constituent une immense blessure collective, infligée à des dizaines de milliers de personnes : les centaines d’élèves exclues ou contraintes à enlever leur foulard, mais aussi tout leur entourage familial et, encore au-delà, l’ensemble de la population issue de l’immigration post-coloniale, à qui l’on fait revivre ces « cérémonies de dévoilement des femmes en place publique » inventées au temps de l’Algérie française.

Il est vrai que cette blessure a été majoritairement vécue dans le silence et l’invisibilité. Elle n’est jusqu’à présent pas très « ostensible ». Nos dirigeants politiques peuvent donc se réjouir. Les Inspecteurs d’Académie peuvent se féliciter du « caractère éducatif » des conseils de discipline[12], et les grands médias peuvent continuer à croire ou à faire croire que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes laïques possibles ; mais de cette humiliation, de cette violence symbolique, des discriminations et des agressions islamophobes, verbales ou physiques, qui en découlent, et que l’hystérie « anti-foulard » a d’avance légitimées[13], et enfin des exclusions, visibles ou invisibles, que la loi du 15 mars 2004 a provoquées et va continuer de provoquer, de toute cette souffrance à laquelle, sciemment ou pas, ils ont largement contribué, il faudra que l’État français, la classe politique et les grands médias répondent un jour.

Ce texte reprend des extraits de :

Le voile médiatique. Un faux débat : « l’affaire du foulard islamique », Raisons d’agir, 2005



[1] Sur ces points, cf. P. Tevanian, Le voile médiatique. Un faux débat : « l’affaire du foulard islamique », Editions Raisons d’agir, 2005

[2] Du moins par l’agenda médiatique. C’est évidemment loin d’être le cas des adolescentes ou des femmes voilées et de leur entourage.

[3]Sur le thème de « la nouvelle judéophobie », cf. Collectif, Antisémitisme : l’intolérable chantage, La découverte, 2003. Sur le traitement médiatique de la « conditions des femmes des quartiers », cf. L. Mucchielli, Le scandale des « tournantes ». Dérives médiatiques, contre-enquête sociologique, La découverte, 2005 ; N. Guénif-Souilamas, E. Macé, Les féministes et le garçon arabe, op. cit., 2004 ; P. Tévanian, « La logique du bouc émissaire », Le ministère de la peur, op. cit., 2004. Sur le thème du « communautarisme », cf. S. Tissot, « Déconstruction du concept de repli communautaire », Différences, Mars 2005 (textes de P. Tévanian et S. Tissot en ligne sur www.lmsi.net). Cf. enfin, sur acrimed.org, les analyses concernant « l’Affaire du RER D », dans laquelle tous les stigmates sur les « jeunes arabo-musulmans » ont été mobilisés : violence, sexisme et antisémitisme.

[4]Cf. T. Shepard, « La bataille du voile pendant la guerre d’Algérie », dans Ch. Nordmann (dir.), Le foulard islamique en questions, Editions Amsterdam, 2004. Cf. aussi F. Fanon, « L’Algérie se dévoile », dans L’an V de la révolution algérienne, La Découverte, 2001

[5]S. Bouamama, « Ethnicisation et construction idéologique d’un bouc émissaire », in Ch. Nordmann, Le foulard islamique en questions, Editions Amsterdam, 2004. Il n’est, à cet égard, pas surprenant que d’anciens militants issus de l’extrême droite nationaliste se soient reconvertis récemment dans le « combat laïque » au sein d’une structure se réclamant de la « gauche républicaine » (l’Union des Familles Laïques). Cf. l’enquête de René Monzat publiée dans Ras l’Front en décembre 2004.

[6] L’opposition à la loi interdisant le voile a été très marginale à droite, et elle n’a pas dépassé le stade de la prise de position verbale. Aucune personnalité de droite ne s’est jointe aux rassemblements et manifestations qui se sont tenues entre décembre 2003 et mars 2004 contre la loi. Les élus de l’UDF, qui manifestaient leurs réserves sur l’opportunité d’une loi, se sont contentés de s’abstenir lors du vote de la loi. Les rares voix discordantes à droite ont été de trois types : des « libéraux » et des « centristes » ont refusé l’atteinte disproportionnée à la liberté de conscience et ont dénoncé la stigmatisation des musulmans (Guy Sorman et Alain Madelin notamment ont écrit des tribunes en ce sens) ; des « cléricaux » ont déploré une attaque contre toutes les religions, y compris le catholicisme (tel fut le cas, par exemple, de Christine Boutin et Philippe de Villiers) ; enfin, Jean-Marie Le Pen a dénoncé un « écran de fumée », destiné à divertir l’opinion du « problème de l’immigration ».

[7] Enseignants au lycée Henri Wallon d’Aubervilliers à la rentrée 2003, ils ont été les meneurs de la campagne qui a abouti à l’exclusion d’Alma et Lila Lévy (cf. www.lmsi.net, rubrique « Etudes de cas », « Le voile et ce qu’il dévoile »)

[8] Le camp des « militants » prohibitionnistes, c’est-à-dire de ceux qui se sont mobilisés, par des écrits, des pétitions, des réunions publiques ou des rassemblements (il n’y a eu aucune manifestation de masse pour la loi), est composé de cinq mouvances homogènes et d’une sixième qui l’est beaucoup moins : les cinq composantes homogènes sont le Parti socialiste et ses « satellites » (essentiellement SOS Racisme et Ni Putes Ni Soumises), la mouvance « national-républicaine », fédérée par l’UFAL (Union des familles laïques), une nébuleuse peu nombreuse mais active d’Algériens de sensibilité « éradicatrice », une partie des mouvements d’extrême gauche (le Parti des Travailleurs et, de manière plus active, Lutte Ouvrière) et enfin quelques groupes féministes (Prochoix, la Ligue du Droit des Femmes, SOS Sexisme). À ces groupes, il faut enfin ajouter des individus issus d’organisations elles-même divisées, n’ayant pas adopté de position prohibitionniste : des membres d’ATTAC, du PCF et de la LCR essentiellement, mais aussi des syndicalistes enseignants (du SGEN-CFDT comme de la FSU).

Le camp anti-prohibitionniste, qui s’est fédéré à partir de décembre 2003 autour du Collectif Une école pour tou-te-s/Contre les lois d’exclusion, regroupe des individus issus de toutes les autres « familles » et « sensibilités » de la gauche : « gauche plurielle » (communistes et surtout écologistes), extrême gauche (essentiellement les JCR et des membres de la LCR), gauche syndicale (CGT et SUD essentiellement) et associative (CEDETIM, Fédération Léo Lagrange, MRAP), mouvement associatif issu de l’immigration (Association des Travailleurs Maghrébins de France, Fédération des Tunisiens Citoyens des deux Rives, Mouvement de l’Immigration et des Banlieues), militantes féministes (Femmes publiques, Femmes plurielles, Les sciences potiches se rebellent, Les Blédardes, Collectif des féministes pour l’égalité). Enfin, une dernière composante du Collectif Une école pour tou-te-s a provoqué de nombreuses controverses : deux associations musulmanes réputées proches de Tariq Ramadan : le Collectif des Musulmans de France et Participation et Spiritualité Musulmane.

[9]Sur ce point, cf. H. Bouteldja, C.Grupper, L. Lévy et P. Tévanian, « Une nouvelle Affaire Dreyfus », in Ch. Nordmann (dir.), Le foulard islamique en questions, Editions Amsterdam, 2004 ; S. Bouamama ; L’affaire du voile. La production d’un racisme respectable, Editions du Geai Bleu, 2004 ; P. Tévanian, « De la laïcité égalitaire à la laïcité sécuritaire : le milieu scolaire à l’épreuve du foulard islamique », in L. Bonelli, G. Sainati (dir.), La machine à punir. Discours et pratiques sécuritaires, L’Esprit Frappeur, 2004. Cf. aussi O. Masclet, La gauche et les cités. Enquête sur un rendez-vous manqué, La dispute, 2002

[10] Cf. P. Tévanian, « Le corps d’exception et ses métamorphoses » (texte en ligne sur www.lmsi.net)

[11] Le travail d’information sur les exclusions, les déscolarisations « sans conseil de discipline », et les humiliations vécues par celles qui ont ôté leur foulard, est réalisé par le Collectif Une école pour tou-te-s/Contre les lois d’exclusion. Les témoignages recueillis doivent faire l’objet d’un « livre noir ».

[12]« Les conseils de discipline ont un caractère éducatif » a-t-on osé à l’inspection d’Académie, après l’exclusion définitive d’une collégienne de 14 ans à Mâcon (Dépêche Reuters, 22/10/2004).

[13] Parmi de nombreux autres exemples du climat islamophobe qui s’est installé dans le pays à la faveur de ce « débat sur la laïcité », on peut citer : une femme voilée refusée dans un bureau de vote (cf. Libération, 24/03/2004), des mères voilées refusées comme accompagnatrices pour des sorties scolaires (cf. Libération, 16/10/2003), six femmes voilées refusées lors du « grand débat sur l’école » (cf. Le Monde, 19/12/2003), un maire qui refuse de marier une femme voilée (cf. Le Monde, 27/12/2003), ainsi que de nombreuses profanations de cimetières musulmans et attaques contre des lieux de culte. Cf. les 182 actes recensés dans la presse, entre octobre 2003 et aôut 2004, par le Collectif contre l’islamophobie de France : Rapport d’étape du CCIF sur l’islamophobie en France, 2003-2004, Octobre 2004 (texte en ligne sur Oumma.com).

Publicité

commentaires