L’affaire des "caricatures" n’est pas une affaire de famille

Parmi les nombreux mails que nous avons reçus suite aux « caricatures » de Mohammed, nous vous proposo

vendredi 3 février 2006

Originaire d’un milieu chrétien, je ne suis pas croyant. Désireux de m’informer sur Internet de l’affaire des "caricatures de Mohammed", j’ai lu l’éditorial de votre collaborateur, Dr Abbas Aroua. Je voudrais dire à celui-ci que j’apprécie vivement la finesse et la modération de son analyse. Je suis attaché à la liberté d’expression ; je pense que le citoyen d’un pays laïc n’a pas à obéir aux injonctions de tel ou tel culte. Pourtant, comme votre éditorialiste, je crois que cette liberté d’expression s’exerce avec plus d’égards ou de considération pour certaines causes que pour d’autres et que la sottise, l’amalgame lorsqu’ils insultent des populations entières ne sont pas admissibles.

Dans ce pays, on a souvent caricaturé ou ridiculisé Jésus-Christ, mais cela n’a pas le même sens, puisque des caricaturistes de culture chrétienne caricaturent la chrétienté pour des lecteurs eux-mêmes de culture chrétienne : il s’agit d’une affaire de famille. Il m’est désagréable que l’affaire des "caricatures" ne soit pas une affaire de famille. L’Europe et l’Islam demeurent, hélas, des corps étrangers, malgré la bonne volonté affichée des uns ou des autres.

Le fond de l’affaire n’est-il pas que sur le long terme l’opposition Europe-Islam est l’un des moteurs explicatifs de notre histoire commune. Pour une part au moins, je crois que l’Europe - concept somme toute assez flou - s’est historiquement défini dans son opposition à l’Islam : en Espagne, l’histoire de la reconquête ; en France, Charles Martel - tous les petits français ont appris comment leurs ancêtres ont repoussé les Sarrasins à Poitiers le 25 octobre 732. L’Europe entière définit les Temps Modernes à partir de la défaite des Turcs devant Vienne en 1693.

L’Europe, à l’échelle du millénaire, se définit, me semble-t-il par deux constantes : le désir bimillénaire de reconstruire l’âge d’or de l’Empire Romain, - dont l’Union européenne est l’avatar moderne - et l’affrontement, tout aussi millénaire, avec l’ennemi abhorré : le monde musulman. L’opposition, non dite mais à peu près unanime, des Européens à l’adhésion de la Turquie à l’UE est l’une des formes présentes de ces "invariants".

Ces deux fantasmes millénaires - fondements de l’être européen - ne pourront être exorcisés que lorsqu’ils seront passés au niveau du conscient et traités comme tels. Mais cela nécessite une contribution des deux parties. L’actualité, telle qu’elle est construite par les médias en tous cas, ne nous donne pas beaucoup d’occasions de penser autre chose que : "l’ennemi premier, c’est l’Islam".

Pessimiste, je penserais que l’affrontement Islam - Europe (+ son extension nord-américaine) n’a jamais vraiment cessé ; qu’il est passé par des périodes froides, tièdes, et que la température monte dangereusement.

J’aimerais que l’avenir ne soit pas tel. Mais cela demande beaucoup de travail de la part des Européens : ne pas insulter sottement les Musulmans par de médiocres caricatures ; accepter à égalité tous les cultes avec certaines contraintes (menus Hallal dans les cantines scolaires...), et bien plus : aimer, ou du moins connaître et apprécier, une culture voisine, mais différente, avec son autre conception de l’individu et de la société. Bref créer une Europe vraiment pluriculturelle.

Cela nécessite aussi des accommodements, voire des révisions, de la part des Musulmans qui désirent vivre en Europe ou avoir des rapports avec elle. Vivre dans une autre société contraint d’accepter certaines normes de vie commune qui peuvent être en opposition avec des pratiques traditionnelles. Cela implique surtout que la croyance personnelle (quelle qu’elle soit) est une affaire privée qui n’a pas de rapport avec la vie sociale, Cela remet donc en cause le concept de loi islamique - Charia - sensée régir la société tout entière.

Sa rénovation est indispensable pour une vie sociale intégrée dans nos pays : elle ne peut concerner que les Musulmans dans le secret de leur vie privée.

Gilles Mairet

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