L’UPM : et pendant ce temps, le Maroc part à la dérive…

De retour d’un séjour de plusieurs semaines dans le royaume chérifien, j’ai pu constater combien la soci

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mardi 19 août 2008

L’UPM : et pendant ce temps, le Maroc part à la dérive…

A l’heure où la France prend la présidence de l’Union européenne et qu’elle se lance dans une initiative diplomatique tout azimut avec la naissance de l‘UPM (Union pour la Méditerranée), il nous a semblé nécessaire de prendre à contre-pied l’enthousiasme général qui a suivi le lancement d’un projet dont l’idée, rappelons-le quand même, avait été lancée lors d’un meeting de la campagne présidentielle le 7 février 2007 à Toulon et dans lequel le président Nicolas Sarkozy avait, sans aucun complexe, réhabilité l’œuvre civilisatrice de la France en Afrique du Nord…

Pour tempérer le climat de quasi-euphorie qui règne auprès de nombreux responsables politiques, médiatiques et intellectuels, il nous est apparu judicieux de pointer certaines carences de ce projet en mettant en évidence une réalité assez sombre que beaucoup ont tendance à négliger. Pour illustrer notre propos, nous prendrons le cas du Maroc comme exemple révélateur d’un pays que beaucoup encensent pour son évolution « éclairée » et positive mais qui dérive, dans les faits, vers une situation des plus alarmantes.

De retour d’un séjour de plusieurs semaines dans le royaume chérifien, j’ai pu constater combien la société marocaine souffrait d’innombrables maux que le projet d’UPM ignorait superbement et qui s’enveniment chaque jour de manière inquiétante. Car, loin de se passionner pour un projet venu de l’ancienne puissance coloniale, le marocain moyen est d’abord préoccupé par les innombrables difficultés du quotidien qui lui rongent le moral et bouchent son avenir. Les chiffres parlent d’eux-mêmes et donnent la mesure des défis gigantesques qui guettent une société malade à bien des égards.

Dans un pays peuplé de plus de 30 millions d’âmes et dont la moitié de la population a moins de 25 ans, on pourrait penser que les chantiers en matière d’éducation, de logement et d’accès à l’emploi seraient les priorités à la fois des autorités et des concepteurs de l’UPM. Il n’en est rien et pire, le Maroc part littéralement à la dérive. Le récent rapport du PNUD (Programme des Nations Unies pour le Développement) est là pour en témoigner. Ce dernier qui calcule, dans quasiment tous les pays de la planète, l’Indicateur de développement humain (IDH) à partir de données telles que la croissance économique, l’accès à l’eau, la santé publique et le niveau général d’instruction a classé le Maroc au 126e rang mondial. Soit après des pays comme la Namibie, le Kenya ou l’Ouganda…

Aujourd’hui près de 20% de la population vit en dessous du seuil de pauvreté (moins de 1 dollar par jour) et le revenu par habitant est l’un des plus bas du pourtour méditerranéen. Le taux d’analphabétisme y est toujours de 40% (surtout dans les campagnes) alors que les jeunes diplômés sans travail ne se comptent plus. Autant dire que les véritables réformes et chantiers dont le Maroc a impérativement besoin pour relever les défis de son avenir sont presque inexistants. La faute à qui ? A un système qui a érigé la corruption en modèle de gouvernance jusqu’à gangrener tous les étages de l’administration[1]. Une grande partie de la population marocaine se débat dans la pauvreté et la misère, phénomène qui s’accentue notamment à cause de la flambée du prix des denrées alimentaires de base, sources de tensions et de privations pour beaucoup. Il n’y a qu’à se balader dans les rues et les quartiers déshérités de Fès, Casablanca ou ailleurs pour remarquer les conditions déplorables pour les millions de familles assommées par le prix du kilo de viande et qui ont vu le prix de l’huile doubler en quelques mois.

Le chômage endémique, notamment chez les jeunes, fait perdre espoir à nombre de jeunes qui voient dans l’émigration en Europe (et même au péril de leur vie faisant ainsi de la Méditerranée un véritable cimetière) la seule échappatoire pour quitter une situation qui vire au cauchemar pour la grande majorité d’entre eux. Les dégâts liés à la consommation et au trafic de drogues (le Maroc reste le premier pays producteur et exportateur de cannabis[2] !), d’alcool (désormais en vente libre), de cigarettes prennent des proportions inquiétantes. L’accumulation de toutes ces souffrances et frustrations fait même naître des problèmes d’un genre nouveau et qui menacent l’identité même du Maroc.

Ainsi, le phénomène des femmes et des hommes non mariés et de plus en plus âgés provoque des drames humains en multipliant les problèmes familiaux et psychologiques dans un pays ou les services publiques de santé sont dérisoires. La prostitution, la pornographie et le tourisme sexuel ont ainsi fait leur apparition de manière fulgurante dans une société pourtant attachée aux valeurs morales. La famille, véritable pierre angulaire de la société marocaine, se délite sous les tirs croisés de problèmes socio-économiques graves et d’une influence de plus en plus perceptible du mode de vie occidental. Enfin, la sorcellerie et toutes les formes de charlatanisme constituent un véritable fléau national.

Ce virus, connu de tous les Marocains, est tel qu’il va jusqu’à polluer les relations interpersonnelles entre individus. La société marocaine traverse à l’heure actuelle, une phase de transformation et de turbulences qui menace son équilibre et son identité. Il n’est pas exagérer de dire qu’une partie de la jeunesse, qui étouffe littéralement dans un milieu sans perspectives, sombre dans une forme d’autodestruction effrayante.

Face à tous ces périls, quelle est la réponse des autorités et que propose le projet sarkozyste d’UPM ? Loin de s’en émouvoir, les élites dirigeantes au Maroc semblent au contraire bien éloignées de ces défis et menaces. Peu leur importe qu’une grande partie du peuple soit condamnée à la survie, elles préfèrent se concentrer sur les grands projets qui vont défigurer le Maroc : projets touristiques de grande envergure[3], projets faramineux en provenance des pays du Golfe dans les secteurs de l’immobilier, du tourisme etc., engageant le Maroc vers une évolution à la tunisienne avec tous les écueils que cela induit... Car le fossé entre les élites occidentalisées et le peuple ne cesse de s’élargir faisant du Maroc un pays qui vit à plusieurs vitesses et menaçant ainsi la cohésion nationale.

 Les dernières élections législatives de septembre 2007 n’ont vu la participation que d’à peine un tiers de l’électorat, la grande majorité des sujets du Roi ne se reconnaissant pas dans une classe politique largement discréditée. Exemple parmi d’autres de la gabegie et de la corruption qui règnent, le premier ministre marocain Abbas El-Fassi pâtit d’une piètre popularité car il est notamment connu pour être à l’origine d’un énorme sandale survenu en 2003 et à la suite duquel quatre jeunes marocains s’étaient suicidés[4].

L’image du Maroc à l’étranger, et notamment en France, est souvent celle d’un pays résolument tourné vers l’avenir, qui pratique un islam tolérant et éclairé et où les droits de l’homme et de la femme sont en progression. Cette image d’Epinal ne résiste pas à l’examen des faits et il nous incombe de tordre le coup à cette illusion. Car le Maroc va mal. Et ce n’est pas en dissimulant la vérité que le pays pourra affronter les défis majeurs qui lui font face. Les autorités, tout comme les promoteurs de l’UPM (dont le Maroc a été un fervent partisan) devraient se pencher d’urgence sur cette crise que subissent les Marocains (comme bien d’autres peuples de la Méditerranée d’ailleurs).

Car si tout n’est pas à rejeter dans ce projet d’UPM (notamment en ce qui concerne la dépollution de la Méditerranée, le développement des énergies renouvelables comme l’énergie solaire etc.), il est néanmoins consternant de constater que certains chefs d’Etats et de gouvernements réunis pour cette grand-messe diplomatique soient non seulement sourds aux revendications de leur peuple mais qu’ils ne se rendent même pas compte des dangers préoccupants qui guettent leur société.

Contrairement à ce que beaucoup d’observateurs et d’analystes pensent, ce n’est pas le spectre de l’islamisme qui menace la société marocaine. Et même si les faits de terrorisme ont secoué le pays depuis quelques années (faits qu’il faut condamner sans condition) ce dernier devra affronter d’autres périls bien plus inquiétants pour son avenir. A l’heure où des millions de MRE (Marocains résidants à l’étranger) rentrent au « bled » pour passer leurs vacances, il ne faudrait pas sous-estimer cette véritable bombe à retardement qui menace d’exploser. Car le Maroc, charnière entre l’Europe et le continent africain, vit une évolution qui n’est pas très rassurante. Soumis à des vents contraires, tiraillé entre un respect profond pour sa religion, ses traditions et sa culture et une attirance quasi-irrésistible envers un Occident et son mode de vie magnifié et souffrant d’innombrables maux, la société marocaine devra relever seule tous les défis évoqués auxquels, ni les élites marocaines, ni les initiateurs du projet d’UPM ne semblent s’intéresser.

 


[1] Il y a plusieurs mois, une vidéo montrant des gendarmes en flagrant délit de corruption avait fait scandale et avait été visionnée par des dizaines de milliers de personnes sur Internet…

[2] On trouve au Maroc la plus grande superficie avérée de culture de cannabis au monde. Les chiffres et les enquêtes des différentes études de l’ONU donnent le vertige : le Maroc fournit 80% de la résine consommée en Europe et 28% de la résine produite dans le monde viennent du seul sol marocain…

[3] Le gouvernement marocain a lancé il y a quelques années un projet ambitieux de développement du tourisme dans le royaume. Le plan Vision 2010 cherche à atteindre 10 millions de touristes en 2010 et ce pari est en passe d’être gagné vu que sept imposantes stations balnéaires sont en cours d’aménagement ou de construction sur le littoral marocain. Il est vrai que le tourisme constitue la première source de devises du pays avec 5 milliards d’euros. 6,6 millions de personnes avaient visité le Maroc en 2006 et l’augmentation du nombre de touristes était de 12% en 2007. Les Français sont les plus nombreux.

[4] Une entreprise émiratie, Annajat, avait signé, en 2003, une convention avec l’agence marocaine pour l’emploi, un organisme sous tutelle de M. El-Fassi, alors ministre de l’emploi. Il s’agissait d’offrir un emploi aux jeunes chômeurs. Le ministre était intervenu à la télévision pour faire la promotion de l’initiative d’Annajat. Le dossier des candidats devait être accompagné d’un examen médical très coûteux à réaliser dans une clinique de Casablanca. Au final, des dizaines de milliers de jeunes avaient été grugés. Le scandale avait été rapidement étouffé par les autorités. Quatre des candidats à l’émigration s’étaient suicidés. Cf. M. El-Fassi, chef du parti conservateur marocain de l’Istiqlal, nommé Premier ministre, Le Monde du 21 septembre 2007.

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Auteur : Nabil Ennasri

Diplômé de l’Institut d’Etudes Politiques d’Aix-en-Provence, est actuellement doctorant à l'Université de Strasbourg et étudiant en théologie musulmane.

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