L’Occident, Israël, la démocratie et…les autres

A force de brimer le peuple, de le priver de ses choix politiques et de sa souveraineté la plus fondamentale,

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lundi 16 juillet 2007

« Est-on encore démocrate si on conditionne son soutien aux élections libres par le triomphe de ceux en qui on se reconnaît ? » Ghassan Salamé

La situation actuelle dans les territoires palestiniens devrait normalement préoccuper chacun d’entre nous, musulman ou non, en d’autres mots, toute personne de conscience droite résolue à comprendre le fond du problème et révoltée par l’inertie dont fait lamentablement preuve ce que l’on ose encore appeler : « La Communauté internationale ». Pourquoi laisse-t-on les choses s’envenimer est-on droit de nous interroger ?

Aussi, je ne parlerai pas forcément en tant que spécialiste du Proche-Orient et encore moins d’Israël ou de la Palestine sans être totalement un néophyte en la matière ; mais tel un modeste citoyen s’essayant, autant que faire se peut, au délicat exercice de l’esprit critique à l’aune d’éléments ou d’événements précis, documentés s’il en est ; susceptibles ainsi d’éclairer un tant soit peu un conflit interpalestinien (qui implique des parties tierces extérieures à la région) au premier abord inextricable. Comment en est-on arrivé là ?

Ce faisant, je tenterai de démontrer que le Hamas (Mouvement de Résistance Islamique) était, il y a encore peu, fréquentable, et qu’il n’est absolument pas le principal responsable de la situation de blocage et d’impasse face à laquelle nous nous trouvons depuis des mois. Celle-ci est-elle au contraire la résultante de trois fautes majeures, outre l’abandon de « la feuille de route », imputables pour une large part aux grandes puissances de ce monde, y compris Israël, et accumulées depuis janvier 2006 ; point de départ des difficultés et des tensions entre bandes interposées dans les Territoires ; dans la bande de Gaza en particulier.

-  Non reconnaissance internationale de la sanction des élections législatives démocratiques du 25 janvier 2006 ayant donné au Hamas une confortable majorité ; soit 74 sièges de députés sur les 132 que compte le Parlement. Les aides traditionnellement allouées par les Etats-Unis, l’Union européenne et d’autres pays du monde (pays arabes, Japon) aux Palestiniens sont en conséquence, en guise de représailles, gelées.

-  Le gouvernement d’union nationale constitué en urgence à l’occasion de la rencontre du 8 février 2007 entre des membres du Hamas et du Fath à la Mecque en Arabie saoudite, à l’initiative de Riyad, après des mois de conflits internes, n’a pas été soutenu et encouragé vaille que vaille dans la voie du dialogue et de la sortie de crise ; en raison de la continuelle stigmatisation des islamistes, perçus invariablement comme des ennemis résolus de la paix avec Israël.

-  Enfin, le maintien au sommet de l’Etat de Mahmoud Abbas, soutenu presque sans réserves par les Etats-Unis, Israël et leurs alliés européens (en gros le Quartet composé des Etats-Unis, de l’Union européenne, de la Russie et de l’ONU), alors même que sa légitimité au sein de la population palestinienne est écornée et que son principal soutien le Fath, a subi justement un revers retentissant aux dernières élections législatives.

Les explications ou à défaut, la description des faits, avancées par les grand medias ne me satisfont pas, car ils court-circuitent bien trop souvent le matériau empirique théorisé et testé ensuite par les politologues sur le terrain ; effort d’investissement théorique et empirique ô combien nécessaire précisément, à qui aspire à une intelligence pleine et entière à ce qui s’apparente aujourd’hui aux prémices d’une guerre civile larvée.

Le paysage audiovisuel français notamment s’attache à l’instantané en dehors de tout investissement historique conséquent, sur les racines profondes du conflit israélo-palestinien et de ses ressorts ; peut-on sincèrement lui en faire grief quand trois minutes à peine sont consacrées ici ou là à un problème aussi complexe ? Il faudrait, le cas échéant, lui faire le reproche catégorique de survoler la question là où il serait crucial de s’y atteler beaucoup plus durablement et profondément en conviant régulièrement des spécialistes confirmés sur le sujet.

C’est pour tout dire de notre devoir, de notre responsabilité, au moins collective, de vérifier les sources, de les soumettre à examen lorsque l’on estime les informations fournies courtes et partielles ; voire tronquées ou biaisées. A plus forte raison dans le contexte proche oriental.

L’émotion, on le sait, se substitue hélas fréquemment aux exigences scientifiques minimales, impératives cela va sans dire, pour la clarté des débats et l’avancement d’interprétations étayées par les acteurs de terrain ; a fortiori quand des mots-valises ou fourre-tout tels que « islamiste », « milicien » sont accolés à un vocabulaire guerrier, suscitant l’opprobre et désignant indistinctement les protagonistes du Hamas. Les téléspectateurs et/ou les lecteurs de journaux nationaux occidentaux sont à cet égard à longueur d’ondes et de flash infos, littéralement matraqués.

J’en veux pour preuve, les derniers titres du Monde dont on peut en citer quelques-uns : « Dans Gaza conquise les miliciens du Hamas paradent au volant de jeeps prises au Fatah (c’est nous qui soulignons) » ; « Mahmoud Abbas refuse tout dialogue avec ‘les putschistes’ du Hamas[1] (c’est nous qui soulignons) » ; de tels expressions ou arguments sont employés et/ou réutilisés ensuite par les journalistes sans précaution aucune ; tendant à présenter les événements dans un manichéisme des plus absolus.

On aurait a priori, d’un côté les légalistes et légitimistes : l’Autorité palestinienne présidée par Mahmoud Abbas et soutenue par le Fath et l’Occident ; et de l’autre, « les miliciens », les «  activistes » lorsque ce n’est pas « les terroristes » du Hamas, quant à eux considérés ici et ailleurs comme des « putschistes » invétérés et des ennemis des libertés.

En effet, le Hamas est quasi systématiquement présenté, dans les colonnes de journaux, comme s’il s’agissait d’un mouvement illégitime, illégale et qui plus est dépeint comme le principal fauteur de troubles dans la région ; menaçant et la sécurité d’Israël ; et pis ; l’intégrité de l’Etat et des Territoires palestiniens ainsi que par conséquent la sécurité de ses habitants. Ce qui justifierait pour le sens commun, sa dissolution et/ou liquidation pure et simple !

On donne par ailleurs plus volontiers la parole à leurs adversaires ; en particulier à Mahmoud Abbas, interlocuteur privilégié et choyé par les Américains et l’Etat hébreu ; lequel leader ne lésine pas sur les mots pour discréditer l’ensemble des dirigeants et militants islamistes auprès des opinions publiques. « Terroristes, meurtriers et putschistes[2] » se plaît-il à déclamer pour (dis)qualifier ses adversaires politiques et tenter ainsi de dissimuler ses graves échecs tant en politique intérieure qu’en politique extérieure.

Pour éviter ces poncifs ou ce genre de jugement expéditif, il est indispensable aussi bien de s’enquérir de travaux synthétiques importants réalisés par des socio-politistes qui analysent, décortiquent le discours produit par les acteurs ; mais il convient également de s’interroger, comme nombre de chercheurs en sciences sociales le font, sur l’histoire et les conditions de production du discours des enquêtés eux-mêmes ; lesquels ne sont plus alors simplement des « objets » du discours médiatique.

Brièvement, quelques mots d’ordre historique pour planter le décor général. Le Hamas[3] a été fondé par « la Société des Frères Musulmans au lendemain du déclenchement de la première intifada (souligné par les auteurs)[4] » du 9 décembre 1987[5] ; elle-même la conséquence directe de la conjugaison de multiples facteurs dont le plus important d’entre tous sans doute : le processus israélien de colonisation effréné de nouvelles terres sur fond d’humiliations des populations locales, économiquement et socialement asphyxiées. En guise d’illustration, on peut évoquer sur le plan territorial, les sources d’eau de la bande de Gaza et de la Cisjordanie qui ont, en cette période, été détournées au profit des colonies israéliennes, au détriment des Palestiniens.

A ce titre, le Parti conservateur de droite (qui fédère également des sensibilités religieuses et orthodoxes) du Likoud, arrivé au pouvoir en Israël en 1977 avec un discours religieux messianique, est l’un des agents collectifs central ayant conduit à la constitution et solidification de l’islamisme palestinien, en portant stratégiquement le conflit entre les forces politiques palestiniennes notamment, sur le terrain religieux.

Il tenta de cette manière, toujours selon le politologue Robinson, de faire pièce au parti laïque et nationaliste arabe de l’OLP, et ce en encourageant justement l’émergence d’un espace d’expression politique à ses concurrents islamistes ; en ce qui les concerne préoccupés à leurs débuts essentiellement, par l’islamisation sociale pacifique de la société ; davantage donc que par l’idée d’une confrontation directe avec Israël, quand bien même dans les territoires occupés. Ne soyons pas naïfs pour autant ; jamais l’Etat hébreu n’a eu l’idée de « soutenir » mordicus le courant islamiste.

Il a beaucoup plus voulu l’instrumentaliser en vue d’asseoir ses visées qui passaient apparemment par l’affaiblissement, entre autres, de l’OLP. C’était sans compter sur les capacités organisationnelles et mobilisatrices des islamistes.

La nébuleuse islamiste va alors progressivement se scinder en groupes peu ou prou violents qui réagiront par des attentats en réponse aux agressions de l’armée d’occupation, par différenciation idéologique et tactique par rapport à la sorte de quiétisme de leurs « frères » du Hamas naissant.

C’est la fameuse devise : « diviser pour mieux régner » qui prend ici tout son sens et qui a été habilement exploitée par l’Etat juif d’alors. Cette stratégie s’est montrée payante puisque les relations entre l’OLP et les islamistes se crispent à l’aube de 1980. Entre 1977 et 1987, la branche palestinienne des Frères Musulmans est entretenue, ménagée en vue d’affaiblir les nationalistes en perte de vitesse.

Cependant, les accords d’Oslo conclus en 1993, que l’on présente un peu trop vite, avec naïveté ou perfidie, comme l’amorce d’une paix durable entre Israël et la Palestine, ne sont que poudre aux yeux ; pis, ils jetteront a contrario le trouble et le discrédit sur Yasser Arafat et l’OLP :

« L’examen même superficiel des termes des volumineux accords d’Oslo et du Caire révèle très vite les limites des concessions faites par Israël : son armée ne se retire nullement de Gaza mais s’y redéploie. Tel Aviv ne concède aucun des attributs de la souveraineté, ni politique ni militaire bien sûr, mais pas davantage économique ou même seulement administrative, et a fortiori de politique étrangère, des facilités élémentaires de communication avec le territoire égyptien voisin étant refusées. Les parcelles ‘autonomes’ restent en fait, par Palestiniens interposés, sous la gestion la plus directe de la puissance israélienne, et truffés de colonies dont aucune promesse n’a remis en cause pour l’heure ni le maintien ni même le déploiement[6]. »

Toujours est-il que le Likoud a, sinon crée de toutes pièces évidemment, à tout le moins favorisé et toléré les islamistes à la fin de la décennie 1970 afin de faire contrepoids à l’Organisation de Libération de la Palestine (OLP) appréhendée par les autorités israéliennes de l’époque comme on ne peut plus dangereuse (par rapport aux islamistes) pour les intérêts et la sécurité de l’Etat hébreu. Cette coopération des Israéliens avec le Hamas est d’après Robinson, éminemment intéressée et tactique et ne doit rien à une quelconque sympathie pour les activistes islamistes :

« For their part, the Islamists benefited from Israeli assistance in their drive ton undermine the PLO and push their own agenda in its place. They was clearly no ideological love lost between Palestinian Islamists and Israel. The cooperation Hams received from Israel must be considered tactical[7]

Les auteurs des 100 clés du Proche-Orient insistent sur le fait notable selon lequel la Société qui allait donner naissance plus tard au Mouvement de la Résistance Islamique (en 1988), était d’abord investi dans des activités sociales et religieuses avant que son Chef spirituel, en la personne de feu Ahmad Yassine, ne lui eût conféré par après, une mission de résistance à l’occupation ; nettement plus affirmée dès lors pour les raisons présentement esquissées.

C’est par conséquent dans un contexte de violence sous l’effet de l’offensive sanguinaire de l’armée israélienne à l’occasion de la première intifada (1987-1993) et d’annexion de Jérusalem proclamée par l’Etat hébreu capitale « éternelle et indivisible », que née et s’enracine peu à peu le Mouvement islamiste ; lequel se renforcera au gré de l’occupation et de durcissement de la politique israélienne à l’endroit des Palestiniens et du discrédit populaire grandissant affectant l’OLP de Yasser Arafat. A cela s’ajoute enfin la clientélisation progressive du Fath en décalage avec les attentes du peuple palestinien, dans son écrasante majorité, socialement et économiquement aux abois.

Affirmer incessamment, à l’instar d’Israël et de la communauté internationale, que c’est parce que le Hamas ne reconnaît pas l’existence de l’Etat hébreu qu’il importe de ne pas dialoguer avec ses membres, est un argument spécieux voire fallacieux pour les raisons suivantes : pourquoi dans ce cas, avoir soutenu presque sans réserves et pendant longtemps, le mouvement islamiste en question et avoir laissé se dérouler les élections législatives de 2006 sans cris et gars  ; du moins avant que le résultat définitif ne soit connu et alors même qu’il était attendu ? Cela nous rappelle immanquablement, toutes choses étant égales par ailleurs, le drame algérien survenu au lendemain de l’annulation des résultats du scrutin législatif de 1991 ayant porté les islamistes du FIS en tête du premier tour.

Ce qui voudrait dire alors que les chantres de la démocratie n’appliquent et ne reconnaissent tout uniment ses règles qu’en contexte occidental ? Par ailleurs, a-t-on observé que Israël, les Etats-Unis et l’Union européenne n’ont même pas laissé au gouvernement palestinien à majorité islamiste le temps de gouverner, en vue justement d’apprécier concrètement alors son possible pragmatisme et son éventuel degré d’ouverture. Au contraire, ils s’obstinent à soutenir une Autorité palestinienne exsangue, laquelle n’a comme seul recours pour dissimuler son incurie, qu’à faire peur et donner des gages de toutes natures aux Occidentaux et à Israël, au détriment des intérêts immédiats des peuples palestinien et israélien.

Pourtant, l’on sait pertinemment que « le champ politique » quel que soit le contexte dans lequel évoluent les forces sociales et les mouvements politiques, est structuré, alimenté par des rapports de force entre les différents courants ; et que ceux-ci dépendent étroitement des institutions, du contexte politique national, international et de l’interaction entre les agents et/ou parties prenantes. Qu’est-ce à dire ?

Le Hamas aurait ainsi nécessairement été amené, si on lui avait au minimum accorder le bénéfice du doute, à considérer que son action politique ne peut avoir de sens et de crédibilité qu’à la condition de prendre fait et cause d’un certain « ordre politique » ; tel que l’existence de l’Etat d’Israël ou de règles internationales ; précisément afin de peser de tout son poids sur les décisions politiques à venir, concernant la création d’un Etat palestinien tout hypothétique pour l’heure, et s’agissant également du statut des territoires occupés ou non.

A force de brimer le peuple, de le priver de ses choix politiques et de sa souveraineté la plus fondamentale, on risque à terme, d’obérer les chances de paix en démultipliant peut-être dans cette région déjà fortement éprouvée par les guerres, les poches de résistances ; y compris des plus « radicales », quand les opportunités politiques offertes aux oppositions sont précisément nulles ou presque. Et que les régimes en place empêchent en outre délibérément, le mécontentement populaire se traduire dans les urnes, par des options politiques et sociales concurrentes.

Enfin, on court un autre risque, non moins mineur : celui de générer inéluctablement des conflits majeurs ailleurs ; en d’autres endroits du globe ; par exemple dans des pays occidentaux considérés comme des ennemis de la liberté et du droit des peuples à l’autodétermination. Ce que nous redoutons et déplorerions tous, si le pire devait arriver.

Haoues Seniguer.



[1] Respectivement les titres des éditions du 15 juin 2007 et du 20 juin.

[2] Titre du 21 juin 2007.

[3] Robinson (Glenn.E), « Hamas as Social Movement », dans Wiktorowicz (Quintan) (ed), Islamic activism. A Social Movement Theory Approach, Indiana, Indiana University Press, 2004, p. 112-139. Le politiste américain démontre bien que le Mouvement islamiste palestinien est composé de membres qui ont reçu une éducation scolaire, universitaire moderne en Europe et en Amérique du Nord, précisément dans les grandes capitales ; ayant étudié des disciplines aussi différentes que l’ingénierie ou la médecine. Aussi, même si ces derniers, du moins certains d’entre eux, ont étudié quelque peu la jurisprudence islamique, l’écrasante majorité en revanche, n’a pas fréquenté des écoles religieuses. Glenn Robinson termine en indiquant que les islamistes prennent racine dans la société moderne (their roots in modern society) et proviennent des nouvelles classes moyennes (enseignants, ingénieurs, journalistes, scientifiques etc). Les rangs du Hamas, comme d’ailleurs ceux d’autres partis ou associations de la mouvance islamiste moderne ou contemporaine, ne sont donc pas composés, contrairement à ce que suggérerait une certaine presse, de théologiens ou plus vulgairement « de fous de Dieu » ; loin s’en faut !

[4] Gresh (Alain), Vidal (Dominique), Pauly (Emmanuelle), Les 100 clés du Proche-Orient, Paris, Hachette Littératures, 2006.

[5] http://fr.wikipedia.org/wiki/Premi%C3%A8re_Intifada

[6] Burgat (François), L’Islamisme en face, Paris, La Découverte, 1995, p. 179-180.

[7] Robinson (Glenn.E), Op.cit., p. 124.

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Auteur : Haoues Seniguer

Chercheur au groupe de recherches sur la Méditerranée et le Moyen-Orient

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