L’Islam et l’Occident : Les enjeux du sens et les aléas de la puissance (partie 1)

Il ne passe pas un événement dans le monde d’aujourd’hui, dans un espace géographique et géopolitique

lundi 12 juillet 2004

« Il n’y a rien d’aussi "autre" que ma mort, index de toute altérité. Mais rien non plus ne précise mieux la place d’où je puis dire mon désir de l’autre, ma gratitude d’être -sans garant ni bien à offrir- reçu dans le langage impuissant de son attente ». [Michel de Certeau (1925-1986)]

Il ne passe pas un événement dans le monde d’aujourd’hui, dans un espace géographique et géopolitique important, sans qu’il n’évoque le langage de l’affrontement et du conflit, comme si la soif de susciter les discordances et temporiser la paix devait primer en dépit des discours emphatiques, mais pas sans fourberie implicite, hissant les slogans de la paix et de la démocratie. Non seulement le langage politique et idéologique obstiné, mêlé de tendances xénophobes et ethnocentristes, qui prolifère incessamment, mais aussi le discours dit « mythique » qu’on avait jusque-là écarté et décimé au nom de la raison est accaparé pour justifier l’injustifiable et briser l’intraitable. Ce discours « mythique » qui pourrait justifier tant de mots offensifs et tant de maux irrémédiables va dans le sens de ressusciter les prophéties et les hyperfuturismes millénaires (comme « Nostradamus »). Il ressuscite les sensibilités conflictuelles et les ressentiments mutuels qui ont longuement jalonné l’histoire des invasions, des croisades, des expansions, des colonisations, des attaques et des contre-attaques, mais aussi des représentations stimulées, des images exaspérées et des icônes modelées. Dans cet imaginaire quasiment baroque, mythe et réalité s’entrechoquent et s’interpénètrent donnant naissance à une forme de discours « hyperréel » si nous faisions référence à Jean Baudrillard (1), l’un des éminents représentants de la pensée postmoderne. Peut être le sujet le plus sensible et le plus âpre à aborder est le rapport que l’Occident entretient avec les autres cultures, l’islam faisant partie. Nous allons voir que la perception que l’un fait de l’autre répond à une logique passionnelle dépourvue de toute intelligence et ceci se voit clairement dans le discours virulent qui foisonne et prolifère de part et d’autre. On assiste plus à la publication de livres sur l’arrogance occidentale et sur l’intégrisme islamiste que sur l’histoire critique des idées religieuses et politiques dans les deux aires respectives. En réalité, le discours scientifique institutionnalisé au profit d’une intelligence politicienne restreinte et bornée n’a pas su passer son message outre les abus et les interprétations fallacieuses pour justifier un acte comme l’ingérence et les sanctions économiques ou juger un comportement en accusant une religion de favoriser l’intégrisme. Et la conscience moderne dans tout cela ? Une simple errance dans l’archipel des opacités individualistes.

Nous donnerons le point de vue de deux penseurs érudits sur le rapport Islam-Occident, l’algérien Mohammed Arkoun (Université de la Sorbonne-Paris) et le marocain Mohammed Abed El Jabri (Université de Rabat) pour terminer avec une interrogation sur l’avenir d’une coexistence qui demeure toujours une présomption, vu la montée implacable de la xénophobie.

« l’Islam attend de l’Europe qu’elle réintègre l’espace méditerranéen et son univers de sens et de valeurs » [M.Arkoun].

Le Professeur Arkoun représente, selon nous, le bon médiateur du dialogue Islam-Occident, vu sa carrière d’islamologue chevronné et fin connaisseur de la pensée islamique et occidentale. Il parle de l’attente non pas en tant qu’ « affectivité » psychologique, mais en tant qu’ « effectivité » dialogique, car l’intériorié de « l’attente » (comme disait Martin Heidegger) passe aussi par l’extériorité de « l’entente » si chère à Hans-Georg Gadamer (2), c’est-à-dire le dialogue positif et fructueux. L’existence dans le monde (« Dasein ») ne peut être sans rapport à l’altérité (« Mitsein »). C’est ce « Mitsein » et cette « coexistence avec.. » qu’il serait, désormais, préférable d’approfondir et de promouvoir.

Délimitations terminologiques sont indispensables pour savoir ce qu’on entend par "Islam" et par "Occident" afin de dissiper toutes les nuées subconscientes et noosphériques (3) qui aliènent la conscience moderne du savoir rudimentaire du public au savoir complexe et érudit de l’élite intellectuelle. La première tâche qui demeure nécessaire est de "désidéaliser" ces concepts de "Islam" et de "Occident" qui planent encore dans des conceptions métaphysiques et universalistes : « Des progrès restent à faire, écrit Mohammed Arkoun, pour émanciper le regard, les interprétations, la conceptualisation de l’a priori théologico-idéologique que l’Islam est un monde "oriental," irréductible à tout autre, radicalement opposé à l’Occident et au christianisme, par des enseignements, des attitudes mentales essentialisées, substantifiées, rigidifiées par la double action répétitive du discours islamiste contemporain et d’un historicisme positiviste persistant quant il s’agit précisément de l’Islam ». Comme le montre Arkoun dans d’autres études intéressantes, le monde arabe et islamique (arabo-turco-iranien) n’est pas « Orient » au sens que lui prêtent les études faites dans l’espace occidental. Il considère que la dualité Occident/Orient a été soumise aux exigences de l’esprit idéologique et fantasmagorique excluant tous les facteurs d’interpénétration et d’assimilation entre les cultures. Le véritable Orient, selon lui, est l’Asie (l’Inde et la Chine), mais le monde arabo-turco-iranien fait partie de l’Occident au sens géographique et géopolitique du terme ; Occident Nord (Europe) et Occident Sud (Les pays de l’autre rive de la Méditerranée). Occident/Orient était plutôt une dualité de distinction culturelle inspirant un certain « exotisme » et stimulant la perception imaginale, mais les coalitions mondiales et les hégémonies ascendantes ont basculé cette dichotomie vers une conception idéologique, incitant parfois à l"hostilité et l"affrontement sans aucun fondement scientifique. L’Occident désigne un « bloc » géopolitique, géo-économique et géo-monétaire représenté par huit pays (G7+Japon) les plus riches de la planète qui se réunissent régulièrement pour redéfinir la valeur géostratégique et retracer la carte politique, économique et commerciale en fonction de laquelle ils fondent leurs politiques respectives. Ils détiennent, par ailleurs, une suprématie sans partage qui se déploie dans le savoir scientifique, le pouvoir technologique et la puissance économique et monétaire. Il est important, en revanche, de différencier l’Occident de l’Europe. Cette dernière avait vécu une expérience historique unique dans son genre en redéfinissant les frontières nécessaires et suffisantes entre la sphère religieuse et le domaine politique depuis la Déclaration universelle des droits de l’homme et du citoyen en 1789. Elle se redresse dorénavant en tenant compte des erreurs fatales commises dans les deux guerres sanglantes du 20ème siècle, mais l’exclusion d’univers symboliques et culturels demeure une pratique inflexible pour la seule raison : maintenir l’autre dans la sphère de l’étrangeté radicale. Devant ce chaos sémantique et cette dissémination axiologique, il reste l’univers méditerranéen, le fleuve réunissant les deux rives (les deux espaces culturels) dans un « face-à-face » dialogique comme il avait vu les conflits millénaires dans un « corps à corps » dévastateur. L’islam doit être vu comme phénomène ou fait susceptible d’être étudié et abordé par une intelligence appliquée, issue des sciences humaines et sociales. Il se présente comme facteur radicalement ancré dans l’historicité des comportements politiques et moraux et des créativités culturels et civilisationnels. Son ancrage et sa puissance n’ont été possibles que grâce à l’histoire et à la mémoire édifiées et orientées vers un progrès permanent. Ce progrès s’est stagné et oblitéré le jour où l’islam a perdu sa dimension historique, créatrice et mnémonique au profit d’un immobilisme et d’un repli sur soi paralysants, consolidés par le traditionalisme culturel et le fatalisme religieux, politique et social d’une part et par les agressions et les expéditions extérieures permanentes de l’autre part.

Comment le dialogue « Islam-Occident » pourrait-il se réaliser ? Il faut tout d’abord, comme le préconise M.Arkoun, détruire les vieilles images négatives et désastreuses que se font, mutuellement, les uns et les autres et briser ou, plus ou moins, corriger les préjugés : l’Occident n’est pas ce démon (matérialiste, immoraliste, athée...) et l’Islam n’est pas cette idéologie fondamentaliste et intégriste qui suscite les craintes et les hantises. Ce qui a, essentiellement, tissé cette toile complexe et embrouillée de préjugés négatifs et d’exclusions réciproques sont les « stratégies de puissance » (hégémonie, accaparement des richesses, ordre mondial unidimensionnel) qui l’ont emporté sur les « enjeux de sens » (valeurs culturelles et humanistes, esprit dialogique). Sens et puissance se rivalisent et s’excluent mutuellement. Certains redoutent une inexorable « désoccidentalisation » qui, selon eux, menace l’essence et l’existence de l’Occident. Il n’est pas nécessaire de souligner que ce type de solipsisme, d’autisme et de "raison hégémonique" ne laisse pas passer ce dilemme sans se résigner aux aléas de la puissance au détriment des enjeux du sens. Exemple : déployer des actions humanitaires dans les régions en conflit et parallèlement vendre, furtivement, les armes destructrices soumises au diktat du marché et du marchandage (l’attente de la paix "versus" les stratagèmes de la guerre) ; abonder, emphatiquement, les discours et les slogans sur la démocratie et les droits de l’homme et, simultanément, soutenir les régimes autoritaires reniant les libertés élémentaires pour maintenir les intérêts et, partant, la suprématie en bloc (l’attente de la liberté "versus" les fourberies politiciennes). Cette duplicité, pourtant à l’encontre de l’esprit philanthropique et les valeurs humanistes, nourrit, incontestablement, les images hyperboliques que les anti-occidentaux se font de l’Occident et deviennent ce que nous désignons par "hyper(dia)bolisation," à la fois diabolisation de l’adversaire et exagération des images et des clichés.

M.Arkoun estime que la construction économique, politique et culturelle de l’Union européenne permet de corriger les préjugés issus, autrefois et naguère, de ce dialogue de sourds entre les deux cultures. L’Union européenne est en mesure de remanier les images déformées et les préjugés figés dans les subconscients communs et réintégrer les valeurs et les symboles disséminés dans l’espace méditerranéen. Reste que l’Europe (*) ne doit pas tourner le dos à la partie sud de la Méditerranée (l’aire géographique et culturelle de l’Islam) pour toute entente dialogique, car notre Mare Nostrum a vécu la succession des civilisations et la cohabitation des monothéismes, des langues et des cultures. Par ailleurs, l’Europe est en train de dépasser le vieux concept de l’Etat National avec ses frontières politiques et ses spécificités culturelles et linguistiques pour s’adapter à un nouveau mode institutionnel, politique et juridique « transétatique » (Parlement européen, libre échange économique, liberté individuelle de déplacement, etc.), le résultat d’expériences historiques communes.

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