L’Islam dans les relations Arabo-Africaines (1/2)

Spécialiste des questions d’Islam dans les relations Arabo-Africaines notre collaborateur et ami Bakary Sam

mercredi 21 juillet 2004

De l’Atlantique à la Mer de Chine, l’Islam s’est largement répandu, touchant plus d’un milliard d’individus.

Cette religion à vocation universelle s’est implantée dans plusieurs régions du monde sous diverses formes. Mais la nécessité d’une adaptation sociologique, au sens où l’entend Guy Nicolas, fait qu’elle ménage les pratiques sociales locales quand elle ne se confond pas à elles pour mieux se faire accepter. Tel est le cas en Afrique de l’Ouest où la religion musulmane est devenue un facteur important de la vie sociale culturelle et politique, avec la présence de multiples confréries. Ces dernières ont assuré le rôle de jonction et d’interprètes du dogme islamique universaliste dans des cultures longtemps dominées par la ’religion des Ancêtres’, l’animisme. Le monothéisme, ainsi professé, servit de lien historique, parmi tant d’autres, entre l’Afrique Noire et le Monde arabe.

L’islam africain, baptisé ’islam noir’ bien avant Vincent Monteil, n’a jamais coupé le cordon ombilical qui le lie à ce qu’il est convenu d’appeler la ’Ummah, traduit improprement, selon les obédiences par ’nation’ ou ’communauté’ musulmane.

Au cours de l’Histoire, l’Afrique Occidentale a entretenu de réelles relations avec le Maghreb tout proche, via la Sâqiat al-hamrâ’, le sud marocain, et l’Arabie lointaine.

En effet, les routes transsahariennes ont, depuis le Moyen-Age, lié cette région au monde arabe.

Dès le XIème siècle, ce que les historiens arabes, à l’instar d’Al- ’Umarî et d’Ibn Batûta, ont dénommé Bilâd as-sûdân, (le pays des noirs) est entré en contact avec les Arabes par le commerce touchant surtout l’or, les esclaves la gomme ’arabique’ et le sel. C’est, peut-être, ce ’commerce silencieux’ dont parlait Henri Labouret, qui favorisa très tôt l’islamisation de l’Afrique Occidentale, par le Sud marocain. Les richesses de l’Afrique noire ont aussi profité aux célèbres empires médiévaux des Almoravides et même des Almohades . Nous serons, peut être, obligé de reposer l’éternelle question de la relation entre la cause et ses effets.

En d’autres termes, l’Islam s’est répandu par le biais du commerce, mais ce dernier a aussi profité des retombées produites par la ’fraternité religieuse’

Le facteur islamique, aussi, serait à la base du rapprochement des deux rives du Sahara, du moins, il aurait aidé à réduire les énormes différences socio-culturelles qui existent entre l’Afrique noire et le monde arabe

Même si, comme le soutient Jean-Louis Triaud, les influences venues du nord du Sahara ont contribué à modeler son destin, l’Afrique subsaharienne n’avait-elle pas, avant l’expansion de l’Islam, une histoire propre qui correspondait à un environnement spécifique ?

La question n’est plus, comme peuvent le supposer les tenants du culturalisme, de différencier, de spécifier deux ou plusieurs cultures mais de s’interroger sur la manière dont le facteur religieux a pu servir de lien entre les Africains et le reste du monde musulman, et surtout les Arabes.

Ces rapports ont été, depuis longtemps, négligés dans les investigations aussi bien islamologiques que politologiques, dans les recherches universitaires. Ceci est-il le résultat du retard que la tradition universitaire contemporaine a toujours eu sur les historiens arabes ? Lorsque l’on sait que le plus vieux émissaire européen, René Caillé n’arriva à Tombouctou que plusieurs siècles après Al-Bakrî en 1827, on ne peut qu’accréditer une telle hypothèse.

En effet, bien avant l’arrivée des sociétés de Géographie européennes et l’acharnement militaire du XIX ème siècle, à l’ère industrielle, les princes du Mali et de Gao étaient devenus familiers des cours du Maghreb et de l’Egypte. Kankan (ou Mansa) Musa, l’empereur du Mali, avait déjà visité l’Egypte dès le XIV ème siècle sur la route de son célèbre pèlerinage à la Mecque. Rappelons-nous, par exemple, les ambassades du Kanem auprès du souverain hafsîde de Tunis (1274) ainsi que ceux du Mali à la cour des Marînides de Fès en 1337 puis en 1348 et 1361 !

Aux anciennes voies commerciales, s’étaient ajoutées les routes du pèlerinage, avec l’islamisation première des élites africaines. Ainsi le Djérid tunisien, Ghadames ou encore Touât et Tripoli étaient reliés à Tombouctou (dans l’actuel Mali), à Gao et au Tékrour(rive gauche du fleuve Sénégal), désormais en contact avec les ports du Maroc de Tlemcen ou encore de Bougie (Bijayya en Algérie).

On pourrait, alors, avancer l’hypothèse selon laquelle les relations arabo-africaines avaient pris un tournant décisif avec l’islamisation de l’Occident africain. Elles seraient même un des enjeux politiques pendant le Moyen Age où les bouleversements socio-politiques qui secouèrent le Maghreb arabe n’étaient pas sans conséquences pour les royaumes africains.

Les confréries religieuses soufies, avec le déplacement de leurs marabouts accentuèrent le phénomène aux XVIII ème et XXème siècles. Ainsi, la Qâdiriyya avait très tôt traversé le Sahara avant de devenir le cadre par excellence d’échanges culturels et spirituels entre la Sénégambie et la Mauritanie voisine. Comme le dit Joseph Cuoq, « le désert n’est point une muraille isolant du reste du monde, c’est une mer intérieure invitant à passer d’un bord à l’autre ». De ce point de vue, l’hypothèse d’un facteur islamique comme ravificateur des relations arabo-africaines ne fait que se consolider. Mieux, ne peut-on pas le considérer comme l’une des bases historiques sur lesquelles s’est fondée la réelle coopération qui a lié les deux rives du Sahara et l’Atlantique à la Mer Rouge en passant par la vallée du Nil ?

Certes, d’autres facteurs, comme l’esclavage et des hostilités politiques, sont des données constantes des rapports arabo-africains. Mais l’islam a, par la suite, facilité le tissage de vastes réseaux d’échanges aussi bien économiques, politiques que socio-culturels. L’on se souvient, dans ce cadre, que l’or africain avait beaucoup contribué à la frappe des monnaies Fatimides, Hafsîdes et même Ommeyyades, selon certains. De telles questions mériteraient d’être posées dans le cadre d’approches sérieuses pour essayer de faire le point sur le débat complexe et houleux quant au véritable impact, ou enjeu, de la religion musulmane dans les relations entre Arabes et non Arabes, en général, et les Africains en particulier.

L’ampleur, réelle ou supposée, accordée à l’Islam sur le plan socio-politique, dans cette région de l’Afrique Occidentale, où il est essentiellement confrérique, ne peut que pousser à s’interroger sur l’impact d’une telle religion dans les rapports des différents pays et peuples partageant son dogme. Elle sert de cadre rapprochement même si, loin de l’unitarisme parfois dans lequel certains veulent l’enfermer, elle est réinterprétée, adaptée, ’moulée’ selon les contextes socio-culturels locaux.

Nous croyons, ainsi, au-delà des suppositions et des clichés simplificateurs, qu’il est important de réfléchir sur la question, aussi bien dérangeante que problématique, de l’existence réelle, politique, effective, d’une ’Communauté musulmane’qu’on appellerait « ummah » pouvant susciter, au sens où l’entend Maxime Rodinson, un ’patriotisme de communauté’. Autrement dit, il faudrait voir si et comment l’appartenance à l’Islam et l’adoption de son dogme, font de tous les adeptes de cette religion, malgré leur diversité d’approche, une communauté au moins ’sentimentale’. Dans l’approche des faits internationaux, il serait intéressant d’y réfléchir tout en essayant de prendre en compte l’interpénétration des facteurs politique et religieux.

1. Monteil Vincent : L’Islam noir : une religion à la conquête de l’Afrique, Paris Seuil, 1980.

2. Confrétrie Soufie créée par un saint d’origine irakienne dont le tombeau est à Baghdad, Sidi Abdel qâdir al-jîlânî.

3. Cuoq J/ dans son introduction au Recueil des sources arabes concernant l’Afrique Occidentale, Ed. CNRS , 1985, p25.

4. Rodinson Maxime : Islam : politique et croyance, Fayard 1993, p89

5. Voir Alphonse Gouilly : l’Islam dans l’Afrique Occidentale Française, Paris 1952 ; pp248-49

6. ibid p89.

7. Huntington P. Samuel : The Clash of Civilizations, Revue Commentaire, Avril 94

8. rappelons que le Sénégal, comme le Maroc avait envoyé des troupes dans le Golfe.

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