L’Emir, modèle contemporain de l’ « Homme universel » (1/2)

Fondateur du premier Etat algérien moderne, grand stratège militaire, chevalier des temps amers et héros ma

jeudi 24 juillet 2008

Fondateur du premier Etat algérien moderne, grand stratège militaire, chevalier des temps amers et héros magnanime, fin lettré rompu à la philosophie grecque et aux diverses sciences islamiques, humaniste ayant oeuvré à la rencontre entre l’Orient et l’Occident, l’émir Abd El Kader fut tout cela, et bien plus. Le réduire à l’un ou l’autre de ces aspects serait le trahir, car tous prennent leur sens dans l’identité profonde de l’Emir : le spirituel musulman guidé par l’inspiration prophétique et le modèle muhammadien, le soufi ayant réalisé intérieurement l’universalisme du message islamique.

L’Emir dévoile sa vraie personnalité à Mgr Dupuch, ancien évêque d’Alger, et l’un de ses plus fervents admirateurs : « Tel que vous pouvez m’entrevoir dans le miroir de notre conversation, je ne suis pas né pour devenir un homme de guerre, ou, du moins, pour porter les armes toute ma vie, me disait-il [c’est Mgr Dupuch qui parle] dans un de nos derniers épanchements de coeur ; je n’aurais pas même dû l’être un seul instant ; et ce n’est que par un concours tout à fait imprévu de circonstances, que je me suis ainsi trouvé jeté tout à coup, et si complètement, en dehors de ma carrière de naissance, d’éducation et de prédilection, vers laquelle, vous le savez, j’aspire sincèrement [...]. J’aurais dû être toute ma vie, je voudrais du moins redevenir avant de mourir un homme d’études et de prière, il me semble, et je le dis du fond de mon coeur, que désormais je suis comme mort à tout le reste » [1].

La vocation première et dernière de l’Emir est donc l’étude et la contemplation. Mais, en tant que wârith muhammadî, « héritier muhammadien », il lui fallait joindre l’action à la contemplation. Prédisposé pour le « grand jihâd », c’est-à-dire la lutte contre les passions et les illusions que nous secrétons tous, l’Emir a accepté pour un temps de pratiquer le « petit jihâd », la guerre défensive contre un ennemi extérieur, tant que son devoir lui semblait se trouver là.

Avant de voir sur quels fondements repose l’humanisme spirituel de l’Emir, donnons-en quelques exemples. C’est lui qui prend l’initiative de rédiger un règlement dans lequel il impose à ses soldats le respect absolu des prisonniers français, et ceci bien avant les conventions modernes qui datent de 1949. « Depuis plusieurs années, grâce à lui, écrit Mgr. Dupuch, les soldats français, tombés entre les mains des Arabes, ne sont plus égorgés ; une loi sévère commande le respect et les plus grands soins pour les prisonniers » [2]. L’évêque précise que l’Emir a pris pour modèle sur ce point le prophète Muhammad. Ce n’est pas un humanisme contourné ou affecté que pratique l’Emir, puisque les prisonniers mangent la même nourriture que lui, laquelle est préparée par sa propre mère. On comprend que tel ancien prisonnier français, devenu gardien du Jardin des Tuileries, ait demandé à être muté à Pau, où était alors retenu l’Emir, ou que tel autre ait supplié l’Emir de le laisser partir avec lui en Turquie pour le servir. L’armée française, on le sait, était loin d’avoir les mêmes égards pour les prisonniers algériens.

La hauteur de vues de l’Emir apparaît dans le fait que, alors qu’il combat cette armée coloniale, à aucun moment il ne fait d’amalgame entre l’impérialisme agressif de la France et la religion chrétienne qui est celle des conquérants. Au beau milieu des hostilités, il noue des liens avec des représentants du christianisme et prône un rapprochement entre les deux religions. C’est là qu’intervient le charisme de l’Emir. Son principal interlocuteur, le général Bugeaud, confesse d’ailleurs que l’Emir « ressemble assez au portrait qu’on a souvent donné de Jésus-Christ », et il le définit comme « une espèce de prophète » [3]. Durant sa détention en France, entre 1847 et 1852, l’Emir, qui a une bonne connaissance des religions juive et chrétienne, exerce une grande fascination en milieu chrétien. Tel vicomte parisien raconte qu’il a rencontré en la personne de l’Emir un musulman expliquant mieux le Verbe de Dieu et la nature du Christ que les prêtres [4].

Un certain du Plessis a laissé un ouvrage précieux sur le séjour de l’Emir et de son entourage à Amboise : « Au château d’Amboise [...] on trouve de ces filles saintes que la religion a dévouées au service de l’humanité. Deux soeurs de charité ont été placées auprès de la tribu arabe ; elles demeurent au château, ne quittent pas l’appartement de la sultane, la quittent peu elle-même, soignent ses enfants, voient à tout instant l’Emir, qui a pour elles le respect le plus affectueux. Les excellentes filles n’ont pu se défendre de cette fascination qu’il exerce sur tout ce qui l’approche. Quelques susceptibilités religieuses, certains détails de moeurs, auraient pu très légitimement modérer cette attraction. Il n’en a pas été ainsi. Elles proclament au contraire qu’il n’est pas une vertu chrétienne qu’Abd-el-Kader ne pratique au plus haut degré ; elles vénèrent l’illustre prisonnier ; et l’une d’elles, qui a pourtant passé l’âge des illusions et des entraînements, déclare qu’elle ne le quittera jamais, et que s’il sort de France, elle suivra ses pas et sa fortune, dévouant à lui et aux siens le reste de sa vie [5]  ». On ne peut mieux témoigner du rayonnement spirituel de l’Emir, et de sa stature d’ « Homme universel », l’insân kâmil du soufisme, reconnue même par les non musulmans.

Ailleurs, Mgr. Dupuch évoque le cas de deux prisonniers français, au cours des hostilités, qui voulaient entrer en islam auprès de l’Emir ; celui-ci le leur déconseilla, craignant qu’ils soient considérés comme des traîtres s’ils venaient à être rendus à l’armée française [6] : Lâ ikrâha fî l-dîn, « Pas de contrainte en matière de religion » (Coran 2 : 256). Nous possédons un autre témoignage, qui montre l’admiration qu’avaient certains chrétiens pour l’Emir, et même l’intimité qu’ils cherchaient à établir avec lui. Ce témoignage, totalement inédit, émane d’un prêtre français, le curé Greuet, qui demandait la charité

  •  vertu chrétienne cardinale - à un « prince musulman ». Il s’adresse à un proche de l’Emir ou à son secrétaire. La lettre est datée de janvier 1852 ; l’Emir est donc encore détenu à Amboise. Voici les extraits les plus significatifs de cette lettre :

    Monsieur,

     Je suis un prêtre que l’infortune a visité depuis les événements de 1848 ; et je viens me confier à vous, dont la magnanimité est bien connue.
     Dieu, qui gouverne toute chose, m’a inspiré l’idée de faire un appel par votre entremise à la générosité de la grande âme du Prince Abd-El-Kader.
     Je suis accablé d’une dette de cinq mille francs. Or, si je suis victime du malheur, c’est pour avoir voulu rendre service à mon semblable, et c’est aussi par suite de la mort de mon père, enlevé par le choléra en 1849 [...].
     Nous sommes tous les enfants d’un même père, qui est Dieu. C’est pour cela que je me permets de recourir à la charité du prince africain par votre efficace intermédiaire.
     Il est digne de ce grand homme de sauver un jeune prêtre français qui espère en lui ! [...]
     Ma reconnaissance sera éternelle ; et le Dieu au ciel bénira l’illustre guerrier qui a rendu son nom immortel...
     Je dirai à Monseigneur mon Evêque et à
    la France qu’un grand homme, descendant de Mahomet, m’a rendu à la vie et au bonheur, moi, victime du malheur...

    Il existe encore beaucoup de documents inédits de ce type - notamment sous forme de correspondance - qui méritent d’être exploités et présentés au public, car, dans leur simplicité, ils sont le reflet le plus fidèle du charisme de l’Emir.

    A suivre...



    [1] Mgr. Dupuch, Abd El-Kader au château d’Amboise, Paris, 2002, p. 21-22.

    [2] Ibid., p. 94.

    [3] Introduction par M. Chodkiewicz de : Emir Abd el-Kader, Ecrits spirituels, Paris, 1982, p. 16.

    [4] B. Etienne et F. Pouillon, Abd el-Kader le magnanime, Paris, 2003, p.62.

    [5] M.A. du Plessis, Les Arabes à Amboise, Blois, 1856, p. 249.

    [6] Mgr. Dupuch, op. cit., p. 17.

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