L’Emir Abdelkader et la modernité occidentale au XIXe siècle (partie1)

La présente contribution se propose de répondre à la question de savoir dans quel cadre civilisationnel s

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lundi 16 juin 2003

La présente contribution se propose de répondre à la question de savoir dans quel cadre civilisationnel s’inscrivait l’action et la réflexion de l’Emir Abdelkader, de faire état de l’attitude du grand résistant algérien dans ses rapports avec la modernité dont l’Europe occidentale du XIXe siècle finissait de poser les fondements.

Ceci pose au préalable la nécessité de cerner les grandes lignes de ce qu’est la modernité.

La modernité stricto-sensu est le caractère de ce qui est nouveau nous apprennent les dictionnaires. Mais du point de vue qui nous préoccupe cette définition ne nous est pas d’un grand secours.

Le terme « modernus » selon Mohammed Arkoun est apparu à la fin du Ve siècle de l’ère chrétienne pour marquer le passage de l’antiquité romaine au christianisme.

On a ainsi voulu donner à ce terme qui deviendra modernité, le sens de rupture avec une époque et d’avènement d’une autre, implicitement porteuse de progrès, de meilleures conditions de vie, d’une civilisation supérieure pour tout dire.

C’est ce sens-là qui sera retenu pour le développement de cette réflexion.

Il faudrait dès lors admettre qu’à l’émergence de la société chrétienne, l’humanité n’en était pas à sa première modernité.

L’histoire nous enseigne que la Mésopotamie, le Moyen-Orient ainsi que l’Asie en ont produit plusieurs bien avant l’avènement de l’empire romain.

La plus importante de toutes, celle qui fût la plus profonde rupture avec l’ère préhistorique, est apparue il y a environ douze mille ans avec la sédentarisation de groupes humains conséquemment à « l’invention » de l’agriculture et de l’élevage.

Elle est à mettre à l’actif des Sumériens qui vivaient en Mésopotamie de part et d’autre de l’Euphrate.

Les civilisations babylonienne, égyptienne, syriaque, grecque furent chacune à sa façon une rupture plus ou moins marquée ; en tous les cas, une étape dans l’évolution de l’humanité, une modernité.

L’Emir Abdelkader au XIXe siècle, était précisément un héritier tout à fait représentatif de la dernière en date de ces civilisations, la civilisation arabo-islamique. Certes, le contenu moderniste qui était le sien se trouvait en 1830 largement caduc après une dizaine de siècles de domination culturelle quasiment sans partage ; mais c’est elle qui en fin de compte a réalisé la véritable rupture, avec l’antiquité mythologique, idolâtre, païenne, esclavagiste et despotique.

Par des apports inédits, des conceptions novatrices, elle a diffusé sa modernité dans tous les domaines à travers les sociétés connues de l’époque.

Malek Bennabi dirait qu’elle fût une complète et nouvelle réévaluation de l’homme.

Avec elle, le « fils d’Adam » découvre son statut de représentant de Dieu sur terre pourvu de la dignité appropriée qui lui donne la prééminence sur la nature et sur la plupart des autres créatures.

Son existence acquiert un sens bien défini ; encadrée par des normes intangibles dans leur essence, évolutives dans leurs manifestations, elle doit le conduire, par le perfectionnement continu de sa condition matérielle, morale et spirituelle, à s’élever vers son Créateur.

Sa soumission absolue et exclusive à Dieu, a le mérite de le libérer de toutes les contingences aliénantes de ce bas monde. .

Une conception inédite de la morale bouleverse entièrement la nature des rapports entre les gens, fondée jusqu’alors sur la loi du plus fort, du plus nanti.

Le bien et le mal ne dépendent plus des intérêts et de l’humeur des puissants du moment, ni des règles plus ou moins consensuelles établies par une collectivité donnée dans un contexte donné. Le ma’rouf et le mounkar (1) se définissent par référence à une axiologie d’ordre universel et relevant de l’absolu. Le mérite, la vertu, ne sont plus ordonnés à la condition sociale conformément à la morale aristotélicienne, mais à la quête permanente de l’agrément divin des actes et des pensées. S’il est reconnu que « nécessité fait loi » en aucun cas la fin ne peut justifier tous moyens, et la vie ou la mort non-légale d’un être humain interpelle l’ensemble de l’espèce humaine.

L’approche intellectuelle qui préside à la solution et au règlement des affaires de ce bas monde, incite à l’usage de la raison et du savoir scientifiquement établi et préfigure sous cet aspect, la culture rationaliste de notre époque. La rencontre avec la philosophie grecque sauvée des griffes « scienticides » de la Byzance du Césaro-papisme, permet de développer des méthodes de réflexion qui conduisent à positiver et à dynamiser le contenu « rationnel » du dogme. C’est ainsi que pendant plusieurs décades (813-847) l’interprétation officielle de la Loi fût confiée à l’Ecole Mou’tazilite, véritable courant scientiste au IXe siècle, mille ans avant Auguste Compte.

Al Ashâri (Xe S) et ses disciples dont le grand Abou Hamid El Ghazali, appliquant l’approche rationnelle à la compréhension et à l’interprétation des sources scripturaires, ont fondé le « Kalam », courant de pensée philosophico-théologique qui n’a rien à voir avec la scolastique médiévale.

Cette véritable révolution intellectuelle trouvait son fondement dans les 750 versets du Coran qui incitent à l’étude et à la recherche, dans les 250 autres versets qui exhortent à la quête de vérité, à la responsabilisation de l’homme invité à ne se prononcer que sur la base de connaissances scientifiquement établies, dans des injonctions prophétiques à aller à la recherche de la science fût-ce au bout du monde.

La modernité arabo-islamique se distingue par une conception politique téléologique faisant de ce monde fini, un lieu de perfectionnement pour s’assurer d’un bon sort dans l’éternité de l’autre monde.

Le cadre de référence de l’exercice du pouvoir n’est plus imposé par le bon vouloir d’une monarchie divinisée, ou balisé grossièrement par une charte complaisamment octroyée.

Il est soigneusement et exclusivement circonscrit dans un texte de nature méta-sociale, un texte sacralisé considéré comme « incréé ». C’est de lui que découle de façon intangible la légitimité. La souveraineté qui en émane ne peut être exercée que par celui qui est jugé par les croyants comme étant le plus apte à l’assumer.

« Vous avez bien voulu me confier la direction de vos affaires, bien que je ne sois peut être pas le meilleur d’entre vous » ...disait Abou Bakr Essedik, le premier Calife après le prophète (qssl) dans son discours d’investiture, ajoutant : « obéissez- moi dans la mesure où je m’acquitterai bien de ma charge ; dans le cas contraire, vous êtes en droit de vous y opposer ; le plus faible d’entre vous est fort de mon appui dans la revendication de ses droits ; le plus fort parmi vous restera faible jusqu’au prononcé de la loi ». Ce fragment de texte, intégré au sens des versets relatifs à la consultation des croyants, à la proscription de la tyrannie et de l’esclavage, ont du point de vue constitutionnel une résonance de modernité contemporaine.

A regarder de près on peut même retrouver dans le fonctionnement des institutions le principe de la séparation des pouvoirs :

  • Les textes scripturaires instruisant le pouvoir législatif.

  • Le calife souverain représentant l’exécutif.

  • Les cadis exerçant le pouvoir judiciaire.

  • Les foukahas (3) indépendants veillant à la conformité des lois et jugements par rapport au Coran, à la Sounna, à l’idjma’a, assumant le rôle du « contrôle constitutionnel ».

  • La vision économique et sociale n’est pas moins novatrice. Dieu n’a créé aucun homme pour qu’il vive dans le dénuement, laissent entendre les enseignements du Prophète (qssl) la subsistance des pauvres étant à la charge des plus fortunés. Ces dispositions devant être strictement respectées sous peine de compromettre le salut de l’âme.

    Il faut attendre la deuxième moitié du vingtième siècle pour que l’O.N.U fasse voter un texte qui souhaite que les droits économiques et sociaux des individus soient respectés.

    Aucune limite particulière n’est mise à la propriété privée ou à la libre initiative sous réserve de respecter la morale islamique et d’assurer la solidarité communautaire.

    Les monopoles sont proscrits pour éviter la spéculation qui désavantagerait les faibles. L’usure est déclarée illicite pour respecter le rôle de « monnaie d’échange »de l’or et de l’argent dont l’acquisition ne doit en aucun cas être considérée comme une fin en soit.

    La richesse se voie attribuer un rôle social important. Elle est soumise à la zakat(2), concernée par la recommandation morale à l’aumône, et son usage doit être conforme à l’ordre et à la morale publique. Ces dispositions et bien d’autres encore, arrêtées dans ce même esprit, ont très vite permis d’édifier une société organisée, aux structures stables, caractérisée par un certain confort existentiel dans la paix sociale. Au 19e siècle, cette civilisation qui avait derrière elle douze siècles de quasi-hégémonie se trouvait dans un état de décomposition avancée. Seuls émergeaient encore quelques îlots et quelques hommes représentatifs.

    L’Emir Abdelkader était de ceux-là.

    L’Emir se trouve donc, lui et le monde arabo-islamique confrontés au dynamisme d’une civilisation émergente, en passe de consolider ses structures et sa puissance et de mettre au point son entreprise de domination.

    Ayant enfin pris corps dans le dernier quart du 18esiècle avec les révolutions socio-politiques et la révolution industrielle, la civilisation occidentale achevait sa mue dans la première moitié du 19ème siècle.

    Il est permis de noter toutefois qui si en son temps, le modernisme de la société arabo-islamique s’est presque immédiatement imposé par la vitalité, l’ordre et la novation, ce qui venait de se manifester au grand jour en Europe à l’époque de l’Emir, était l’aboutissement de longs siècles d’incubation.

    Avec le sac de Rome en 410 par Alaric le Wisigoth, le déferlement sur l’Europe des barbares venus de l’Est, l’empire romain d’occident sombra dans une longue nuit, qui va durer un millier d’années.

    Il a fallu attendre l’arrivée de l’Islam promoteur des dernières acquisitions en matière de savoir, pour voir les Européens émerger progressivement de la barbarie antique et de l’obscurantisme scolastique.

    L’Andalousie (terme arabe qui désignait la plus grande partie de la péninsule ibérique au 8°siècle) devint rapidement un foyer de rayonnement de sciences et de culture. Les livres traduits en latin commençaient à circuler entre les quelques foyers alphabétisés dans les divers royaumes d’Occident. Les universités de Tolède, de Cordoue, de Séville, recevaient les rares intellectuels laïcs ou clercs -dont un future Pape-en quête de connaissances.

    Cependant, l’Eglise seule autorité morale rescapée, mais sclérosée par une dogmatique fossilisée et pratiquant un enseignement irrationnel et aberrant, réagit encore plus violemment qu’elle ne l’avait fait face à la philosophie grecque antique, afin de préserver son magistère, et l’influence qui en découlait.

    Elle qualifia les musulmans d’antéchrist et leurs enseignements fondés sur des paradigmes scientifiques, de « connaissances sataniques » et de « libertinage intellectuel »

    Elle leva les premières coalitions européennes pour les entraîner dans une série de croisades destinées soi-disant à libérer les lieux saints de Jérusalem.

    En dépit de cette hostilité aveugle, la science propagée par l’Islam gagna de plus en plus de terrain. Des individualités éclairées, en Sicile en Italie, relayèrent « l’Andalousie » et provoquèrent à terme, l’apparition de ce qui allait s’appeler la « Renaissance ». Des cités commerciales comme Gènes, Florence, Venise servirent de vitrines à la civilisation arabo-islamique. De grands personnages comme l’Empereur Frédéric II de Hohenstaufen s’éprirent du savoir musulman et s’organisèrent pour le diffuser.

    Mais l’Eglise veillait toujours à ce que personne ne remette en cause sa vision archaïque du monde qui lui assurait le pouvoir, la puissance et le contrôle des âmes. Une véritable croisade intellectuelle est déclenchée contre les foyers d’études et les hommes d’esprit qui tentaient de se libérer du carcan de la scolastique cléricale. Des évêques comme Etienne Tempier, des « propagandistes » comme Raymond Lulle-mayorquais de culture arabo-islamique encouragés, « missionnés » par les Papes se distinguèrent particulièrement par une intolérance exacerbée.

    Les disciples européens d’Ibn Sina (Avicenne), d’El Farabi, de Ghazali (Alcazel), d’Ibn Rochd (Avéroës), d’Ibn Tofaïl, étaient pourchassés, traduits devant les tribunaux ecclésiastiques, excommuniés.

    A partir du 14e siècle, des intellectuels de plus en plus nombreux, se « convertirent » à la philosophie arabe et trouvèrent divers moyens pour échapper aux foudres des censeurs de l’Eglise.

    Certains usèrent de procédés à la limite de la probité intellectuelle pour s’approprier des idées et des travaux des auteurs arabo-musulmans sans référer à leurs sources ou en les maquillant

    Dans un remarquable ouvrage (voir bibliographie), Mahmoud Kacem évente très clairement la manœuvre de Thomas d’Aquin qui a fait sienne la thèse -fetwa- d’Ibn Rochd sur la compatibilité de la religion et de la science. Thèse qui a imprégné toute la réflexion philosophique européenne jusqu’au 18e siècle, permettant ainsi à la science et à la rationalité d’amadouer les préventions de la dogmatique chrétienne.

    Le théologien philosophe andalou avait construit sa réflexion sur la base de la logique d’Aristote et de l’usage de la raison auquel exhorte également de manière récurrente le texte coranique.

    Le procédé de Thomas d’Aquin a consisté à lui imputer les thèses platoniciennes des philosophes hellénisants comme Ibn Sina et El Farabi, considérés comme hérétiques par les fouqaha musulmans ainsi que par l’Eglise pour mieux s’approprier des idées devenues ainsi vacantes. Il arriva de cette manière à se faire passer indûment pour le maître d’œuvre, de conceptions philosophiques qui servirent de socle à la renaissance européenne.

    D’autres intellectuels, excédés, prirent le parti de se détacher progressivement de la pensée chrétienne et finiront par établir les fondements d’une approche scientifique reposant exclusivement sur la raison et l’appréhension objective, immanentisme, des phénomènes de ce bas monde.

    A suivre...

    Notes :

    1) termes coraniques pouvant signifier dans le contexte : le bien et le mal

    2) impôt religieux faisant partie des cinq fondements de la foi islamique

    3) juristes en droit islamique

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    Membre du bureau de la Fondation Emir Abdelkader (section d'Oran/Algérie)

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