L’Axe du Mensonge et Le Conseil d’Insécurité (partie 2 et fin)

Jacques Chirac est indubitablement un grand chef politique - rien à voir avec Mitterrand - mais il limite ses

mercredi 10 décembre 2003

L’Axe du Mensonge et Le Conseil d’Insécurité (partie 2 et fin)

Jacques Chirac est indubitablement un grand chef politique - rien à voir avec Mitterrand - mais il limite ses ambitions à son pays. C’est un bon tacticien, mais il n’a rien - hélas ! - d’un grand stratège. Sa vue ne porte pas à longue distance. Il ne voit pas les grands bouleversements qui s’opèrent dans le monde. Ce qu’on appelle le terrorisme n’est que la bourrasque précursive d’un ordre nouveau où l’humiliation et l’exploitation, à la manière du XIX° siècle et de celui qui le suivit, ne seront plus supportées passivement. Désormais, dûment, les peuples humiliés, opprimés et exploités, se battront pour leur indépendance, leur dignité et leur droit à la justice et à une vie décente, par tous les moyens qu’on leur laisse, qui sont les seuls dont ils disposent, et qu’ils prendront sans demander d’autorisation à personne, surtout pas à ceux qui les ravalent à la situation de sous-hommes, et à des étrangers dans leurs pays confisqués, dévastés et spoliés. Le Club fermé du Conseil de l’Insécurité, discrédité et insolemment instrumentalisé pour devenir entre les mains de la puissance la plus meurtrière du monde, un « machin »-comme disait déjà De Gaulle- de légalisation de l’humiliation, du meurtre massif, et de la flagrante injustice, n’impose plus à personne. A force de le manipuler, l’Amérique l’a tué.

Le camp de la Paix dans la Justice existe, et il est numériquement majoritaire, mais il est dépourvu de moyens, et il n’a surtout pas de chef politique. Si Chirac était un stratège de carrure mondiale, il aurait pu en prendre la tête. L’occasion était là. Elle était à sa portée et dans ses moyens. Il n’avait pas su la saisir. Il l’a ratée parce qu’il avait sous-estimé ses moyens, qui sont quand même supérieurs à ceux de Pyongyang ou de Cuba dont le langage est le seul audible pour Washington. Il aurait pu parler haut et fort Justice, et, comme le voulait Kant, Paix Perpétuelle juste, soutenue par une Conscience universelle « intransigeantivement » Impérative. Il ne l’a pas fait.

En toute certitude, je pense que dès le départ il ne voulait pas le faire. Il ne voulait pas s’aventurer trop loin. Il n’était pas sûr de son opinion publique. Son choix délibéré était de rester dans le système, pourvu qu’il pût y trouver sa place et jouer un rôle, celui qu’il estimait revenir de droit à la France, et à l’idée qu’il s’en fait. Il a donc préféré jurer à Bush qu’il est un ami fidèle qui lui veut du bien. Il a perdu d’avance parce qu’il avait mal évalué la situation, parce que sûrement mal informé et mal conseillé. Il n’avait pas vu l’évidence. De l’amitié, du sentimentalisme, le prédateur Bush n’avait que faire. Chirac aurait dû se rappeler que De Gaulle disait : « la France n’a pas des amis ; elle a des intérêts. » Non pas que De Gaulle n’avait pas le sens de l’amitié, mais il exprimait ainsi la rude et déplorable réalité des choses de ce monde. On peut le regretter mais-mille fois hélas !-ainsi va le monde, et ainsi pense Bush. Comment Chirac ne l’avait-il pas compris ? Comment, en exaltant l’amitié, jusqu’à la compromission, au lieu de parler justice et fermeté, avait-il joué perdant d’avance ? Bush l’attendait ferme, et il attendait de lui une reddition inconditionnelle en bonne et due forme, genou à terre et tête basse, pour recevoir, au mieux, sur l’épaule le coup d’épée qui fait rentrer dans la grâce le vassal félon revenu à de meilleures sentiments.

C’est ce qui arriva le 24 septembre 2003, date historique à retenir. Ce jour-là, à New York, après ¾ d’heure, nous précise-t-on, d’entretien glacial, Chirac fit sa reddition. Il capitula, la mine visiblement contrite, sans rien obtenir en échange. Bien sûr ! Il continuera, très platoniquement, à réclamer, avec d’autres, une évacuation rapide de l’Irak. Mais, cause toujours, c’est bon pour les poumons ! Il ne pèchera plus. Il ne fera plus usage de son vain veto contre la volonté du Très-Haut. Solennellement promis. Le Conseil d’Insécurité, sécurisera, désormais sans couac, les prédateurs, et terrorisera en toute légalité leurs victimes. C’est triste. Chirac a finalement déçu les espoirs qu’il avait suscités.

Bref, le tout n’aura été qu’une petite escapade qui ne se renouvellera plus. Non un sursaut de conscience, dont la France aurait pu en être l’incarnation, au diapason avec l’attente de tous ceux qui, partout dans le monde, avaient massivement manifesté pour la Paix dans la dignité et la justice égales pour tous, avaient condamné l’agression, et s’étaient mobilisés pour la prévenir car, comme disait le Chirac d’avant la capitulation : « la guerre est la plus mauvaise des solutions. » Le Conseil d’Insécurité remplira désormais, sans couac, sans masque et sans voile, sa mission première pour laquelle la Nation la plus forte et la plus meurtrière du monde l’avait en fait créé, celle d’être, en toute légalité et toute quiétude, le cerveau du Grand Brigandage et du Grand Terrorisme. C’est cela la Paix.

Les ONG travaillent en ordre dispersé et sont impuissantes pour influer sur les décisions des décideurs de qui dépend la paix et la guerre. L’Axe du Bien existe. Il est majoritaire, nous le répétons. Seulement il n’a qu’un chef spirituel, le Pape, parce que seul le Catholicisme est organisé et a un chef, un chef qui depuis le début de son pontificat œuvre inlassablement pour la Paix et, lui, tient le cap. Bush le Fils dépêcha bien auprès de lui Bush le Père. Il ne lui fit pas revoir sa carte et changer de trajectoire. Seulement le Pape, comme ironisait Staline, n’a pas la moindre division blindée. Pour arme, il n’a que le jeûne et la prière, c’est peu dans un monde où les croyants se font rares, et, pire encore, où les croyances se pervertissent.

En tout état de cause, le mensonge n’arrange pas les choses, bien au contraire, et en fin de compte il n’est pas de la bonne realpolitik, ce que les hommes politiques, pris à court par l’immédiat ou impudiquement cyniques, comprennent rarement. Colin Powell - hélas pour lui !-en débarquant d’un avion militaire à Bagdad le Dimanche 14 Septembre 2003 fit cette déclaration en direct à la TV : « Notre armée n’est pas une armée d’occupation ; elle est une armée de libération. » Le lundi suivant, à Halabja, sur la frontière iranienne, en grand cérémonial, il déposa des gerbes de fleurs sur les tombes des 5000 victimes kurdes assassinées en 1985 par armes chimiques qui, alors, ne soulevèrent ni émotion ni protestation. Quelle insolente hypocrisie, comme seuls les grands savent en être capables et coupables ! Saddam Hussein était alors, après sa funeste et désastreuse guerre contre l’Iran (1980) au fait de sa gloire. Il était le bon dictateur laïque menant le bon combat contre l’intégrisme et les terroristes islamistes. Il pouvait utiliser les armes chimiques de destruction massive impunément contre son peuple. Colin Powell venait s’incliner sur les tombes de ceux que son pays, et l’ONU, qu’il manipule à sa guise, avaient laissé froidement assassiner, sans tambour ni trompette.

Décidément, ou il est naïf, et je ne lui fait pas cette insulte, ou il nous prend pour des ânes. L’Axe du Mensonge, après avoir triomphé, en 1991, de l’armée dite à l’époque la quatrième du monde (premier mensonge), ne vient plus chercher et détruire des armes de destruction massive qui n’avaient jamais existé (deuxième mensonge), mais libérer l’Irak de la dictature (troisième mensonge), et, en la personne du représentant du Président Bush, rendre hommage aux victimes, qui auraient pu être sauvées, de la dictature (quatrième mensonge). La désinvolture de l’Axe du Mensonge, désinvolture que seule donne l’arrogance de la puissance et le cynisme, n’a pas de limite. L’Axe B.B. ment sans état d’âme. Il méprise et défie l’univers entier, et en premier lieu l’Europe, qui seule aurait pu constituer un contre-poids et un second pôle. Mais, comme jadis au temps de Hitler, elle n’avait pas su voir le vent venir et se donner les moyens de sa politique, et bientôt de sa défense. Faut-il rappeler que l’Angleterre n’en a jamais fait, et n’en fera jamais partie à part entière, sans arrière pensée dans le meilleur et dans le pire, comme le pressentait De Gaulle. Lorsqu’elle interfère dans les affaires européennes c’est pour être une cinquième colonne de la politique américaine. En 1940 les USA avaient laissé envahir la France, et n’étaient en fait venus qu’au secours de la seule Angleterre, fin 1941, son avant-poste qui surveille l’Est.

L’Axe B.B. a pour doctrine politique le mensonge et le cynisme dans tout le Proche-Orient, où, depuis plus d’un demi-siècle, il protège, exploite et manipule sans vergogne toutes les dictatures qui lui sont favorables et tant qu’elles lui restent fidèles et inconditionnellement soumises. Libérer l’Irak ? C’est fait. Pourquoi ne pas remettre le pouvoir aux Irakiens dans un délai très raisonnable d’un mois, ou de quelques mois, comme le demandait, deux jours auparavant, à Genève, le ministre français des Affaires Etrangères Dominique de Villepin, et plier bagage ? A d’autres cher général Powell ! Vous vous déconsidérez sans convaincre. La mauvaise foi est évidente. En fait, votre boss Bush et son acolyte Blair s’entendent comme deux larrons en foire, et c’est l’or noir qui les fascine. Le monde, et plus particulièrement le Proche-Orient, est malade de l’Amérique. La peur y règne. « Face à ces peurs, nous avons un devoir de vérité1 », écrit D. de Villepin, qui s’était dépensé sans compter pour faire prévaloir, en vain, un langage de raison et de vérité au Conseil de Sécurité qui, quoique inféodé aux USA, ne lui donna pas le blanc seing demandé, ce qui fut en son temps en soi un succès, qui ne se renouvellera plus après la capitulation, qui peut bien être définitive, de la diplomatie française désormais effrayée de ses audaces. Le « devoir de vérité », qui n’avait pas triomphé, ne pourra plus même s’exprimer. C’est le mensonge qui prévalut, et le Conseil, dit par dérision de Sécurité, fera dorénavant régner en toute légalité l’insécurité.

Ghassan Tuéni, philosophe de formation et chrétien libanais, successivement député, vice-président de la Chambre, vice-premier ministre, ministre et représentant de son pays auprès des Nations Unies, écrit :

« Fallait-il que la guerre d’Irak, point culminant d’un demi-siècle de drames en Terre sainte, porte la violence à un paroxysme de destruction et de souffrance, pour que l’humanité réalise enfin l’ampleur des dangers ultimes que nous encourrons, si on laissait se poursuivre un remodelage du Proche et du Moyen-Orient selon les préceptes d’une démocratie véhiculée par les missiles et que les peuples doivent accueillir à genoux2 ? »

En définitive tout dépend des peuples et de leur volonté de résistance. Nous pensons que les missiles ne les mettront pas à genoux. L’occupation de l’Irak s’installe dans la durée. Il faut en prendre note. Bush ne l’évacuera que forcé. Ce qui se prend par la force ne se reprend que par la force. Chirac, curieusement pour un chef d’état rompu à la politique, semble avoir cru qu’il lui suffisait de demander une évacuation rapide et minutée pour qu’il l’obtienne. Il est un enfant de chœur ou quoi ! Il a certainement bon cœur, je n’en doute pas, et c’est pour cela qu’il a perdu la partie avec Bush. Non ! Le peuple irakien, dont l’ONU avait assassiné les enfants par malnutrition et non accès aux soins, sait qu’il n’a rien à attendre de la compassion des brigands qui se livrent à dépecer son pays. L’avenir du monde arabe, et plus largement musulman, s’y joue, et ce sont les irakiens qui sont en première ligne. Tout dépend de leur détermination. Ils sont, ils le savent, entourés de régimes arabes hostiles vendus aux américains dont dépend leur survie. Dans leurs propres rangs, ils le savent aussi, les Bao Dai, les Laval, et les Nouri Saïd ne manquent pas. La lutte peut être coûteuse, longue et difficile. Mais ils la gagneront. Elle peut aussi être moins longue. Le proche avenir, celui des prochaines élections où les deux brigands seront appelés à s’expliquer devant leurs peuples, le dira. Mais à coup sûr Washington ne gagnera jamais la bataille de Bagdad qui ne fait que commencer. De Bagdad partira le sursaut qui lavera la honte. Le temps, en histoire, compte peu. C’est la mémoire et son contenu de détermination qui comptent.

Par chance, Bush et Blair sont déjà très largement discrédités, et ne peuvent plus pavaner comme ils le faisaient au début de leur meurtrière et destructive aventure vouée dès le départ à l’échec. Ils n’avaient pas écouté leurs vrais amis, y compris au sein de leurs peuples où les gens sensés ne manquent pas, et qui, en Angleterre étaient même majoritaires. Bush et Blair avaient sciemment menti à leur peuples et les avaient trompés. Nous pensons, et nous espérons, que leurs peuples, une fois correctement informés, leurs demanderont des comptes. Au meilleur des cas, dans un avenir proche, celui des prochaines élections, lorsque le Mal deviendra patent pour tous, leurs successeurs viendront tourner la page et réparer les dégâts. Mais il faut aussi envisager le pire. L’Amérique n’avait pas mis beaucoup de bonne volonté pour quitter le Vietnam où pourtant rien ne la retenait. Il a fallu puissamment l’aider. La guerre en Palestine se poursuit depuis plus d’un demi-siècle, avec la même persévérance dans l’exploitation, la spoliation et l’injustice de la part de tous les gouvernements américains successifs, et avec les bénédictions du Conseil de l’Insécurité, celui du Grand Brigandage et du Grand Terrorisme, un Conseil qui sort de la crise irakienne actuelle plus terrifiant que jamais. L’odeur du pétrole trop alléchant, il y a à parier que le corbeau américain ne se laissera berner ni par l’amitié ni par la flatterie, et ne lâchera pas de si tôt le fromage. Il faudra plus. Alors quel avenir pour la paix ?

 

Notes :

1 Dialogue des civilisations, les Islams et les Occidents. Discours de D. de Villepin, au Sénat, 14 juin 2003, à l’occasion de la journée du livre d’histoire, p. 1.

2 Dans Esprit, Paris, Mai 2003, p. 7.

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