L’Après Arafat : Enjeux et forces en présence

La mort du leader palestinien Yasser Arafat, symbole à lui seul de la lutte de son peuple, aura de profondes

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mardi 30 novembre 2004

La mort du leader palestinien Yasser Arafat, symbole à lui seul de la lutte de son peuple, aura de profondes répercutions sur la scène politique en Palestine. Abu Ammar, son surnom de combattant, demeurait en effet incontournable. Son isolement depuis 2002 dans les bâtiments de la Moukata à Ramallah ne l’avait pas pour autant éliminé politiquement. Il continuait à tirer les leviers du pouvoir au sein de son mouvement le Fatah, et rien ne pouvait être obtenu sans son aval ou sa signature, que ce soit pour l’exécution des réformes de l’Autorité Palestinienne, du contrôle des services de sécurité ou de la manière dont les négociations futures devaient être menées. Autant de prérogatives qu’il convient désormais de partager. Dans les faits, la succession du raïs palestinien a déjà commencé. Pour cela, plusieurs lignes se dégagent autour des cadres politiques des différentes institutions palestiniennes. Toutes n’ont pas les mêmes intérêts et les mêmes stratégies. Certaines sont engagées directement dans la succession, alors que d’autres pourraient servir de point d’appui pour un renforcement du pouvoir du futur leader de la Palestine.

Le courant loyaliste

Cette première tendance, dite aussi « arafatiste », regroupe les responsables du Comité Central du Fatah proches du leader historique, comme Hani al-Hassan, Abbas Zaki, Sakhr Habash ou Farouk al-Qaddoumi, le responsable des affaires extérieures de la centrale palestinienne, l’OLP, devenu désormais le Secrétaire Général du Fatah. Ces derniers sont majoritaires dans les institutions dirigeantes du Fatah : le Comité Central et le Conseil Révolutionnaire. Une grande partie de l’administration de l’Autorité Palestinienne se situe également sur cette position, notamment les membres des services de sécurité fidèles à l’ancien président, comme les Renseignements Généraux et Militaires. Sur le plan des orientations politiques, cette tendance n’est pas foncièrement opposée à la poursuite de l’Intifada qu’elle a de toute façon mal maîtrisée au départ ; le but étant plutôt, face aux pressions extérieures internationales, de stopper les opérations contre les civils israéliens et de limiter la résistance autour du concept de légitime défense, autrement dit concentrées autour des cibles que représentent les soldats et les colons installés sur les territoires de 1967, en réponse aux incursions dans la Bande de Gaza et à la réoccupation des villes de la Cisjordanie. De même, les loyalistes tentent aussi de faire émerger un consensus en cherchant à attirer la ligne dure, représentée par les partis islamistes et la résistance armée, vers un compromis de résistance « réactive » et non préventive. D’autre part, la ligne loyaliste avait l’avantage de pouvoir disposer d’un appui international, total de la part des pays arabes, et partiel venant de l’Union Européenne qui ne remettait pas en cause la légitimité d’Arafat à la tête de l’Autorité, contrairement à la position américaine qui ne le reconnaissait plus comme un partenaire fréquentable. Le problème de ce clan est qu’aucun homme fort n’émerge des institutions, et le principal point faible de ce courant est qu’il ne dispose pas de candidat naturel pour les prochaines élections à la tête de l’Autorité palestinienne. Ses représentants ne se sont d’ailleurs pas opposés à la désignation, par le Comité Central, de Mahmoud Abbas (Abu Mazen) comme le candidat légitime du Fatah aux prochaines élections ; alors que celui était régulièrement critiqué pour sa position trop conciliante, par les proches d’Arafat.

Le courant réformiste

Affublée donc du terme modéré par ses détracteurs, cette tendance regroupe aujourd’hui les cadres de l’Autorité pressentis pour la succession à court terme d’Arafat : en tête Ahmad Qoray, l’actuel Premier Ministre, Mahmoud Abbas le nouveau chef de l’OLP et Nabil Shaath, Ministre des Affaires Etrangères. Ces derniers profitent d’un soutien de poids que sont les anciens responsables du puissant organe de sécurité, la Sécurité Préventive : Mohammad Dahlan et Jibril Rajoub qui ont conservé toute leur influence dans cet appareil. Cette tendance est favorable à un retour direct à la table des négociations et prône une résistance passive ou populaire, voire un arrêt total de l’Intifada qui passe par une démilitarisation des branches militaires des partis politiques. Ils mettent également en avant les erreurs commises par l’entourage du raïs, accusé de n’avoir pas su réagir à la militarisation de l’Intifada. Ils privilégient également une refonte des institutions politiques et la mise en place de réformes profondes qui doivent être prioritaires aux stratégies à court terme déployées pendant l’Intifada. Soutenu par l’administration américaine, cette dernière ligne est à l’origine de l’ouverture d’un processus de réformes des institutions de l’Autorité Palestinienne. De par ses positions, c’est au sein de ce courant qu’il faut redouter un éventuel conflit inter palestinien ; avec les autres responsables des services de sécurités arafatistes d’une part, et avec les partisans de la résistance armée qui composent la ligne dure d’autre part. Pourtant, faute de candidat charismatique, on peut penser que Mahmoud Abbas puisse être élu par défaut dans un premier temps. C’est ensuite lorsqu’il s’agira, pour cette nouvelle administration, d’asseoir son pouvoir dans les territoires, que les risques d’affrontements avec le front du refus seront difficiles à éviter.

Le courant radical

Ce dernier, le plus populaire, est essentiellement composé des factions politiques du front du refus, à savoir le Djihad Islamique, le Hamas, les partis progressistes du FPLP, du FDLP1, mais aussi une partie des structures locales du Fatah, les comités régionaux, qui ont constitué la branche armée des Brigades des Martyrs d’al-Aqsa devenues les Brigades Arafat, considérées comme la branche armée du mouvement. Il s’agit de la base militante du Fatah, qui représente une nouvelle génération de militants. Ces derniers réclament davantage d’ouverture politique au sein des institutions. Ils s’opposent à la vieille garde du parti, accusé de monopoliser les postes importants et d’entretenir le climat de corruption à l’intérieur de l’Autorité Palestinienne. Le 16 novembre dernier, les Brigades ont justement envoyé une série de requêtes, adressées aux différents responsables de l’Autorité, publiant même une liste de noms de personnalités corrompus à traduire en justice. Sur les orientations futures, la position déterminante de ce courant repose sur la poursuite des opérations armées palestiniennes contre l’occupation israélienne et sur la constitution d’une direction politique unifiée. Ces groupes estiment que, contrairement à la première Intifada, les opérations à l’extérieur des territoires ont sensibilisé la société israélienne sur l’existence d’un problème palestinien. Selon eux, la résistance armée permettra d’obtenir des résultats, en prenant comme modèle régional la stratégie qu’avait adopté le Hezbollah au Liban Sud. Parmi ces différents groupes, le personnage le plus populaire et le plus charismatique reste sans doute Marwan Barghouti, leader du Fatah en Cisjordanie, emprisonné depuis 2002 en Israël. Cependant la ligne dure a le désavantage de na pas bénéficier de relais institutionnels solides. Elle reste très hétéroclite, divisée entre nationalistes, islamistes et progressistes, souvent recoupée par des clivages locaux. Les éliminations successives de leaders du Hamas, par exemple, ont affaibli politiquement les groupes islamistes. De plus, la frange islamiste a déjà annoncé qu’elle ne participerait pas aux élections, et la candidature de Barghouti reste compliquée à valider. Néanmoins, la ligne dure devrait jouer de tout son poids dans la succession en apportant son soutien à l’un des deux camps précédents, en essayant d’influencer les orientations de la future direction palestinienne.

En attendant, sur le plan institutionnel, la transition politique s’est s’opérée conformément à la constitution palestinienne. La présidence de l’Autorité revient au chef du Parlement Législatif, Rouhi Fattouh, un réformiste, pour une période de 60 jours avant la tenue d’élections générales. Le courant réformiste pourrait recevoir l’appui de la communauté internationale toute entière en cas de victoire lors des élections futures. Mais c’est à moyen terme que les rivalités risquent d’être les plus vives, lorsqu’il s’agira pour la nouvelle direction politique d’imposer son pouvoir dans les territoires palestiniens.

 

Notes :

1 . Front Populaire de Libération de la Palestine, et Front Démocratique.

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Auteur : Dominique Thomas

Dominique THOMAS est diplômé de l'Institut national des langues et des civilisations orientales et de l'Institut d'études politiques de Paris. Il est un spécialiste des questions islamistes et du Proche-Orient .Il a publié un premier ouvrage sur les réseaux londoniens, Le Londonistan : la voix du djihad, Michalon, Paris, 2003. ). Son dernier ouvrage « Les hommes d'Al-Qaïda : discours et stratégie » est paru cette année toujours aux éditions Michalon.

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