L’Algérie, nouveau modèle d’Etat "démocratique" tortionnaire

Annoncé solennellement par Jacques Chirac et Abdelaziz Bouteflika en mars 2003, le projet de "traité d’ami

mardi 7 septembre 2004

Objectif discrètement affiché : faire pièce aux récentes percées américaines, économiques et militaires, dans l’ancienne colonie française. Au-delà de la vieille rivalité franco-américaine pour le contrôle des richesses gazières et pétrolières de l’Algérie se dessina une singulière dispute entre deux grands Etats démocratiques pour gagner les faveurs d’un régime antidémocratique, symbole et modèle du monde arabe dont rêvent les "grands" pays occidentaux.

Pour bien comprendre cette donne étrange, il faut introduire un facteur en général absent des analyses géopolitiques : la torture. Depuis mai 2004, le débat international a été relancé par les révélations sur les méthodes utilisées par l’armée américaine en Irak et en Afghanistan. Supposés défendre les valeurs démocratiques des "pères fondateurs", les soldats américains se comportent en Irak sans respect aucun pour la dignité de la personne humaine. Mais doit-on vraiment être surpris, dès lors que l’idée de la "torture nécessaire" a été largement banalisée aux Etats-Unis après le 11-Septembre ?

Citons l’éditorialiste néoconservateur Tucker Carlson sur CNN, le 25 octobre 2001 : "La torture est détestable. Mais souvenez-vous qu’il y a pire. Et, dans certains cas, ce peut être le moindre de deux maux." Fallait-il s’étonner qu’en août 2003 les stratèges du Pentagone aient visionné le film de Gillo Pontecorvo, La Bataille d’Alger, pour étudier les méthodes grâce auxquelles les paras français étaient venus à bout des réseaux du FLN en 1957 ?

Mais c’est surtout l’Algérie des généraux d’aujourd’hui qui semble devenue une des sources d’inspiration de la guerre mondiale antiterroriste que mènent les Etats-Unis. En témoigne notamment ce propos de George W. Bush, dans un message de félicitations adressé le 3 juillet au président Bouteflika à l’occasion de l’anniversaire de l’indépendance : "L’Amérique continue à compter sur l’Algérie en sa qualité de partenaire dans la lutte contre le terrorisme ainsi que dans la tâche cruciale de répandre la démocratie et de promouvoir la prospérité dans le monde."

Cinq mois avant le déclenchement de la guerre en Irak, le 9 décembre 2002, William Burns, secrétaire d’Etat adjoint pour l’Afrique du Nord et le Proche-Orient, déclarait déjà à Alger : "Washington a beaucoup à apprendre de l’Algérie sur la façon de combattre le terrorisme." Depuis, au grand dam des Français, les officiels du département d’Etat ont enchaîné les visites à Alger, multipliant les éloges d’un régime dont la"clairvoyance" sur le danger islamiste aurait été sous-estimée avant les attentats du 11 septembre 2001.

Or ces mêmes officiels ne l’ignorent pas, l’efficacité du combat "antiterroriste" mené depuis janvier 1992 par les généraux algériens - et leur police politique, le DRS - repose sur une effroyable "machine de mort", en large partie secrète, décrite avec précision en octobre 2003 par l’association de défense des droits de l’homme Algeria-Watch, dans un rapport intitulé "Algérie : la machine de mort" (www.algeria-watch.org).

Selon Algeria-Watch, "ceux que l’on a appelés les généraux "janviéristes", pour conserver leur pouvoir et leurs fortunes nourries par la corruption, (...) n’ont pas hésité à déchaîner contre leur peuple une répression sauvage, utilisant, à une échelle sans précédent dans l’histoire des guerres civiles de la seconde moitié du XXe siècle, les techniques de "guerre secrète" théorisées par certains officiers français au cours de la guerre d’indépendance algérienne, de 1954 à 1962 : escadrons de la mort, torture systématique, enlèvements et disparitions, manipulation de la violence des opposants, désinformation et "action psychologique"..."

Cet organisme explique que "la pratique généralisée de la torture, "banalisée" par les forces de sécurité depuis 1962, est en quelque sorte au fondement de la folie meurtrière qui se déchaînera trente ans plus tard, caractérisée par le mépris absolu de la vie humaine et du corps des adversaires supposés (assimilés, qu’ils soient islamistes ou non, à des "infra-humains"). Une folie qui prendra bien d’autres formes, causant des dizaines de milliers de morts : exécutions extrajudiciaires de masse, généralisation des "disparitions", manipulation de la violence islamiste pour la réalisation de massacres de masse..."

Mais ce qui intéresse sans doute le plus les Américains (et les Français) dans le "modèle algérien", c’est que ses promoteurs ont presque réussi à occulter le déploiement de cette "machine de mort" derrière une façade "démocratique" présentable. Dans sa tentative de concrétiser son projet du "Grand Moyen-Orient", l’administration Bush cite l’Algérie comme l’un des régimes "les plus démocratiques" du monde arabe.

A la lumière des relations au beau fixe entre Washington et Alger, ce projet poursuit clairement un double objectif : débarrasser la région de régimes hostiles aux Etats-Unis et à Israël et encourager la démocratie de façade, pour mieux réprimer les populations afin qu’elles ne risquent pas d’exporter la contestation en Occident. Telle est bien la logique profonde des néoconservateurs américains, derrière la promesse de libérer le peuple irakien d’un régime dictatorial. Telle est aussi, transposée en fonction de ses intérêts propres, celle de la France officielle, certes opposée à la guerre américaine en Irak, mais qui partage la même inclination pour la combinaison torture-démocratie de façade dans le monde arabe.

Aux Etats-Unis - la France, histoire oblige, a aujourd’hui plus de mal à le reconnaître -, cette vision a désormais ses théoriciens. Comme l’universitaire Michael Levin, pour qui "le droit des innocents à ne pas être assassinés l’a emporté sur celui des terroristes à ne pas être torturés" (cité par Playboy, 1er mars 2002). Au nom de cette vieille théorie du "moindre mal" - déjà invoquée lors de la guerre d’Algérie -, les Etats-Unis torturent en Irak et courtisent les généraux algériens, experts en la matière.

En témoigne, par exemple, la participation régulière du général Mohammed Lamari, ex-chef d’état-major de l’armée, aux rencontres internationales de l’OTAN, comme le "sommet antiterroriste" de Stuttgart, en mars 2004. Ce même général, principal responsable de la "lutte antiterroriste", déclarait en 1994 à ses hommes, engagés dans la liquidation sauvage des opposants : "Vous n’allez pas passer la journée à ramener ces corps jusqu’au PC. Ramenez simplement les têtes" (cité par l’ex-lieutenant Habib Souaïdia dans La Sale Guerre, La Découverte). Cette sauvagerie du "modèle algérien" est ainsi insidieusement banalisée et admise au sein de l’OTAN et de l’armée américaine. Avec sa conséquence logique : la torture est légitime, à défaut d’être légale.

Il faut reconnaître à la presse et à beaucoup d’intellectuels américains d’avoir dénoncé la pratique de la torture en Irak. En France, dans les années 1950, les Vidal-Naquet et les Sartre se comptaient sur les doigts d’une main pour dénoncer la torture en Algérie. Les intellectuels français ne sont guère plus nombreux, aujourd’hui, pour dénoncer le soutien apporté par Washington et Paris au régime militaire d’Alger, nouveau modèle d’Etat "démocratique" tortionnaire. Jusqu’à quand ?

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