Juifs et arabes : histoire d’une symbiose

Les relations entre juifs et arabes remontent à l’époque préislamique, mais c’est pendant l’âge d

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lundi 7 février 2005

Les relations entre juifs et arabes remontent à l’époque préislamique, mais c’est pendant l’âge d’or de la civilisation musulmane que leurs liens vont se renforcer pour donner naissance à une symbiose judéo-arabe exceptionnelle.

L’orient de cette époque était celui du délice, des merveilles et de l’harmonie, mais aussi celui de la passion du savoir et de la connaissance, « alors que l’Europe se débattait dans un moyen âge de conflits et de blocage, le monde arabe était le théâtre d’une admirable civilisation » écrit Sigrid Hunke. Et c’est en Andalousie, lieu de nostalgie et d’enchantement, que la civilisation arabe avait atteint son apogée. Et c’est également en Andalousie que la symbiose judéo-arabe a été au zénith de sa splendeur.

Lorsque en 711 le soleil d’Allah brilla sur l’occident, les juifs d’Espagne accueillirent les musulmans en libérateurs. A l’époque, ils vivaient des périodes difficiles sous le règne des rois wisigoth. Ils subissaient les spoliations, les conversions massives et les expulsions. La conquête musulmane va non seulement les libérer du joug de leurs oppresseurs mais va permettre à « l’histoire juive de connaître sa période la plus florissante - celle qui exerça une influence exceptionnelle sur la destinée des juifs et du judaïsme » affirme Eliyahu Ashtor.

Cette rencontre de l’islam et du judaïsme a été facilitée d’une part du fait des grandes similitudes entre les deux religions et d’autre part grâce à la tolérance musulmane de l’époque.

En effet, les deux religions reposent sur la communication directe entre Dieu et l’homme et sur la loi (Shari’a pour l’islam et Halakha pour le judaïsme). Si le judaïsme a pour source la Torah écrite (Pentateuque) et la Torah orale (Mishna et Talmud), l’islam se base sur le Livre (Coran) et les traditions prophétiques (Sunna). Les deux religions possèdent aussi de multiples similitudes comme le manger, le vestimentaire, la circoncision et autres rites.

L’autre raison de la réussite de la rencontre judéo-arabe se trouve dans les prescriptions coraniques mêmes « Il ne doit pas y avoir de contrainte en matière de foi » sourate n°2 Al Baqara (la vache) verset 256, et « Vous avez votre religion et j’ai la mienne » sourate n°109 Al Kafiroun (les mécréants). Les musulmans n’ont essayé ni d’imposer leur religion par la coercition aux peuples soumis à leur pouvoir ni de s’immiscer dans leurs vies privées. Chacun pouvait pratiquer librement sa religion et conserver ses lieux de culte.

En plus de cette tolérance religieuse, la générosité légendaire de l’homme arabe du désert des temps préislamiques a fait émerger « un sentiment d’humanité universel, qui ignore les frontières, une générosité dont bénéficient jusqu’aux ennemis » rappelle Sigrid Hunke. « Ils (les musulmans) sont équitables, ne nous font aucun tort et ne se livrent à aucun acte de violence envers nous » écrit le patriarche de Jérusalem à celui de Constantinople au IXe siècle.

Les arabes refusaient toute logique d’assimilation ou d’enfermement communautariste. Cette tolérance a permis aux juifs de conserver leur identité tout en étant une partie active de la société. Ils s’ancrèrent dans la société arabe, en participant avec enthousiasme et loyauté à la réalisation de cette prestigieuse civilisation. Des poètes, des musiciens, des philosophes, des médecins, des talmudistes coopèrent avec les scientifiques et les philosophes musulmans.

Même si les juifs furent fortement enracinés dans la culture arabe, ils restèrent fidèles à leurs traditions et donnèrent un nouvel essor à leur langue et à leur culture « cette exceptionnelle symbiose excluait tout danger d’assimilation. Si les juifs d’Espagne adoptèrent la langue des conquérants arabes et, inévitablement, leurs schémas de pensée et leurs idées, il reste que les juifs préservèrent, voire enrichirent, leurs singularités avec une vigueur et une détermination inconnue jusqu’alors » ajoute Eliyahu Ashtor.

Averroès-Maïmonide : un modèle du « vivre ensemble »

« Au début, c’étaient [les musulmans] des gens simples, sans intérêt pour les arts. Mais, peu à peu, avec le développement de l’état, ils adoptèrent une culture sédentaire, tel que nul jusqu’alors n’en avait connu. Ils devinrent versés dans maints arts et maintes sciences [...] Des missions étaient chargées de trouver les traités scientifiques grecs et de les mettre en arabe[...] Ils excellèrent dans différentes disciplines, au point que nul n’aurait pu faire mieux » rapporte ibn Khaldoun dans sa Al muquaddima.

Le travail de recherche et de traduction des traités grecs fut colossal. A cet effet de nombreuses écoles « Baït Al Hikma (maison de la sagesse) » ont fleurie, permettant de restaurer et de conserver les œuvres d’Aristote, de Platon, de Porphyre... et de donner naissance à la philosophie arabe : Al falsafa

Parmi les plus grands philosophes arabes ( falasifas), on citera Al-Kindi, Al-Farabi, auteur de plusieurs études sur l’œuvre d’ Aristote. Puis plus tard, les deux maîtres à penser de générations d’Orientaux et d’Occidentaux : Abû-Ali Ibn Sîna (Avicenne) pour l’Orient musulman à tendance néoplatonicienne et le cadi Abû-I-Walid Ibn Rushd (Averroès) pour l’occident musulman à tendance aristotélicienne.

Les falasifas ont confronté la religion à la raison et la révélation à la philosophie. Pour eux la vérité de la raison doit en définitive retrouver celle de la foi car la vérité est une, quelque soit son origine arabe ou non, révélée ou obtenue par la raison.

Ces derniers ont expliqué qu’une lecture littérale au premier degré d’un texte révélé ne permet pas de déceler son sens profond et caché. Seul le raisonnement et la réflexion du philosophe peuvent éclairer un texte et expliquer ses contradictions. De ce point de vue la philosophie et l’interprétation sont, aux yeux de la loi musulmane obligatoires.

Dans ce foisonnement de la pensée et sous l’influence de la falsafa, la pensée juive qui est restée jusqu’ici hors de la philosophie (à l’exception de Philon D’Alexandrie) sort de sa léthargie pour atteindre son summum. La falsafa fut décisive dans la constitution de la philosophie juive et le Kalam (théologie musulmane) influença des penseurs juifs notamment ceux dont s’inspira le Karaïsme[4]. Parmi les plus grands philosophes juifs, on retient David Al-Muqammis, Sa’adya Gaon, Abraham ibn Daoud et surtout Abu Imran Musa ibn Maymun dit Maïmonide.

Les rencontres entre les philosophes musulmans et juifs furent particulièrement fécondes et fructueuses. Le plus bel exemple est donné par les deux précurseurs de la libre pensée, de l’esprit scientifique et du dialogue interreligieux : Avérroès[12] et Maïmonide[13].

Ces deux philosophes ont tenté de concilier la foi et la raison, le texte révélé et la philosophie grecque. Respectueux et tolérants « chacun [Avérroès et Maïmonide] parlait avec vénération de la religion de l’autre, qu’ils considéraient comme la forme la plus haute du monothéisme » et « chacun considérait le vieil Abraham comme le père commun de leurs religions jumelle et Aristote comme le maître fascinant » comme nous l’explique Jacques Attali. Ils débattirent de politique et de philosophie, firent avancer les sciences et la médecine et affrontèrent les attaques de leurs coreligionnaires qu’ils nommèrent les marchands de la religion.

Avec amour et intelligence, les deux philosophes ont su surmonter toutes les contradictions en prouvant que l’islam et le judaïsme sont parfaitement compatibles. Ils ont su contourner l’exclusivisme et la « compétition » qu’entretiennent habituellement les religions, permettant ainsi une meilleure connaissance de l’autre et une coexistence harmonieuse.

La langue savante et la langue du cœur

Le travail de traduction entrepris par les musulmans était loin d’être passif. Il fut accompagné de la création d’un vocabulaire technique et d’une terminologie philosophique et théologiques de telle sorte que l’arabe est devenue la langue savante par excellence et fut pratiquée par les philosophes et autres savants musulmans (arabes ou non) et juifs. Ainsi, Maïmonide, comme la plupart des ses coreligionnaires, a rédigé la plupart de ses oeuvres en arabe y compris son ouvrage monumental « le guide des égarés ». L’amour et l’enthousiasme des juifs pour la langue arabe n’a pas empêché l’émergence du renouveau de l’hébreu « en écrivant en arabe, en pratiquant les méthodes et les terminologies arabes, les érudits juifs se livrèrent à une investigation minutieuse de l’hébreu biblique, qui fut rapidement suivie de celle de l’hébreu michnaïque et post-biblique. Pour la première fois, la prononciation de l’hébreu, la grammaire et le vocabulaire hébraïque eurent droit à un traitement scientifique[...]. Ainsi, sous l’influence de l’arabe, l’hébreu devint un moyen d’expression structuré et raisonné » écrit Goitein.

La maturité culturelle atteinte dans certains centres juifs de l’Andalousie est frappante, explique Esther Benbessa et l’effervescence poétique juive en Espagne musulmane fut l’une des caractéristiques de cet âge d’or. Le contact avec la culture musulmane a donné naissance à une nouvelle poésie juive où le profane côtoya le sacré contrairement à la période préislamique où la poésie profane hébraïque était inexistante et la littérature juive se limitait à des textes liturgique. Les modèles arabes furent repris par les poètes juifs et les chants des plaisirs, de l’amour ou du vin s’ajoutèrent aux poèmes liturgiques. Même si elle fut composée en hébreu « la poésie hébraïque en Espagne fut un produit de la civilisation musulmane » conclut Goitein.

Une transformation profonde et irréversible

Selon Michel Arbitol, la transformation du judaïsme à la suite de sa rencontre avec l’islam fut profonde et irréversible. Elle ne se limita pas aux aspects littéraires et intellectuels mais affecta les autres domaines de la vie économique et sociale. Les juifs pratiquèrent divers métiers et certains, comme Hasdai Ibn Shaprut et Samuel Ibn Naghdela, occupèrent des postes importants dans le gouvernement du calife.

En plus de sa position d’homme d’Etat, Ibn Shaprut fut un grand mécène et aida de nombreux hommes de lettres juifs dont les œuvres comptent parmi les plus belles créations. Parmi les bénéficiaires, on retrouve Menachem b. Saruq, auteur du premier dictionnaire hébraïque ainsi que Dunash b. Labrat, le premier à introduire la métrique arabe dans la poésie hébraïque.

Sur le plan économique la situation des juifs a radicalement changé. En effet, la plupart des juifs méditerranéens qui étaient agriculteurs avant l’islam se convertirent à l’artisanat et au commerce.

De gros commerçants et banquiers, dont les opérations s’étendirent à tout le bassin méditerranéen et à l’océan indien, émergèrent. Certains accédèrent à des fonctions politiques et financières très importantes et eurent une grande influence sur les gouvernants et sur l’administration de la vie communautaire juive.

Les juifs des autres parties de l’Europe

Pendant que les juifs Andalous menaient une vie libre, raffinée et savante, leurs coreligionnaires dans les autres contrées de l’Europe subissaient des mesures antijuives draconiennes. Il n’y eu aucun âge d’or pour eux : ni philosophes, ni poètes, ni savants. Rarement épargnés mais souvent chassés, pillés, convertis de force et même massacrés : ils ne connurent aucun répit. Tantôt accusés de tuer des enfants chrétiens, tantôt mis responsables de l’expansion de la lèpre ou de la peste ; ils furent traqués, humiliés et finirent, dès la seconde moitié du XIVème siècle, isolés dans des quartiers séparés qu’on allait appeler par la suite « ghettos ».

Il faut « restreindre les excès des juifs afin qu’ils ne lèvent plus la tête, sur laquelle pèse le joug de l’esclavage perpétuel [...] Ils doivent se reconnaître comme les esclaves de ceux que la mort du Christ a libéré alors qu’elle asservissait les juifs » écrit le pape Innocent III.

Malheureusement, les juifs d’Espagne ne tardèrent pas à subir le même sort que leurs coreligionnaires d’Europe et l’ère de tolérance et de liberté s’acheva au XIIIe siècle avec le déclin de l’islam en Espagne.

Après la bataille de 1212, les musulmans ne conservèrent que le royaume de Grenade et la majorité des juifs d’Espagne allait vivre désormais sous des régimes chrétiens. L’élite juive dans l’Espagne chrétienne se détourna des sciences et de la philosophie, en se consacrant à l’étude des textes sacrés et versa dans la mysticité. Les juifs s’éloignèrent progressivement de la religion rationnelle. Les anti-maïmonidiens dénoncèrent les œuvres du maître auprès des ecclésiastiques qui n’hésitèrent pas à brûler « le guide des égarés » et « le livre de la connaissance » sur la place publique.

Néanmoins, à cette époque la vie des juifs était plus ou moins foisonnante comparée à celle des autres juifs d’Europe et le Sefer ha-Zohar, grand ouvrage du courant ésotérique de la Kabbale, fut écrit à cette époque.

Cependant le zèle religieux croissant combiné à la crise économique des années 1380, raviva l’hostilité des chrétiens envers les juifs et les violences s’accentuèrent. Désormais, les juifs n’avaient guère le choix qu’entre la conversion ou le bûcher.

L’Espagne d’inquisition ne s’arrêta pas à une intolérance religieuse et glissa progressivement vers un racisme d’Etat qui finit en une déportation et en une épuration ethnique. Ainsi tous les « marranos » (« porc » en espagnol pour désigner les juifs convertis de force) et tous les morisques (musulmans convertis de force) furent déportés hors du royaume d’Espagne avec des pertes humaines considérables[14].

La plupart des juifs se réfugia dans les pays musulmans où les portes leur restaient grandes ouvertes : en Afrique du nord, en Turquie, en Palestine, en Egypte, en Syrie... Ils s’y installèrent, constituèrent les foyers de séfarades et conservèrent leur langue, la liberté du culte et leur culture d’origine.

Nostalgie et espoir

La période florissante judéo-arabe est « à coup sûr la plus profuse, la plus vaste et la plus créative peut-être des vingt siècles d’histoire [du judaïsme] » affirme G. Bensussan. L’essoufflement de la pensée juive qui s’ensuivit a laissé place à des sociétés closes, superstitieuses et renfermées : il n’y eu aucune philosophie juive de la Renaissance.

Après l’expulsion ibérique, la kabbale Sefer Zohar, qui était limitée à un cercle restreint d’érudits et de savants, se popularisa et se transforma en un courant messianique : la kabbale de Safed (ou le lourianique).

Ce courant donnait un sens aux malheurs et aux tragédies des exilés comme une rédemption divine. Le Lourianisme se mua ensuite en mouvement Sabataïsme, une forme pervertie et dévoyée qui menaça l’existence même du judaïsme.

Puis, le désespoir de ne voir le messie Sabataï renverser le sultan turc et lui prendre Eretz-Israël pour sauver les Juifs des persécutions de Pologne du XVIIIe siècle détourna les juifs vers un autre mouvement : le Hassidisme.

Ce courant mystique se répandit très vite parmi les Juifs polonais et renforça leur sentiment religieux. En même temps il obscurcit les esprits, s’opposa à tout enseignement profane et à la culture européenne et enferma les juifs dans un autre type de ghetto maintenu par les rabbins.

La relève de la philosophie juive de la période arabo-médiéval ne fut assurée que beaucoup plus tard par la Haskala (lumières juives allemande). Ce mouvement hostile au Hassidisme fut initié par Mendelssohn qui s’est inspiré de Maïmonide pour concilier la religion et la raison.

Les tenants de la Haskala étaient, d’une part favorables à l’émancipation des juifs et à leur dissolution complète dans le reste du monde, mais ils prônaient par ailleurs l’établissement d’un Etat juif, qui selon eux, était la seule garantie de liberté et de sécurité pour les juifs opprimés. Cependant l’assimilation des juifs à la société allemande a fini par un divorce tragique et l’établissement de l’Etat d’Israël n’a pu apporter aux juifs ni sécurité ni liberté puisqu’il les a emmurés dans un nouveau ghetto.

La réussite de la coexistence judéo-arabe reste donc un modèle du « vivre ensemble » à méditer.

Toutes les civilisations ne sont pas éternelles et la civilisation musulmane n’échappa pas à cette règle. De cette période reste la nostalgie et l’espoir d’une reconnaissance de la splendeur d’une période qui a marqué profondément les consciences et le cours de l’aventure humaine.

Le dénigrement voire la négation des apports civilisationnels arabo-musulmans dans l’essor de l’Europe moderne est une entreprise non sans arrières pensées colonialistes. Ce négationnisme tente de légitimer les conquêtes coloniales comme une œuvre civilisatrice. Et comment peut-on civiliser un peuple si ce même peuple vous a guidé vers la lumière de la civilisation !

 

Bibliographie

[1] Jews of Moslem Spain Vol 1/2/3 by Ashtor, Eliyeah., Jewish Pubn Society/1993

[2] Jews And Arabs : A Concise History Of Their Social And Cultural Relations de S. D. Goitein Dover Publications / 2005

[3] La Confrérie des Eveillés de Jacques Attali chez Fayard

[4] Qu’est-ce que la philosophie juive ? Gérard Bensussan, Midrash,2003

[5] Le soleil d’Allah brille sur l’occident, Sigrid Hunke, Albin Michel, 1963

[6] Histoire des juifs sépharades, Esther Benbessa et Aron Rodrigue, Histoire, 2002

[7] Le passé d’une discorde, Michel abitol, Perrin, 2003

[8] Le judaïsme moderne, Maurice-Ruben Hayoun, Presse universitaire de France, 1989

[9] AufklärungLes lumières allemandes, Gérard Raulet, Flammarion, 1995

[10] Les grandes questions juives, Encyclopédie planète,

[11] Al Muqaddima Ibn Khaldoun Traduction par Vincent Monteil, Sinbad, 1967

[12] Avvéroès : http://fr.wikipedia.org/wiki/Averro%C3%A8s

[13] http://fr.wikipedia.org/wiki/Ma%C3%AFmonide

[14] http://www.oulala.net/Portail/article.php3 ?id_article=1157

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Auteur : Leïla Salam

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