Jugée « subversive » et « anti-islamique » : « Noor » s’attire les foudres des muftis saoudiens

Nour », le soap turc doublé en arabe par la voix d’acteurs syriens, est en point de mire des fatwas prononcées par des religieux saoudiens, tenants du wahhabisme, une doctrine rigoriste de l’islam. Ce feuilleton fleuve, long de 165 épisodes d’une heure environ, a tenu en haleine des millions de téléspectatrices arabes littéralement pendues aux péripéties amoureuses d’une riche famille.

« Nour », le soap turc doublé en arabe par la voix d’acteurs syriens, est en point de mire des fatwas prononcées par des religieux saoudiens, tenants du wahhabisme, une doctrine rigoriste de l’islam. Ce feuilleton fleuve, long de 165 épisodes d’une heure environ, a tenu en haleine des millions de téléspectatrices arabes littéralement pendues aux péripéties amoureuses d’une riche famille. Devenue un véritable phénomène de société dans le monde arabe en général et en Algérie en particulier, la série turque n’a pas tardé à s’attirer les foudres du mufti d’Arabie Saoudite, Abdelaziz Abdellah Al Cheikh, qui avait à son tour émis une fatwa affirmant que toute chaîne qui diffuse cette série, jugée « subversive » et « anti-islamique », est une « ennemie de Dieu et de son prophète ».

En Algérie, une anecdote et un fait divers caractérisent le mieux la place prise par ce mousselssel dans les moeurs algériennes. Une blague circule actuellement, relayée par texto ou encore de bouche à bouche, qui veut qu’un client se présentant chez un épicier demande un paquet de lessive Nour. - « Makanch, lui répondit le vendeur, mais j’ai Mohanad ». L’autre représentation de l’ancrage de la série à l’eau de rose dans la société nous vient de Sidi Bel-Abbès, où un mari excédé aurait répudié sa femme qui avait avoué son désir charnel de coucher avec l’acteur turc, qui campe le rôle de Mohanad, même en rêve.

Deux illustrations qui renseignent sur l’ampleur du phénomène qui a contaminé des millions d’Algériennes devenues accros au feuilleton diffusé par la chaîne satellitaire saoudienne MBC 4. Même si la série a pris fin un peu avant le début du Ramadhan, certaines téléspectatrices continuent pourtant de suivre sa rediffusion sur l’une des chaînes satellitaires tunisiennes, Tunisie 21, à 22h30.

Djamila, la quarantaine bien entamée, agent de saisie dans une entreprise privée, l’avoue sans sourciller. « Oui, c’est bête mais c’est ainsi ». Son argumentaire résume un peu le pourquoi d’un tel engouement parmi les Algériennes qui se retrouvent à rêver vivre dans la peau de l’héroïne Nour. La première raison, et la plus répandue, est le physique de l’acteur turc incarnant le personnage de Mohanad. « Il est tellement beau », se pâme de plaisir Fouzia, 26 ans, fonctionnaire dans une administration publique. Même son de cloche chez beaucoup de femmes qui n’ont d’yeux que pour le regard langoureux de Kivanc Tatlitug. D’autres voix, par contre, trouvent que la beauté de l’acteur turc est féminine et la trame romanesque de la série à la limite de la débilité. Cependant, ces voix restent terriblement minoritaires devant l’engouement suscité par le feuilleton. Dès 20 h locale, la majorité des femmes, tout âge et raison sociale confondus, s’incrustent devant le petit écran, zappent sur MBC 4 et suivent religieusement les épisodes de Nour, cinq jours sur sept.

« La vie s’arrête à la maison », confesse Slimane, la cinquantaine, qui voit à chaque diffusion sa femme et ses filles squatter le salon pour tout oublier. « Heureusement qu’il existe une autre télévision dans la chambre à coucher, sinon j’aurais craint le pire ».

Des blogs ont même fleuri sur la toile où des internautes échangent leurs points de vue sur la série. Et là aussi, aucune trace de reproche ou une quelconque critique mais une convergence générale pour dire le bien qu’on pense de Nour et Mohanad, sans oublier de faire référence à la beauté de l’acteur turc, dont la campagne, apprendrons-nous à travers ces blogs, n’est autre que Azra Akin, miss Turquie 2002 et miss Monde 2003. La série, entrecoupée d’innombrables spots publicitaires, offre aux Algériennes « ce quelque chose qui leur manque dans le quotidien », analyse sommairement B. Sadek, sociologue de formation. « Les femmes arabes ont besoin de s’identifier à une situation, à un ensemble de situations pour fuir la morosité de leur vie. En mal de romanesque, elles n’ont d’autres choix que d’essayer de vivre par ricochet les moments forts d’une relation amoureuse », affirme-t-il, tout en ajoutant que ce n’est pas la première fois qu’une série télévisée a autant de succès dans le monde arabe. « Rappelez-vous le feuilleton Chanfara diffusé il y a une dizaine d’années, sinon plus, et qui a eu une telle emprise sur les téléspectateurs. »

Cet engouement tout algérien au soap turc a suscité l’ire des tenants de la bonne morale qui se sont élevés contre cet empressement à suivre les péripéties amoureuses des deux têtes d’affiche. « Des imams ont mis en garde les gens contre ce feuilleton qui fait tourner la tête des femmes », révèle Slimane.

L’autre rappel à l’ordre vient une nouvelle fois de l’Arabie Saoudite par le truchement d’une fatwa émise par le président du Conseil supérieur de la jurisprudence d’Arabie Saoudite, la plus haute autorité judiciaire du pays. Saleh Al-Luhidane a ainsi rendu licite le meurtre des patrons des télévisions satellitaires arabes propageant la dépravation. « Les propriétaires de ces chaînes propagent la dépravation et le libertinage », a proclamé cheikh Luhidane, qui a vu dans ces émissions, généralement des variétés ou des programmes de divertissement et de loisirs, « une sédition dont l’auteur pourrait être tué, s’il n’a pas été possible de l’en empêcher ».

Moncef Wafi

Source : Le Quotidien d’Oran

Auteur : Moncef Wafi

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