Jeux d’alliances

Cet interview de Christophe Jaffrelot, directeur du Centre d’études des relations internationales (Ceri), e

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mardi 6 janvier 2004

Cet interview de Christophe Jaffrelot, directeur du Centre d’études des relations internationales (Ceri), est paru dans le magazine le Monde des Religions avec lequel nous avons établi un partenariat.

 

Face à l’ennemi commun, les fondamentalistes se rapprochent. Le point avec Christophe Jaffrelot, directeur du Centre d’études des relations internationales (Ceri), et spécialiste de l’Inde.

Les courants fondamentalistes se caractérisent par un culte de l’identité propre et une vision négative de l’identité d’autrui. On s’attendrait plutôt à ce qu’ils entretiennent des relations d’inimitié…

C’est vrai, mais plusieurs fondamentalismes peuvent aussi nouer des alliances contre un autre, jugé menaçant. Depuis le 11 septembre 2001, il y a de la part de certains fondamentalistes le sentiment que l’islamisme est une menace pour leurs civilisations prises dans leur ensemble. Du coup, c’est un peu "fondamentalistes de tous les pays, unissez-vous". De fait, pour retourner la formule de George W. Bush, nous voyons se dessiner un "axe du Bien" entre protestants fondamentalistes américains, certains sionistes et certains hindous militants. D’ailleurs, Etats-Unis, Israël et Inde sont en passe d’établir des liens stratégiques. La visite d’Ariel Sharon à New Delhi, début septembre, est bien à tort passée inaperçue.

C’est une première ?

Jusqu’à une date récente, les rapports entre hindous militants et protestants évangéliques américains étaient très conflictuels. Les premiers reprochaient aux seconds leur prosélytisme en Inde. Aujourd’hui cette opposition passe au second plan, au profit d’un front unique contre l’islamisme.

Et vous attribuez cette évolution au 11 septembre ?

Oui, en grande partie, d’autant que la diaspora indienne aux Etats-Unis a facilité les choses en servant de trait d’union. Pour elle, l’Amérique représente l’alliée naturelle. Elle s’est faite l’avocate de cette alliance au sein de la mère patrie. Elle a, par ailleurs, pris exemple sur la méthode de lobbying ethnique des Juifs américains. De sorte qu’aux Etats-Unis même, les fondamentalismes protestant, juif et hindou commencent à former un triangle - même si les Eglises protestantes continuent de dénoncer les persécutions des chrétiens par les nationalistes hindous en Inde.

Avant même le 11 septembre, on a parlé d’une alliance objective entre les fondamentalistes protestants américains et le wahhabisme, cet islam radical d’Arabie saoudite. Au Pakistan, les Etats-Unis auraient financé les medersas, les écoles théologiques, où se sont formés les taliban afghans.

Une telle alliance a bien eu lieu. Quand l’ennemi dominant était l’Urss, les Américains n’étaient pas très regardants pour savoir quel était le meilleur contre-feu dans la région. La conjonction entre plusieurs types de fondamentalisme n’a rien de structurel non plus, elle varie selon les circonstances. Aujourd’hui comme hier, de telles alliances ne se déclinent pas seulement sur un registre religieux, même si les religieux se trouvent aux premières loges de la réplique.

D’accord pour affirmer que les bases du rapprochement sont d’abord politiques. Mais ne s’opère-t-il pas également pour des raisons morales, dans un commun souci de défendre " les valeurs traditionnelles ", menacées par la modernité ?

C’est précisément pour gommer leurs différences de contenu que les fondamentalismes se placent sur le terrain des principes ou des valeurs, mettant en avant l’autorité, la famille, la natalité - le refus de l’avortement -, la lutte contre l’homosexualité, etc. Se montrer discret sur le contenu de leur idéologie pour se réfugier dans des principes abstraits, tel est bien la condition de leur rapprochement.

Lors du colloque que nous avons co-organisé, le 13 septembre dernier, Laurence Louër a montré des connexions entre le Mouvement islamique, représentant les Palestiniens d’Israël, et le parti religieux juif séfarade Shaas. Les responsables se rencontrent. Le second sert de modèle au premier. Voilà qui étonne dans le contexte des relations entre Arabes et Juifs !

On est en droit de se demander en effet si, au-delà des seules alliances que je viens d’évoquer, il n’y a pas un jeu de miroirs entre les fondamentalismes. Non seulement ils savent transcender leurs contenus culturels pour faire front face à un adversaire perçu comme commun, mais ils se mettent aussi à ressembler à cet adversaire pour mieux lui résister. Aujourd’hui, par exemple, on forme dans les milieux nationalistes hindous le projet de constituer des brigades de kamikazes pour s’approprier une technique jusqu’alors considérée comme l’apanage des islamistes. Pour moi, cette attitude n’est pas nouvelle. Le fondamentalisme hindou s’est déjà construit tout contre l’islamisme en essayant de ressembler le plus possible à cet ennemi.

A la question " Y a-t-il une internationale fondamentaliste ? ", je serais donc tenté de répondre en deux temps. D’abord par la négative, parce que les mouvements en question incarnent des civilisations qu’ils définissent comme antagoniques, et même les réseaux internes à un seul d’entre eux - comme l’islamisme - ne sont pas vraiment ramifiés à l’échelle transnationale tant leurs relais demeurent façonnés par des contextes locaux. Mais on peut aussi répondre de façon positive, non seulement parce que plusieurs fondamentalismes peuvent s’allier contre un " ennemi " commun, mais aussi parce que les fondamentalistes en viennent à définir les termes du débat de la même façon, en s’imitant les uns les autres.

Propos recueillis par Jean-Paul Guetny

Paru dans le Monde des Religions (cliquez ici pour accéder au site internet de ce magazine)

(septembre-octobre 2003)

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Auteur : Jean-Paul Guetny

Directeur du Monde des Religions

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