Jean-Pierre Filiu : « Il n’y a que 1 000 à 2 000 jihadistes étrangers en Irak »

« Les frontières du Jihad » (*), signé par Jean-Pierre Filiu, professeur associé à l’Institut d’é

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mercredi 7 février 2007

Jean-Pierre Filiu : « Il n’y a que 1 000 à 2 000 jihadistes étrangers en Irak »

« Les frontières du Jihad » (*), signé par Jean-Pierre Filiu, professeur associé à l’Institut d’études politiques de Paris, est d’abord un ouvrage utile. Il rappelle avec précision les différentes acceptations historiques de la notion de Jihad en islam. « N’en déplaise aux maîtres de l’amalgame, le jihad n’est absolument pas un des cinq piliers de l’islam », écrit l’enseignant dès les toutes premières lignes. La notion de jihad apparaît peu dans le Coran, le Prophète n’ayant longtemps été qu’un marchand. « Et il attend d’être quinquagénaire pour prendre les armes », souligne cet arabisant qui a travaillé dans l’humanitaire en Afghanistan.

Le livre de Jean-Pierre Filiu cerne plus précisément les jihadistes contemporains et leurs multiples champs de bataille : Afghanistan, Cachemire, Bosnie, Tchétchénie, Irak. Le constat est accablant pour le réseau terroriste Al-Qaida. Malgré quelques succès partiels et momentanés, il n’est jamais parvenu à créer un “Jihadistan“. Alors que la propagande américaine et russe, comme les spécialistes autoproclamés du terrorisme, ne cessent de diaboliser les jihadistes étrangers, leur accordant une importance considérable, Jean-Pierre Filiu explique que ces combattants n’ont jamais joué qu’un rôle militaire secondaire, y compris dans la libération de l’Afghanistan.

Vous détruisez un mythe : celui de l’influence des moudjahidines arabes en Afghanistan, qui aurait terrassé l’ours russe. Selon vous, Oussama Ben Laden lui-même ne se serait guère battu ?

Moins d’une cinquantaine de moujahidines arabes sont tombés durant toute la guerre de libération ! Il y a peut-être eu certaines années 3 à 5 000 moujahidines, mais la grande majorité d’entre eux restaient dans les zones tribales pakistanaises. Oussama Ben Laden lui-même a longtemps séjourné à Peshawar, avant d’implanter un camp à Jaji, en territoire afghan, mais près de la frontière pakistanaise. Il a pour la première fois affronté l’Armée rouge en avril 1987 dans des combats qui n’ont duré que quelques jours.

Pourtant, l’Afghanistan n’est-il pas le berceau de cette internationale jihadiste moderne ?

C’est exact, cette internationale s’est constituée dans les camps d’entraînement pakistanais. Mais les jihadistes, Ben Laden et Zawahiri en tête, se sont aveuglés en se persuadant qu’ils étaient les responsables non seulement du retrait de l’Armée rouge d’Afghanistan, mais qu’ils auraient même provoqué l’effondrement de l’URSS !

Selon vous, en provoquant les attentats du 11 septembre, Al-Qaida souhaitait attirer les Américains en Afghanistan et rééditer le même exploit qu’avec les Russes ?

C’est l’erreur de calcul stratégique majeure d’Oussama Ben Laden : il croit qu’en attirant l’armée américaine sur son territoire, le “Jihadistan“, il va pouvoir lui infliger une terrible défaite, comme celle subite par l’Armée rouge ! C’est l’échec. Même si lui parvient à s’échapper, son organisation en sort terriblement affaiblie en raison de la mort de Mohammed Atef, le numéro 3 d’Al-Qaida. Elle ne sera capable que de perpétrer deux attentats en 2002, notamment celui de Djerba.

Le deuxième calcul stratégique, qui s’avère tout aussi faux, concernerait le renversement du régime saoudien.

L’Arabie Saoudite était la cible privilégiée d’Oussama Ben Laden. En mettant 15 Saoudiens parmi les 19 kamikazes, il pensait déclencher une insurrection, avec l’émergence d’un puissant mouvement politico-religieux. Mais c’est à nouveau l’échec. Tous les ulemas, tous les religieux saoudiens, ont condamné les attentats. Ensuite, Al-Qaida a lancé de multiples actions terroristes en Arabie Saoudite, mais la répression a été terrible, décapitant ces réseaux. Tous ses chefs ont été éliminés les uns après les autres.

Vous faites la même analyse en Irak qu’en Afghanistan concernant les combattants étrangers, à savoir qu’ils représentent finalement peu de chose.

Les spécialistes américains estiment entre 1 000 et 2 000 le nombre de jihadistes étrangers, alors que la rébellion serait forte d’environ 20 000 membres. Al-Qaida n’est qu’une milice parmi d’autres, bien armée, solidement entraînée, mais rarement dominante. On en parle davantage car plus de 9 kamikazes sur 10 sont des étrangers. Mais ce terrorisme aveugle est de plus en plus rejeté par les autres combattants irakiens. A titre de comparaison, le parti Baas de Saddam Hussein, avant l’intervention américaine, avait réussi à mobiliser 5 à 8 000 moudjahidines étrangers.

Les jihadistes étrangers sont-ils impopulaires en Irak ?

Ils sont aussi impopulaires en Irak qu’en Afghanistan après la chute des talibans. Dans un courrier, Abou Moussa Al-Zarquaoui évoque sans détour les risques de rupture entre les jihadistes et les nationalistes irakiens. « Nous serons étranglés, puis dépecés dans la rue », présidait-il. Les accrochages dans le “triangle sunnite“ depuis l’automne 2005 en disent long sur la profonde impopularité des jihadistes étrangers. Al-Qaida est contrainte de faire croire que le successeur de Zarquaoui (tué en juin 2006), Abou Hamza Al-Mouhajer, est un Irakien, alors qu’il serait égyptien, pour ne pas froisser le nationalisme irakien.

Si Al-Qaida pèse aussi peu, pourquoi suscite-t-elle autant de craintes ?

Actuellement, Al-Qaida est capable de prendre un morceau de l’Irak et d’ycrééer un “Jihadistan“. L’organisation d’Oussama Ben Laden a besoin de contrôler un territoire, comme en Afghanistan, afin d’exporter la subversion globale à partir de ce bout de désert. Le “Jihadistan“ a une fonction très symbolique : c’est un produit d’appel pour le recrutement de futurs combattants. L’objectif prioritaire des Américains devrait être d’exclure Al-Qaida du camp sunnite, qu’elle soit rejetée par les autres combattants.

Où se trouveraient, selon vous, Oussama Ben Laden et Ayman Al-Zawahiri, traqués par les Américains depuis plus de 5 ans ?

Je l’ignore bien évidemment. Je constate simplement que leurs vidéos sont chaque fois de meilleure qualité. Ils disposeraient donc d’un petit studio, et ne se terrent pas dans un trou. Pour Al-Qaida, la dimension médiatique représente la moitié de leur action.

Propos recueillis par Ian Hamel

(*) Jean-Pierre Filiu, « Les frontières du jihad ». Editions Fayard, 323 pages.

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Auteur : Ian Hamel

Journaliste,  a publié “L’énigme Oussama Ben Laden” aux Editions Payot le 5 novembre 2008, auteur également du livre « La vérité sur Tariq Ramadan, sa famille, ses réseaux, sa stratégie » aux éditions Favre, préface de Vincent Geisser.

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