Jacques Berque. Une sociologie vaste et profonde

L’hypothèse centrale de Berque postulait que les Arabes se dirigeaient au XXe siècle « du sacral à l’

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mercredi 23 août 2006

«  L’ampleur de l’embrassement, la multiplicité des angles de vue pouvaient seules à mes yeux fonder l’étude d’une société. Or comment sur tant d’objets garder un ton uni, déverser la même compétence ?  »

Jacques Berque, Mémoire des deux rives. 1




Dans un article paru dans la revue suisse Le Temps stratégique une semaine avant sa mort survenue le 27 juin 1995, Jacques Berque explorait, en un texte magistral, une question immense : Quel islam ?

Il nous a paru important à double titre de rappeler ce dernier écrit de Berque ; tout d’abord, par son ampleur et sa profondeur, ce texte tisse des ramifications qui portent loin le regard, signalant les dimensions enchevêtrées (culturelle, politique, sociale, etc.) de la question posée. Par ailleurs, à lui seul, ce texte pourrait résumer l’ensemble d’une œuvre culminante avec un essai de traduction du Coran 2. D’une certaine manière, on peut percevoir ce court texte-synthèse, accessible à un large public, comme une sorte de testament intellectuel où Jacques Berque a exprimé ses dernières pensées, dans le contexte d’une décennie belliqueuse et destructive pour tout le bassin méditerranéen .

A celui qui ignore le monde de l’Islam ou qui persiste encore à le penser mal (c’est-à-dire à le percevoir/représenter, au Nord comme au Sud, de façon unidimensionnelle) ce texte de Berque est aussi en soi une voie d’approche. L’auteur de L’Orient second a une manière toute particulière d’élever le niveau de connaissance de son lecteur. Son style, toujours, mobilise les facultés d’intelligence et de sensibilité ; il y réussit à tel point que le lecteur finit lui-même par identifier (et se démarquer) des généralisations — et des spécialisations — abusives auxquelles nous ont habitués les médias ainsi que — il faut ici le déplorer — certains chercheurs de l’islam politique.

Car il y a eu une tendance fâcheuse, cette dernière décennie, à représenter le monde arabo-musulman uniquement sous le prisme politique. Ce danger d’un « tout politique » est également un péril endogène qui a fait le malheur de l’arabisme et aujourd’hui de l’islamisme.

A force de réduire l’Islam à l’islam politique, les analystes, autant que les praticiens de la mouvance dite islamiste, ont pavé la voie à l’incompréhension réciproque. Beaucoup d’observateurs estiment qu’une frange de politologues, à force de focaliser uniquement sur une frange de l’islam politique, a fini par la nourrir pour aboutir à cette confusion tenace entre Islam et islamisme. Ceci a été relayé par les médias et l’édition à grands tirages et aux titres simplificateurs. Des deux côtés de la Méditerranée, on s’est activé à entretenir cette confusion, en optant pour les mises en équation sommaires. Il n’y a pas eu de progrès dans la connaissance si ce n’est une production significative de l’air du temps, un matériel relevant plus de la scène du renseignement ou d’un journalisme de bonne facture que de la recherche scientifique à proprement parler. Les exemples de cette focalisation dangereuse sont très nombreux et il n’y a pas place ici pour les détailler3.

L’hypothèse centrale de Berque postulait que les Arabes se dirigeaient au XXe siècle « du sacral à l’historique », hypothèse qu’il faudrait réexaminer sous l’éclairage de son œuvre ultime et majeure, la traduction du Coran. Or de la démarche islamiste, Berque nous dit qu’elle ne lui aura servi à rien dans ce travail, car il n’y a pas trouvé de production pertinente sur les études coraniques. La désacralisation est donc une donnée historique incontestable et l’islamisme (ou islam politique) n’en est que la manifestation la plus récente.

« La connaissance orientale que je m’efforçais de ranimer, je ne lui voulais rien de commun, pour le meilleur et pour le pire, avec l’exposé de Sciences Po ou l’enquête journalistique. Je la voulais fondamentale » précise encore Berque dans ses Mémoires des deux rives 4. C’est justement à une connaissance à la fois dynamique et fondamentale — rétrospective, introspective et prospective — qu’appelle de façon urgente le monde du XXIe siècle. En ce sens, le dernier texte de Berque en appelle à une créativité qui fait défaut autant au nord qu’au sud de la Méditerranée : au lieu donc de politiser le civilisationnel, mieux vaudrait civiliser le politique, tel est en substance le message que nous a adressé Jacques Berque juste avant de nous quitter, manière selon lui de refonder le système mondial sur des bases sûres à partir d’intangibles principes universels. Il semble à cet égard que nous n’ayons tiré aucune leçon de la guerre du Golfe — première version démonstrative de la guerre de l’information — dont nous récoltons depuis une décennie les fruits empoisonnés et dont d’une certaine manière nous observons actuellement le prolongement sur de nouveaux fronts.

Hélas, la conception géopolitique des religions et des cultures (sans parler de leur marchandisation), qui a concouru à la fortune récente d’une théorie en sciences politiques5, a fait de celles-ci des sources de conflit alors qu’elles sont d’abord des matrices, sources d’inépuisables richesses pour une société du savoir — amenée demain à se propager — basée sur un mode de production radicalement nouveau, celui de l’abondance et de l’échange du bien immatériel.

Du point de vue des sciences sociales, la sociologie de Berque fut, à n’en pas douter, en avance sur son temps. Il semble en effet que l’ère du savoir hyperspécialisé qui a régné à l’Université depuis une trentaine d’années touche à sa fin. La multidisciplinarité, la transdisciplinarité et, mieux encore, le remembrement de disciplines scientifiques jusque-là séparées au sein des facultés universitaires sont devenus un impératif incontournable pour le développement des sciences de la matière, du calcul et du vivant. Il n’y a pas d’autre voie pour aborder la complexité du monde, irréductible à la vision déterministe et mécaniste, vestige de sciences « dures » d’un autre âge. L’astrophysicien qui s’attache à l’étude de la formation de l’univers, des galaxies et des étoiles, travaille aujourd’hui main dans la main avec le physicien des particules qui observe le comportement étrange des particules subatomiques. L’infiniment grand et l’infiniment petit convergent inévitablement lorsqu’il faut considérer les origines de l’univers. A l’échelle de l’humanité, où les religions et les civilisations sont des résumés d’univers, pareilles dynamiques d’émergence sont à l’œuvre ; le phénomène le plus significatif auquel on assiste actuellement est l’interférence — souvent constructive — entre le local et le global. Or de l’aveu même des physiciens, des mathématiciens, des biologistes, il n’y a pas plus irréductible/imprévisible que le comportement d’une société, il n’y a pas d’objet plus complexe au sein de l’univers que le cerveau de l’homme... Il semble donc que les sciences sociales dites « douces » soient condamnées à se délester de l’ancien paradigme, réductionniste, à l’origine de la spécialisation et de la technicité croissantes du savoir. Que l’on soit bien compris : ce n’est pas la fin de la spécialité dont il s’agit, mais celle-ci requiert dorénavant des aptitudes à pouvoir relier des savoirs d’autres disciplines, d’analyser en «  zoomant » du macro- au microscopique, de « contextualiser  » pour décrire avec rigueur autant le tout que la partie.

On le voit bien, l’argument de la multidisciplinarité, manifeste tant défendu par Berque, inscrit dans chacun de ses livres et de ses terrains sociologiques, fut donc prémonitoire.

«  L’Islam est une réalité qui défie l’analyse » avait écrit le philosophe pakistanais Mohamed Iqbal. Pour contourner l’immense difficulté, Jacques Berque ne trouva pas mieux que de développer une sociologie vaste et profonde. Mais attention : une théorie d’emblée vaste ne peut jamais s’approfondir, seule l’inverse est si l’on peut dire possible. Il faut descendre profond, au niveau des fondations, puis tenter la tâche titanesque d’élargir jusqu’à ce que la lumière parvienne et qu’elle éclaire le champ de recherche, ses milles et une vérités, toutes provisoires comme la lumière d’ailleurs. Ce que Berque proposa toute sa vie, jusqu’à ses ultimes explications que nous reproduisons dans ce qui suit, c’est une tentative de prise totale du réel, pour rendre compte non pas d’une dimension unique (politique, religieuse, économique, sociale,…), ou d’une séquence particulière (l’ère des indépendances) mais pour formuler une sorte de « théorie du tout ». La méthode de Berque est une singularité  ; signalée à la fois dans un vécu qui parcourt l’occident et l’orient du monde arabe, remontant des dialectes arabes à la langue classique en passant par l’arabe médian et sans compter des essais de grammaire comparée, elle a généré dans le texte les divers facettes et enjeux de l’arabité et de l’islamité. Ajoutons à cela qu’une raison poétique anime l’œuvre de Berque, celle-ci rend le monde qu’il décrit proche, coloré, incarné. L’homme a travaillé sa langue d’expression, le français, tout en instruisant sur la langue du dâd (l’arabe), support indépassable du troisième monothéisme. Le croisement est réussi, mieux encore, il y a de la beauté en cette « histoire sociale de l’Islam contemporain ».

Une autre question qu’il faudrait encore relever concerne les rapports de Jacques Berque avec l’orientalisme et sa longue expérience de fonctionnaire de l’administration coloniale. Le sociologue a rencontré l’orientalisme mais il était déjà porteur d’une arabité héritée par la terre natale, l’Algérie qui colle à la peau. «  Autant qu’il était en moi, j’avais travaillé dans le sens de l’histoire maghrébine, et cela du sein même de l’administration coloniale. » 6 Et c’est précisément cela qu’il faut retenir ; le sens de la trajectoire, impeccablement alignée sur la flèche du temps physique, qui déprogramme — il n’y a pas d’autre mot — le projet orientaliste. Si donc Berque fut en quelque sorte « le dernier orientaliste  », il ne le fut certainement pas sur un mode nostalgique 7 mais plutôt comme l’annonciateur de l’aube des « premiers occidentalistes », ces décrypteurs des sociétés consuméristes qui, dans un paysage évolutif des plus dynamiques, basculent dans le multiculturel et la multidisciplinarité, dans la mondialisation et la géopolitique du mélange. Nous sommes à cet instant précis de l’histoire. Enfin, il n’y a plus brisure de symétrie et c’est là une bonne nouvelle. C’était aussi inscrit dans l’œuvre de Berque. Pour mémoire.

C’est à une sociologie vaste et profonde, à la mesure de l’étendue des deux rives de la Méditerranée, de sa profondeur historique, de l’épaisseur culturelle de ses sédiments, que nous invite Jacques Berque, cet autre grand frère de la «  pensée méridionale ».

Cliquez pour lire l’article de Jacques Berque : Quel islam ?


1 Communication écrite pour le Colloque international sur l’anthropologie du Maghreb : les apports de Gellner, Berque, Geertz et Bourdieu, Institut d’études politiques, université de Lyon-II, 20 et 21 septembre 2001.
Réda Benkirane est sociologue, auteur de Le désarroi identitaire. Jeunesse, islamité et arabité contemporaines (Cerf, Paris, 2004) et La Complexité, vertiges et promesses. Dix-huit histoires de sciences (Le Pommier, Paris, 2002).

Jacques Berque, Mémoires des deux rives. Paris, Seuil, 1989, p. 263.

2 De cette traduction et de l’essai de commentaire qui l’accompagne, Berque dira des paroles qui en disent long sur sa démarche dans la connaissance de l’Autre : « elle semble excentrée de ma personne par une dictée supérieure. C’est ainsi que les musulmans la sentent. Or je fais miennes leurs attitudes quand j’étudie leur Livre, tout en gardant la distance propre à m’identifier. « Je me mets dans leur tunique », ataqammaçu, dirait l’arabe, en restant moi-même. Comment est-ce possible ? Sympathie ? empathy  ? Max Weber a démêlé ces ambiguïtés. Moi, ce que je constate, c’est que cette fusion passagère fortifie en moi tout ensemble l’identique et le différent. » Mémoires des deux rives. Op. cité, p. 270.

3 Pensons à tous ceux — sans les nommer et à l’exception notable de leur aîné Bruno Etienne — qui, depuis un peu plus d’une dizaine d’années, nous annoncent régulièrement le « réveil  », le « déclin », le « retour » de l’islamisme , ou alors son fait social total, son caractère foncièrement authentique ou alternatif. Il serait intéressant de faire un travail de classification de tous les «  spécialistes de l’islam » de la dernière génération, d’en faire un terrain d’étude pour un politologue, manière de refléter le reflet du miroir…

4 Op. cité, p. 180.

5 Peu de politologues sans doute le savent, mais la théorie de « la guerre des civilisations » n’est pas issue des sciences politiques et l’américain Samuel Huntington n’en est pas l’auteur véritable. En août 1991, l’économiste marocain Mahdi Elmandjra (ancien membre du Club de Rome et de Futuribles international) écrivait, dans son ouvrage en arabe intitulé Première guerre civilisationnelle  : « la guerre du Golfe n’est que le premier épisode d’un conflit Nord-Sud dominé dorénavant par des considérations d’ordre essentiellement culturel ». Elmandjra stigmatisait également dans son ouvrage le risque de « guerres civilisationnelles » ainsi que « les trois grandes peurs de l’Occident », à savoir « la peur de la démographie », « la peur de l’Islam » et « la peur de l’Asie ». On retrouve étrangement ces trois « menaces » dans l’article de Samuel Huntington, The Clash of civilizations, publié en été 1993 par la revue Foreign Affairs, soit deux ans après la publication du livre d’Elmandjra ! Dans le livre qu’il fera paraître en 1996, Huntington citera allusivement Elmandjra. Même s’il n’est pas l’inventeur de cette théorie et si l’on en juge par le nombre impressionnant de références que l’on trouve en sciences politiques sur cette fameuse guerre des civilisations, il faut reconnaître au politologue américain un art consommé du marketing.

Cf. Mahdi Elmandjra, La Crise du Golfe, prélude à l’affrontement Nord-Sud, in Futuribles, Paris, octobre 1990.

Mahdi Elmandjra, Première guerre civilisationnelle, Casablanca, Toubkal, 1992. Samuel P. Huntington, The clash of civilizations and the remaking of world order, New York, Simon & Schuster, 1996.

6 Op. cité, p. 196.

7 « L’orientalisme, je l’avais d’abord agressé, malgré beaucoup de respect pour tel ou tel de ses derniers grands hérauts. Contre lui je m’étais ostensiblement réclamé des sciences sociales ». Op. cité, p. 244.

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Auteur : Réda Benkirane

Réda Benkirane est sociologue et consultant international à Genève. Page personnelle sur internet: www.archipress.org/reda. Auteur du livre "Le Désarroi identitaire : Jeunesse, islamité et arabité contemporaines" aux éditions Cerf.

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