Islam parlé, islam parlant

Parler d’islam aujourd’hui revient souvent, dans une presque totale ignorance des réalités musulmanes, à exprimer une suspicion à l’égard de tout ce qui touche à cette religion. Nous appellerons cela de l’“islamophobie”.

Parler d’islam aujourd’hui revient souvent, dans une presque totale ignorance des réalités musulmanes, à exprimer une suspicion à l’égard de tout ce qui touche à cette religion. Nous appellerons cela de l’“islamophobie”.

Antisémitisme islamophobe

Je ne suis pas loin de considérer cette islamophobie comme la forme de racisme la plus fréquemment exprimée aujourd’hui en France à l’égard de populations immédiatement repérables, et comme l’expression nouvelle et tout à fait actuelle, d’un antisémitisme spécifique : l’antisémitisme islamophobe. Ce dernier s’exerce à l’encontre de toute une culture et à l’encontre de l’autre-semblable ; celui qui est culturellement, économiquement assimilé mais qui garde la part d’altérité insaisissable et dangereuse que représente une différence religieuse réelle ou supposée.

Dans le cours de l’histoire de France, les bases culturelles de l’antisémitisme sont à trouver dans l’anti-judaïsme chrétien mais personne ne contestera que c’est après la sécularisation de la nation et l’établissement des pratiques républicaines de séparation du politique et du religieux que l’efficacité meurtrière du rejet antisémite judéophobe a connu sa culmination dans une culture où l’appartenance religieuse paraissait devoir être cantonnée à un domaine privé et clos.

Pour tout un ensemble de raisons historiques, cet antisémitisme classique, sous l’aspect de la judéophobie ne trouve plus guère, Dieu merci, de possibilités d’expression et c’est le musulman qui vit aujourd’hui, sous des formes multiples, cette situation qui avait été en Europe celle du Juif, où l’on entend parler de soi en termes dépréciatifs, soupçonneux, voire haineux, où l’on se trouve réduit à une entité parlée.

Il serait trop long d’évoquer les multiples manières dont s’exprime l’islamophobie latente et apparemment indéracinable de la culture européenne. Rappelons simplement, que depuis des siècles le musulman joue, dans l’imaginaire du continent européen, le rôle de l’ennemi irréconciliable sous la forme du sarrasin en France, du More en Espagne, du Tatar en Russie ou du Turc dans les Balkans. Et si le filon avait pu paraître se tarir, on le voit de nouveau exploité depuis que l’image transitoire du communiste au couteau entre les dents s’est effacée après la chute du mur de Berlin, laissant se réanimer celle, jamais vraiment oubliée, du sarrasin avec son cimeterre.

Tout est rentré dans l’ordre, et nous voici revenus aux vieilles détestations médiévales dans lesquelles l’Europe se sent si bien ; dans lesquelles, même, l’on peut dire qu’elle s’est constituée puisque l’antique ennemi impérial du VIIIe au XXe siècle, des premiers sièges de Constantinople par les flottes omeyyades jusqu’à la chute de la dynastie ottomane, a toujours été musulman.

Analogie pédagogique

Parler d’islam de l’intérieur d’une culture européenne, dans un pays comme la France, revient donc pour une bonne part à l’heure actuelle, à exprimer un antisémitisme islamophobe au moment même où les expressions de l’antisémitisme judéophobe sont réprimées, et où l’islamophobie chrétienne, qui a existé aussi sûrement que l’antijudaïsme chrétien, s’est clairement éteinte depuis des décennies, au moins pour ce qui concerne les prises de positions officielles de l’Église et de sa hiérarchie, cela même si des maladresses peuvent être commises ici ou là.

Je suis bien conscient, au moment où j’utilise ce terme d’antisémitisme, que des susceptibilités tiendront pour blasphématoire l’analogie que j’ose proposer. J’ai pourtant la faiblesse de penser que personne, aujourd’hui, ne comprend mieux que le musulman d’Europe ce que signifie être parlé de l’extérieur et porter une différence inacceptable dont la culture dominante ne cesse de réanimer les stigmates.

Il est bien entendu néanmoins, qu’aucune situation historique n’est identique à une autre et, puisque nous tentons ici de proposer quelques intuitions, c’est dans un but pédagogique et à seule fin de faire comprendre un vécu, que je me permets cet usage d’une notion qui a une histoire propre sans relation directe avec la perception de l’islam en Europe.

Ancrage sémite de l’islam

Cette utilisation n’est pas totalement illégitime et le concept d’antisémitisme islamophobe se justifie d’abord parce que le rejet de l’islam est celui d’une religion et d’une culture profondément ancrées dans des traditions sémites par les textes sacrés, la langue liturgique et par le fait que l’islam a recouvert, dès les premiers siècles de son existence, toutes les zones culturelles sémitiques. Il y aurait donc, de mon point de vue, de la mauvaise querelle à disputer à l’islam la qualité de religion sémite et à refuser l’utilisation du terme "antisémitisme" pour désigner la détestation dont il est l’objet de la part des opinions majoritaires en Europe.

En conséquence, l’expression assez peu exceptionnelle, de sentiments ou de théories islamophobes est à considérer sans ambage comme une forme particulière de l’antisémtisme et doit être combattue comme telle.

L’islam, tiers exclu et concurrent

Comme l’antijudaïsme en son temps, l’islamophobie a été déchristianisée mais l’islam remplit toujours une fonction que le judaïsme ne joue plus, la fonctions sacrale cathartique et rassembleuse de tiers exclu dans certaines manières de construire le lien national. Il remplit cette fonction comme lieu de focalisation de l’altérité non européenne, à la fois de plus en plus visible et de plus en plus intégrée, c’est-à-dire en passe de devenir invisible, insaisissable et donc d’autant plus dangereuse. Il remplit cette fonction comme religion clairement affichée et potentiellement concurrente de l’État républicain lui-même, de certaines de ses institutions et de ses systèmes d’intervention sociale.

L’islamité n’est donc pas seulement la particularité d’un groupe minoritaire dans la culture européenne. C’est à la fois un stigmate de populations défavorisées, la référence non visible de populations intégrées, voire assimilées, et le pôle où s’identifie une idéologie universaliste perçue comme concurrente par les sociétés européennes et les structures de pouvoir auxquelles elles ont donné naissance.

Je pense donc pouvoir oser, assez légitimement, cet usage de la notion d’antisémitisme islamophobe pour identifier les présupposés qui structurent une bonne part des discours sur l’islam en France. Cet antisémitisme islamophobe prend des formes extrêmes dans les partis de la droite radicale se réclamant du national-populisme, lesquels partis ont tous un discours islamophobe dans tous les pays d’Europe où ils prospèrent. Ce discours islamophobe, soit fait pendant à un discours judéophobe à peine édulcoré, soit le dissimule plus ou moins habilement.

En dehors de ces formes extrêmes, l’antisémitisme islamophobe est tout à fait répandu dans l’opinion française et s’exprime de multiples manières. Le prétexte qui est offert le plus aisément à cette expression, est l’existence de formes contemporaines d’un islam autocentré sur une conception névrotique de l’orthodoxie religieuse et lui-même passablement xénophobe, je veux parler de ce que l’on nomme "l’islamisme".

Entité parlée et rarement entité parlante

L’existence de cette forme d’islam tend, à l’évidence, la situation ; et parler d’islam en France revient désormais, quasi exclusivement, à parler de cet islamisme ou intégrisme, oubliant souvent que ce dernier terme est né dans le cadre d’un débat interne au catholicisme. La production éditoriale sur l’islamisme est devenue pléthorique et quiconque, abordant cette question, entend garder le recul du chercheur et rend compte de la cohérence interne de l’islamisme en devient immédiatement un défenseur voire un adepte.

Quant au musulman lui-même, il est de plus en plus sommé de s’expliquer, cité à comparaître, à montrer patte blanche et à passer sous diverses fourches caudines. Poussé dans ses retranchements, il répond au soupçon par l’apologie ou par des positions de principe où il ne dit rien de son islamité ni de l’islam, ce qui renforce la réalité fondamentale qui fait de l’islam une entité parlée et très rarement une entité parlante.

Au demeurant, l’antisémitisme islamophobe déploie les mêmes ruses que l’antisémitisme judéophobe et, comme ce dernier avait ses "bons juifs", l’antisémitisme islamophobe a son islam tolérant. Au terme de couplets interrogateurs et suspicieux, d’anecdotes érigées en exemples, de problématiques imposées par le regard dominateur de l’Europe, les moins malintentionnés rappellent l’existence de cet islam dit tolérant, opposé à l’islamisme sur qui l’on a fait de longs développements.

Mais au-delà d’une simple mention, rien n’est dit de cet islam que l’on affuble du qualificatif de tolérant ou de modéré. C’est qu’à vrai dire, ceux qui en parlent n’en connaissent pas grand chose. C’est qu’ils savent aussi qu’ils ne convaincront personne.

Une fonction de repoussoir globalisant

Au demeurant, l’islamisme est surtout sollicité pour faire peur. Il semble, en effet, que le discours sur l’islam remplisse une fonction tout à fait essentielle à l’intérieur de la société française qui serait de l’assurer, par un effet de répulsion, de quelques certitudes idéologiques au moment où aucun projet suffisamment partagé ne peut être offert aux citoyens. De là toute la rhétorique sur les valeurs républicaines dans laquelle la dénonciation plus ou moins implicite du projet islamiste joue un rôle non négligeable. Ce projet présente, en effet, dans le monde actuel, la critique la plus mobilisatrice du modèle imposé par les cultures européennes et l’utopie la plus efficace auprès des masses déshéritées du monde musulman qui comptabilise une bonne proportion de ce que l’on appelle le tiers monde.

Aussi, dans la mesure où le projet islamiste est totalement extérieur à la culture européenne, dans la mesure où il peut apparaître porteur d’une violence archaïque que les sociétés développées, productrices d’une violence structurelle souvent occulte, ne peuvent supporter, dans la mesure où il a une certaine influence sur des franges de la population musulmane en France, le contre modèle islamiste joue le rôle de repoussoir contre lequel l’on s’identifie. Ainsi, parler d’islamisme est une fonction de la rhétorique identitaire en France, de la même manière que dénoncer le modèle occidental est une fonction essentielle de la rhétorique islamiste.

Comme l’on sait que parler d’islamisme revient, en général, à parler d’islam et que les glissements sémantiques facilités par la parenté des termes deviennent de plus en plus fréquents, les inquiétudes légitimes que peuvent exprimer les analystes les plus honnêtes face à l’islamisme sont fréquemment traduites, par l’antisémitisme islamophobe dominant, en inquiétudes face à l’islam en général et face aux musulmans dans leur ensemble.

Une urgence à parler différemment d’islam

Ce phénomène fait pendant à la quasi impossibilité que nous avons évoquée, en particulier pour les musulmans, même s’ils n’ont rien d’islamistes et s’ils sont les plus menacés par l’islamisme, de parler de l’islamisme autrement que sous les formes de l’anathème, de l’invective, de la dénonciation, sous peine d’être taxés d’islamisme, tant est puissant l’antisémitisme islamophobe.

De ce fait, je me demande si être musulman en France, ne revient pas à vivre entre la paranoïa de l’islamisme et la paranoïa de l’antisémitisme islamophobe. S’il ne s’agissait que d’un problème de minorités et de souffrance des individus, je dirais que l’histoire passe sur tant de souffrances et oublie tant d’individus qu’il n’est rien qui ne doive vraiment nous alarmer. Malheureusement, une telle situation est malsaine et dangereuse dans la mesure où les échanges entre l’Europe et le monde de l’islam s’intensifient et vont continuer de s’intensifier malgré le désir de plus en plus clairement exprimé de transformer l’Europe en forteresse assiégée.

Il y a donc urgence à parler différemment d’islam si l’on ne veut pas qu’une relation, qu’il apparaît assez difficile d’éluder, ne se transforme en une tension permanente qui serait la source de conflits inextricables. Ce n’est pas en effet une question accessoire que de débattre de la manière de parler d’islam, c’est réellement une question qui engage l’avenir -l’avenir des relations entre grandes zones géopolitiques et l’avenir de la société française qui risque d’être fortement perturbée si elle n’apprend pas à considérer avec sérénité la réalité islamique dont elle s’est servie jusqu’à ce jour comme contre-modèle dans le cadre de stratégies identitaires.

Entre islamologie et apologie

La force de l’antisémitisme islamophobe est telle que la tâche apparaît comme insurmontable. Pourtant, il existe dans cette même société qui exprime son islamophobie, des lieux où il est parlé d’islam avec compétence, attention et ouverture. Le principal se situe dans le territoire des sciences sociales. C’est cette discipline que l’on appelle désormais l’islamologie et l’on ne peut nier que, pour un musulman de France soucieux d’aborder à un certain niveau de compréhension son propre cadre de référence religieux, c’est dans l’islamologie qu’il a le plus de chance de trouver des éléments d’information fiables et rigoureux.

Malgré cela, en vertu d’un soupçon tenace à l’égard de l’islamologie, les musulmans de France se laissent séduire par une manière de parler d’islam qui répond pour eux à une soif d’apologie que l’on peut assez bien comprendre si l’on tient compte de la totale liberté d’expression laissée à l’antisémitisme islamophobe sous toutes ses formes. En effet, la vision dépréciative de l’islam renvoyée par la culture dominante à tout musulman vivant dans l’hexagone l’amène naturellement à privilégier, lorsqu’il ne dispose pas de la formation critique suffisante, une manière de présenter d’islam qui le rassérène, le valorise, le justifie face au discours de l’antisémitisme islamophobe. Ce discours apologétique se retrouve bien entendu dans la production éditoriale islamiste, mais pas exclusivement et de nombreux ouvrages, produits par des musulmans, ont du mal à échapper à la tentation de l’apologie, ou du moins de la justification, tant le regard présupposé hostile de l’européocentrisme impose ses normes au musulman qui entend s’y opposer et entreprend d’écrire sur l’islam.

C’est qu’en effet l’islamologie semble avoir un certain mal à se laver du péché originel dont on a un temps accusé l’orientalisme en rappelant combien ce dernier était une pratique coloniale procédant assez fréquemment du renseignement. Cela étant, il faut que les musulmans de France comprennent que l’islamologie demeure dans ce pays la production de discours sur l’islam la plus pertinente et la moins malveillante, et que si apologie défensive il peut y avoir, elle ne doit se faire qu’avec les méthodes scientifiques et le regard critique dont use l’islamologie.

Malheureusement, on constate généralement que le discours de justification, dont on comprend combien il est nécessaire à certains musulmans, sacrifie très rarement aux exigences d’un minimum de critique scientifique. Par ailleurs, il faut regretter aujourd’hui qu’une certaine islamologie surexploite le phénomène islamiste et l’anthropologie religieuse en vue d’offrir une meilleure prise au contrôle social et une meilleure efficacité du renseignement aux instances de l’exécutif dont c’est justement le rôle de fournir du renseignement et d’opérer du contrôle social. Cette tendance relativement récente a pour effet pervers de réanimer le soupçon musulman à l’égard de l’orientalisme que l’on avait pu croire un moment atténué.

Les conditions d’une interrogation

Dieu merci, au-delà des pratiques où la science paraît se mettre au service de la surveillance policière, l’on voit encore l’islam exploré en tant que fait civilisationnel producteur d’une pensée multiforme mobilisable par les consciences contemporaines musulmanes ou non. Cette exploration est le fait d’islamologues musulmans, mais aussi d’islamologues chrétiens. L’intérêt de cette islamologie est qu’elle interroge le phénomène religieux musulman avec l’implication de l’homme de foi et le recul de l’homme de méthode depuis l’intérieur même de la cohérence que ce phénomène religieux a construite autour des lignes de force de son histoire fondatrice.

C’est ce que j’appellerai une méthodologie de croyants. Cela n’implique pas bien entendu que ceux qui l’adoptent soient systématiquement croyants mais l’on ne manquera pas de remarquer que dans l’islamologie française, ce sont assez fréquemment des chrétiens qui tiennent une telle posture. L’exemple de Massignon, fasciné par son objet mais toujours chrétien, est connu et fait comprendre à quel point les musulmans de culture française, désirant disposer d’informations rigoureuses en français sur les logiques proprement religieuses de l’islam sont tributaires d’ouvrages écrits par des chrétiens.

Faut-il s’en offusquer ? En fait, cette situation n’est paradoxale qu’en apparence car elle procède de la domination géopolitique, économique et culturelle de l’Europe sur le reste de la planète depuis deux siècles. Elle témoigne également de la situation politique et symbolique des musulmans de France qui commencent déjà à inventer les modes de questionnement de la réalité qu’ils vivent et quelques concepts opératoires assez stimulants et inattendus, lesquels concepts ne sont pas sans relation avec les mythologies propres au pays où le destin les amène à vivre aujourd’hui (par exemple, le concept de dar al-shahada n’est pas sans proximité avec le témoignage évangélique des chrétiens...).

Malheureusement, je crains que ces modes de questionnement et ces concepts ne relèvent plus d’intuitions symboliques pertinentes que d’analyses rigoureuses. Or, il apparaît indispensable de bien comprendre les situations historiques auxquelles nous sommes confrontés. Ces situations ne sont pas celles qui ont donné naissance au réformisme, ce ne sont pas celles de la domination coloniale, ni celles d’après les indépendances. Nous ne sommes plus à l’époque de la chute de l’empire ottoman, ni en plein triomphe positiviste, ni même en ces périodes où le réel apparaissait clairement saisissable par les méthodes mises au point par ceux qui imposaient leur domination au monde de l’islam. En fait, tout est obscur et confus, il n’existe pas de méthode toute faite pour aborder le présent et ni l’apologie, ni le concordisme positiviste, ni la rhétorique dénonciatrice ne peuvent avoir la moindre efficacité.

Transplantation et stimulation

En fait, ce qu’il nous faut comprendre, ce sont les tensions que nous vivons et qui sous tendent la réalité, qui la constituent. Je crois avoir assez dit ce qu’étaient les tensions négatives, en proposant le concept d’antisémitisme islamophobe et en examinant certaines situations. Peut-on relever des données positives ? Certainement. À commencer par notre détermination d’aboutir à une vue lucide des choses. J’ai déjà évoqué l’islamologie comme lieu de production d’un discours non islamophobe, même si nous savons que l’islamologie peut avoir ses faiblesses. J’ai insisté sur l’impasse de l’apologie, du concordisme, de la rhétorique et je crois que la principale tension créatrice est à identifier dans la situation même des musulmans en terre européenne à la fin du XXe siècle.

Il n’est pas niable, en effet, que cette situation en tant que telle contraindra l’islam à s’interroger lui-même dans des termes qui peuvent être stimulants et suivant des pratiques éprouvées et méthodologiquement efficaces.

Nous connaissons tous les exhortations à utiliser, dans le rapport aux fondements de cette religion, les outils de la science sociale contemporaine. Personne, sur le principe, ne peut décemment, sauf à encourager l’archaïsme, nier que l’idée soit pertinente. Seulement, la vraie question à se poser est de savoir si existent, y compris même dans l’islam transplanté en Europe, les conditions socio-culturelles qui permettraient l’exercice intellectuel dont il s’agit.

La quasi inexistence de lieux institutionnels, la faiblesse du besoin exprimé par la communauté musulmane, surtout avide d’apologie et consommatrice de services rituels, la domination dans la recherche universitaire de l’anthropologie religieuse au détriment de l’interrogation de type théologique, tout cela fait que les chances d’aboutir à une interrogation scientifique du donné religieux islamique demeurent assez minces.

Il y a pourtant un lieu géométrique, à la fois formel et informel, où parler d’islam de manière stimulante apparaît possible. Ce lieu est le dialogue islamo-chrétien au cœur duquel, à condition de sortir de l’angélisme et de l’idéologie du vécu, à condition de situer ce dialogue à un niveau réellement conceptuel, les musulmans peuvent apprendre beaucoup des croyants chrétiens à partir de l’habitude de ces derniers d’interroger leurs propres doctrines, leur histoire et leur manière de vivre et de penser leur foi.

Certes, là aussi, il s’agit d’une domination car chacun a la théologie de son niveau de développement socio-culturel, lié àson niveau de développement économique, mais autant l’idée que la technologie occidentale est à intégrer et à maîtriser sourit aux musulmans, autant celle qu’il y aurait intérêt à utiliser les outils de la science sociale pour progresser dans la connaissance du phénomène islamique peut aller de soi pour ceux qui souhaitent dépasser le discours que l’islam produit sur lui-même, autant apparaît peu répandue celle qu’il y aurait du profit à tirer de l’expérience théologique dont procèdent des savoirs et des informations sur l’islam provenant d’islamologues membres de l’Église.

Passer par la théologie chrétienne

Pourtant, la manière de parler d’islam de tels islamologues est incontestablement enrichie par la manière dont le christianisme s’interroge sur ses croyances et ses fondements de manière interrompue depuis des siècles. De la sorte, il serait du plus grand profit que les musulmans fissent, comme ils font de la sociologie ou de l’anthropologie, de la théologie chrétienne pour s’introduire à une pratique intellectuelle qui nourrit un des discours sur l’islam les plus pertinents et les plus cohérents que porte la culture européenne.

Il est bien évident que l’air du temps, encore influencé par les slogans d’un positivisme qui a beaucoup impressionné les musulmans, n’y incite guère. De même, un certain anti-intellectualisme exprimé par l’opinion publique en général, très bien relayé chez certains chrétiens aujourd’hui et de très ancienne tradition en islam, rend assez illégitime une telle démarche.

Mais enfin, puisqu’il s’agit de parler, puisqu’il s’agit de discours, autant qu’il se construise dans des cohérences identifiées, dans un minimum de rigueur et en fonction de présupposés à peu près clairs. Cela sera-t-il suffisant pour faire pièce à l’islamophobie dominante ? Sans doute pas, mais c’est peut-être une des manières de parler d’islam qu’il serait nécessaire de promouvoir parmi d’autres pour dépasser une situation que je ne peux m’empêcher de trouver historiquement dangereuse ; une de ces manières de parler d’islam qui élèverait le niveau moyen de connaissance de cette réalité, au moins dans ce que l’on appelle le grand public cultivé un peu embarrassé entre des vulgarisations trop généralistes et les ouvrages trop spécialisés de l’islamologie.

De cette manière, les citoyens responsables que nous tentons d’être, auront essayé de faire comprendre et connaître les réalités complexes et méconnues d’un univers vaste et millénaire. Ils auront tenté de conduire au respect de ce que portent les hommes dans leurs histoires multiples afin que reculent les phobies et les rejets, afin qu’il y ait un peu moins d’ignorance et un peu plus de compréhension mutuelle.

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Auteur : Rochdy Alili

Auteur de nombreux articles dans diverses revues, il a publié en 1996, aux éditions La Découverte, Qu'est-ce que l'islam ? Un ouvrage d'initiation précis dont la lecture est vraiment recommandée. Son dernier ouvrage a pour titre L'éclosion de l'Islam paru aux éditions Dervy en 2005.


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