Samedi 25 October 2014
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Islam parlé, islam parlant

Islam parlé, islam parlant
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Parler d’islam aujourd’hui revient souvent, dans une presque totale ignorance des réalités musulmanes, à exprimer une suspicion à l’égard de tout ce qui touche à cette religion. Nous appellerons cela de l’“islamophobie”.

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Parler d’islam aujourd’hui revient
souvent, dans une presque totale ignorance des réalités musulmanes, à
exprimer une suspicion à l’égard de tout ce qui touche à cette religion.
Nous appellerons cela de l’“islamophobie”.

Antisémitisme islamophobe

Je ne suis pas loin de considérer
cette islamophobie comme la forme de racisme la plus fréquemment exprimée
aujourd’hui en France à l’égard de populations immédiatement repérables,
et comme l’expression nouvelle et tout à fait actuelle, d’un antisémitisme
spécifique : l’antisémitisme islamophobe. Ce dernier s’exerce à l’encontre
de toute une culture et à l’encontre de l’autre-semblable ; celui qui est
culturellement, économiquement assimilé mais qui garde la part d’altérité
insaisissable et dangereuse que représente une différence religieuse réelle
ou supposée.

Dans le cours de l’histoire de France,
les bases culturelles de l’antisémitisme sont à trouver dans
l’anti-judaïsme chrétien mais personne ne contestera que c’est après la
sécularisation de la nation et l’établissement des pratiques républicaines
de séparation du politique et du religieux que l’efficacité meurtrière du
rejet antisémite judéophobe a connu sa culmination dans une culture où
l’appartenance religieuse paraissait devoir être cantonnée à un domaine
privé et clos.

Pour tout un ensemble de raisons
historiques, cet antisémitisme classique, sous l’aspect de la judéophobie ne
trouve plus guère, Dieu merci, de possibilités d’expression et c’est le
musulman qui vit aujourd’hui, sous des formes multiples, cette situation qui
avait été en Europe celle du Juif, où l’on entend parler de soi en termes
dépréciatifs, soupçonneux, voire haineux, où l’on se trouve réduit à une
entité parlée.

Il serait trop long d’évoquer les
multiples manières dont s’exprime l’islamophobie latente et apparemment
indéracinable de la culture européenne. Rappelons simplement, que depuis des
siècles le musulman joue, dans l’imaginaire du continent européen, le rôle
de l’ennemi irréconciliable sous la forme du sarrasin en France, du More en
Espagne, du Tatar en Russie ou du Turc dans les Balkans. Et si le filon avait
pu paraître se tarir, on le voit de nouveau exploité depuis que l’image
transitoire du communiste au couteau entre les dents s’est effacée après la
chute du mur de Berlin, laissant se réanimer celle, jamais vraiment oubliée,
du sarrasin avec son cimeterre.

Tout est rentré dans l’ordre, et nous
voici revenus aux vieilles détestations médiévales dans lesquelles l’Europe
se sent si bien ; dans lesquelles, même, l’on peut dire qu’elle s’est
constituée puisque l’antique ennemi impérial du VIIIe au XXe siècle, des
premiers sièges de Constantinople par les flottes omeyyades jusqu’à la chute
de la dynastie ottomane, a toujours été musulman.

Analogie pédagogique

Parler d’islam de l’intérieur d’une
culture européenne, dans un pays comme la France, revient donc pour une bonne
part à l’heure actuelle, à exprimer un antisémitisme islamophobe au moment
même où les expressions de l’antisémitisme judéophobe sont réprimées, et
où l’islamophobie chrétienne, qui a existé aussi sûrement que l’antijudaïsme
chrétien, s’est clairement éteinte depuis des décennies, au moins pour ce
qui concerne les prises de positions officielles de l’Église et de sa
hiérarchie, cela même si des maladresses peuvent être commises ici ou là.

Je suis bien conscient, au moment où
j’utilise ce terme d’antisémitisme, que des susceptibilités tiendront pour
blasphématoire l’analogie que j’ose proposer. J’ai pourtant la faiblesse de
penser que personne, aujourd’hui, ne comprend mieux que le musulman d’Europe
ce que signifie être parlé de l’extérieur et porter une différence
inacceptable dont la culture dominante ne cesse de réanimer les stigmates.

Il est bien entendu néanmoins,
qu’aucune situation historique n’est identique à une autre et, puisque nous
tentons ici de proposer quelques intuitions, c’est dans un but pédagogique
et à seule fin de faire comprendre un vécu, que je me permets cet usage
d’une notion qui a une histoire propre sans relation directe avec la
perception de l’islam en Europe.

Ancrage sémite de l’islam

Cette utilisation n’est pas totalement
illégitime et le concept d’antisémitisme islamophobe se justifie d’abord
parce que le rejet de l’islam est celui d’une religion et d’une culture
profondément ancrées dans des traditions sémites par les textes sacrés, la
langue liturgique et par le fait que l’islam a recouvert, dès les premiers
siècles de son existence, toutes les zones culturelles sémitiques. Il y
aurait donc, de mon point de vue, de la mauvaise querelle à disputer à
l’islam la qualité de religion sémite et à refuser l’utilisation du terme
"antisémitisme" pour désigner la détestation dont il est l’objet
de la part des opinions majoritaires en Europe.

En conséquence, l’expression assez
peu exceptionnelle, de sentiments ou de théories islamophobes est à
considérer sans ambage comme une forme particulière de l’antisémtisme et
doit être combattue comme telle.

L’islam, tiers exclu et concurrent

Comme l’antijudaïsme en son temps, l’islamophobie
a été déchristianisée mais l’islam remplit toujours une fonction que le
judaïsme ne joue plus, la fonctions sacrale cathartique et rassembleuse de
tiers exclu dans certaines manières de construire le lien national. Il
remplit cette fonction comme lieu de focalisation de l’altérité non
européenne, à la fois de plus en plus visible et de plus en plus intégrée,
c’est-à-dire en passe de devenir invisible, insaisissable et donc d’autant
plus dangereuse. Il remplit cette fonction comme religion clairement affichée
et potentiellement concurrente de l’État républicain lui-même, de certaines
de ses institutions et de ses systèmes d’intervention sociale.

L’islamité n’est donc pas seulement
la particularité d’un groupe minoritaire dans la culture européenne. C’est
à la fois un stigmate de populations défavorisées, la référence non
visible de populations intégrées, voire assimilées, et le pôle où
s’identifie une idéologie universaliste perçue comme concurrente par les
sociétés européennes et les structures de pouvoir auxquelles elles ont
donné naissance.

Je pense donc pouvoir oser, assez
légitimement, cet usage de la notion d’antisémitisme islamophobe pour
identifier les présupposés qui structurent une bonne part des discours sur
l’islam en France. Cet antisémitisme islamophobe prend des formes extrêmes
dans les partis de la droite radicale se réclamant du national-populisme,
lesquels partis ont tous un discours islamophobe dans tous les pays d’Europe
où ils prospèrent. Ce discours islamophobe, soit fait pendant à un discours
judéophobe à peine édulcoré, soit le dissimule plus ou moins habilement.

En dehors de ces formes extrêmes,
l’antisémitisme islamophobe est tout à fait répandu dans l’opinion
française et s’exprime de multiples manières. Le prétexte qui est offert le
plus aisément à cette expression, est l’existence de formes contemporaines
d’un islam autocentré sur une conception névrotique de l’orthodoxie
religieuse et lui-même passablement xénophobe, je veux parler de ce que l’on
nomme "l’islamisme".

Entité parlée et rarement entité
parlante

L’existence de cette forme d’islam
tend, à l’évidence, la situation ; et parler d’islam en France revient
désormais, quasi exclusivement, à parler de cet islamisme ou intégrisme,
oubliant souvent que ce dernier terme est né dans le cadre d’un débat
interne au catholicisme. La production éditoriale sur l’islamisme est devenue
pléthorique et quiconque, abordant cette question, entend garder le recul du
chercheur et rend compte de la cohérence interne de l’islamisme en devient
immédiatement un défenseur voire un adepte.

Quant au musulman lui-même, il est de
plus en plus sommé de s’expliquer, cité à comparaître, à montrer patte
blanche et à passer sous diverses fourches caudines. Poussé dans ses
retranchements, il répond au soupçon par l’apologie ou par des positions de
principe où il ne dit rien de son islamité ni de l’islam, ce qui renforce la
réalité fondamentale qui fait de l’islam une entité parlée et très
rarement une entité parlante.

Au demeurant, l’antisémitisme
islamophobe déploie les mêmes ruses que l’antisémitisme judéophobe et,
comme ce dernier avait ses "bons juifs", l’antisémitisme
islamophobe a son islam tolérant. Au terme de couplets interrogateurs
et suspicieux, d’anecdotes érigées en exemples, de problématiques imposées
par le regard dominateur de l’Europe, les moins malintentionnés rappellent
l’existence de cet islam dit tolérant, opposé à l’islamisme sur qui l’on a
fait de longs développements.

Mais au-delà d’une simple mention,
rien n’est dit de cet islam que l’on affuble du qualificatif de tolérant
ou de modéré. C’est qu’à vrai dire, ceux qui en parlent n’en
connaissent pas grand chose. C’est qu’ils savent aussi qu’ils ne convaincront
personne.

Une fonction de repoussoir
globalisant

Au demeurant, l’islamisme est surtout
sollicité pour faire peur. Il semble, en effet, que le discours sur l’islam
remplisse une fonction tout à fait essentielle à l’intérieur de la
société française qui serait de l’assurer, par un effet de répulsion, de
quelques certitudes idéologiques au moment où aucun projet suffisamment
partagé ne peut être offert aux citoyens. De là toute la rhétorique sur
les valeurs républicaines dans laquelle la dénonciation plus ou moins
implicite du projet islamiste joue un rôle non négligeable. Ce projet
présente, en effet, dans le monde actuel, la critique la plus mobilisatrice
du modèle imposé par les cultures européennes et l’utopie la plus efficace
auprès des masses déshéritées du monde musulman qui comptabilise une bonne
proportion de ce que l’on appelle le tiers monde.

Aussi, dans la mesure où le projet
islamiste est totalement extérieur à la culture européenne, dans la mesure
où il peut apparaître porteur d’une violence archaïque que les sociétés
développées, productrices d’une violence structurelle souvent occulte, ne
peuvent supporter, dans la mesure où il a une certaine influence sur des
franges de la population musulmane en France, le contre modèle islamiste joue
le rôle de repoussoir contre lequel l’on s’identifie. Ainsi, parler
d’islamisme est une fonction de la rhétorique identitaire en France, de la
même manière que dénoncer le modèle occidental est une fonction
essentielle de la rhétorique islamiste.

Comme l’on sait que parler d’islamisme
revient, en général, à parler d’islam et que les glissements sémantiques
facilités par la parenté des termes deviennent de plus en plus fréquents,
les inquiétudes légitimes que peuvent exprimer les analystes les plus
honnêtes face à l’islamisme sont fréquemment traduites, par
l’antisémitisme islamophobe dominant, en inquiétudes face à l’islam en
général et face aux musulmans dans leur ensemble.

Une urgence à parler différemment
d’islam

Ce phénomène fait pendant à la
quasi impossibilité que nous avons évoquée, en particulier pour les
musulmans, même s’ils n’ont rien d’islamistes et s’ils sont les plus menacés
par l’islamisme, de parler de l’islamisme autrement que sous les formes de
l’anathème, de l’invective, de la dénonciation, sous peine d’être taxés
d’islamisme, tant est puissant l’antisémitisme islamophobe.

De ce fait, je me demande si être
musulman en France, ne revient pas à vivre entre la paranoïa de l’islamisme
et la paranoïa de l’antisémitisme islamophobe. S’il ne s’agissait que d’un
problème de minorités et de souffrance des individus, je dirais que
l’histoire passe sur tant de souffrances et oublie tant d’individus qu’il
n’est rien qui ne doive vraiment nous alarmer. Malheureusement, une telle
situation est malsaine et dangereuse dans la mesure où les échanges entre
l’Europe et le monde de l’islam s’intensifient et vont continuer de
s’intensifier malgré le désir de plus en plus clairement exprimé de
transformer l’Europe en forteresse assiégée.

Il y a donc urgence à parler
différemment d’islam si l’on ne veut pas qu’une relation, qu’il apparaît
assez difficile d’éluder, ne se transforme en une tension permanente qui
serait la source de conflits inextricables. Ce n’est pas en effet une question
accessoire que de débattre de la manière de parler d’islam, c’est
réellement une question qui engage l’avenir -l’avenir des relations entre
grandes zones géopolitiques et l’avenir de la société française qui risque
d’être fortement perturbée si elle n’apprend pas à considérer avec
sérénité la réalité islamique dont elle s’est servie jusqu’à ce jour
comme contre-modèle dans le cadre de stratégies identitaires.

Entre islamologie et apologie

La force de l’antisémitisme
islamophobe est telle que la tâche apparaît comme insurmontable. Pourtant,
il existe dans cette même société qui exprime son islamophobie, des lieux
où il est parlé d’islam avec compétence, attention et ouverture. Le
principal se situe dans le territoire des sciences sociales. C’est cette
discipline que l’on appelle désormais l’islamologie et l’on ne peut nier
que, pour un musulman de France soucieux d’aborder à un certain niveau de
compréhension son propre cadre de référence religieux, c’est dans l’islamologie
qu’il a le plus de chance de trouver des éléments d’information fiables et
rigoureux.

Malgré cela, en vertu d’un soupçon
tenace à l’égard de l’islamologie, les musulmans de France se laissent
séduire par une manière de parler d’islam qui répond pour eux à une soif
d’apologie que l’on peut assez bien comprendre si l’on tient compte de
la totale liberté d’expression laissée à l’antisémitisme islamophobe
sous toutes ses formes. En effet, la vision dépréciative de l’islam
renvoyée par la culture dominante à tout musulman vivant dans l’hexagone l’amène
naturellement à privilégier, lorsqu’il ne dispose pas de la formation
critique suffisante, une manière de présenter d’islam qui le rassérène, le
valorise, le justifie face au discours de l’antisémitisme islamophobe. Ce
discours apologétique se retrouve bien entendu dans la production éditoriale
islamiste, mais pas exclusivement et de nombreux ouvrages, produits par des
musulmans, ont du mal à échapper à la tentation de l’apologie, ou du moins
de la justification, tant le regard présupposé hostile de
l’européocentrisme impose ses normes au musulman qui entend s’y opposer et
entreprend d’écrire sur l’islam.

C’est qu’en effet l’islamologie
semble avoir un certain mal à se laver du péché originel dont on a un temps
accusé l’orientalisme en rappelant combien ce dernier était une pratique
coloniale procédant assez fréquemment du renseignement. Cela étant, il faut
que les musulmans de France comprennent que l’islamologie demeure dans ce pays
la production de discours sur l’islam la plus pertinente et la moins
malveillante, et que si apologie défensive il peut y avoir, elle ne doit se
faire qu’avec les méthodes scientifiques et le regard critique dont use l’islamologie.

Malheureusement, on constate
généralement que le discours de justification, dont on comprend combien il
est nécessaire à certains musulmans, sacrifie très rarement aux exigences
d’un minimum de critique scientifique. Par ailleurs, il faut regretter
aujourd’hui qu’une certaine islamologie surexploite le phénomène islamiste
et l’anthropologie religieuse en vue d’offrir une meilleure prise au contrôle
social et une meilleure efficacité du renseignement aux instances de
l’exécutif dont c’est justement le rôle de fournir du renseignement et
d’opérer du contrôle social. Cette tendance relativement récente a pour
effet pervers de réanimer le soupçon musulman à l’égard de l’orientalisme
que l’on avait pu croire un moment atténué.

Les conditions d’une interrogation

Dieu merci, au-delà des pratiques où
la science paraît se mettre au service de la surveillance policière, l’on
voit encore l’islam exploré en tant que fait civilisationnel producteur d’une
pensée multiforme mobilisable par les consciences contemporaines musulmanes
ou non. Cette exploration est le fait d’islamologues musulmans, mais aussi
d’islamologues chrétiens. L’intérêt de cette islamologie est qu’elle
interroge le phénomène religieux musulman avec l’implication de l’homme de
foi et le recul de l’homme de méthode depuis l’intérieur même de la
cohérence que ce phénomène religieux a construite autour des lignes de
force de son histoire fondatrice.

C’est ce que j’appellerai une
méthodologie de croyants. Cela n’implique pas bien entendu que ceux qui
l’adoptent soient systématiquement croyants mais l’on ne manquera pas de
remarquer que dans l’islamologie française, ce sont assez fréquemment des
chrétiens qui tiennent une telle posture. L’exemple de Massignon, fasciné
par son objet mais toujours chrétien, est connu et fait comprendre à quel
point les musulmans de culture française, désirant disposer d’informations
rigoureuses en français sur les logiques proprement religieuses de l’islam
sont tributaires d’ouvrages écrits par des chrétiens.

Faut-il s’en offusquer ? En fait, cette
situation n’est paradoxale qu’en apparence car elle procède de la domination
géopolitique, économique et culturelle de l’Europe sur le reste de la
planète depuis deux siècles. Elle témoigne également de la situation
politique et symbolique des musulmans de France qui commencent déjà à
inventer les modes de questionnement de la réalité qu’ils vivent et quelques
concepts opératoires assez stimulants et inattendus, lesquels concepts ne
sont pas sans relation avec les mythologies propres au pays où le destin les
amène à vivre aujourd’hui (par exemple, le concept de dar al-shahada
n’est pas sans proximité avec le témoignage évangélique des
chrétiens...).

Malheureusement, je crains que ces
modes de questionnement et ces concepts ne relèvent plus d’intuitions
symboliques pertinentes que d’analyses rigoureuses. Or, il apparaît
indispensable de bien comprendre les situations historiques auxquelles nous
sommes confrontés. Ces situations ne sont pas celles qui ont donné naissance
au réformisme, ce ne sont pas celles de la domination coloniale, ni celles
d’après les indépendances. Nous ne sommes plus à l’époque de la chute de
l’empire ottoman, ni en plein triomphe positiviste, ni même en ces périodes
où le réel apparaissait clairement saisissable par les méthodes mises au
point par ceux qui imposaient leur domination au monde de l’islam. En fait,
tout est obscur et confus, il n’existe pas de méthode toute faite pour
aborder le présent et ni l’apologie, ni le concordisme positiviste, ni la
rhétorique dénonciatrice ne peuvent avoir la moindre efficacité.

Transplantation et stimulation

En fait, ce qu’il nous faut
comprendre, ce sont les tensions que nous vivons et qui sous tendent la
réalité, qui la constituent. Je crois avoir assez dit ce qu’étaient les
tensions négatives, en proposant le concept d’antisémitisme islamophobe et
en examinant certaines situations. Peut-on relever des données positives ?
Certainement. À commencer par notre détermination d’aboutir à une vue
lucide des choses. J’ai déjà évoqué l’islamologie comme lieu de production
d’un discours non islamophobe, même si nous savons que l’islamologie peut
avoir ses faiblesses. J’ai insisté sur l’impasse de l’apologie, du
concordisme, de la rhétorique et je crois que la principale tension
créatrice est à identifier dans la situation même des musulmans en terre
européenne à la fin du XXe siècle.

Il n’est pas niable, en effet, que
cette situation en tant que telle contraindra l’islam à s’interroger
lui-même dans des termes qui peuvent être stimulants et suivant des
pratiques éprouvées et méthodologiquement efficaces.

Nous connaissons tous les exhortations
à utiliser, dans le rapport aux fondements de cette religion, les outils de
la science sociale contemporaine. Personne, sur le principe, ne peut
décemment, sauf à encourager l’archaïsme, nier que l’idée soit pertinente.
Seulement, la vraie question à se poser est de savoir si existent, y compris
même dans l’islam transplanté en Europe, les conditions socio-culturelles
qui permettraient l’exercice intellectuel dont il s’agit.

La quasi inexistence de lieux
institutionnels, la faiblesse du besoin exprimé par la communauté musulmane,
surtout avide d’apologie et consommatrice de services rituels, la domination
dans la recherche universitaire de l’anthropologie religieuse au détriment de
l’interrogation de type théologique, tout cela fait que les chances d’aboutir
à une interrogation scientifique du donné religieux islamique demeurent
assez minces.

Il y a pourtant un lieu géométrique,
à la fois formel et informel, où parler d’islam de manière stimulante
apparaît possible. Ce lieu est le dialogue islamo-chrétien au cœur duquel,
à condition de sortir de l’angélisme et de l’idéologie du vécu, à
condition de situer ce dialogue à un niveau réellement conceptuel, les
musulmans peuvent apprendre beaucoup des croyants chrétiens à partir de
l’habitude de ces derniers d’interroger leurs propres doctrines, leur histoire
et leur manière de vivre et de penser leur foi.

Certes, là aussi, il s’agit d’une
domination car chacun a la théologie de son niveau de développement
socio-culturel, lié àson niveau de développement économique, mais autant
l’idée que la technologie occidentale est à intégrer et à maîtriser
sourit aux musulmans, autant celle qu’il y aurait intérêt à utiliser les
outils de la science sociale pour progresser dans la connaissance du
phénomène islamique peut aller de soi pour ceux qui souhaitent dépasser le
discours que l’islam produit sur lui-même, autant apparaît peu répandue
celle qu’il y aurait du profit à tirer de l’expérience théologique dont
procèdent des savoirs et des informations sur l’islam provenant
d’islamologues membres de l’Église.

Passer par la théologie chrétienne

Pourtant, la manière de parler
d’islam de tels islamologues est incontestablement enrichie par la manière
dont le christianisme s’interroge sur ses croyances et ses fondements de
manière interrompue depuis des siècles. De la sorte, il serait du plus grand
profit que les musulmans fissent, comme ils font de la sociologie ou de
l’anthropologie, de la théologie chrétienne pour s’introduire à une
pratique intellectuelle qui nourrit un des discours sur l’islam les plus
pertinents et les plus cohérents que porte la culture européenne.

Il est bien évident que l’air du
temps, encore influencé par les slogans d’un positivisme qui a beaucoup
impressionné les musulmans, n’y incite guère. De même, un certain
anti-intellectualisme exprimé par l’opinion publique en général, très bien
relayé chez certains chrétiens aujourd’hui et de très ancienne tradition en
islam, rend assez illégitime une telle démarche.

Mais enfin, puisqu’il s’agit de
parler, puisqu’il s’agit de discours, autant qu’il se construise dans des
cohérences identifiées, dans un minimum de rigueur et en fonction de
présupposés à peu près clairs. Cela sera-t-il suffisant pour faire pièce
à l’islamophobie dominante ? Sans doute pas, mais c’est peut-être une des
manières de parler d’islam qu’il serait nécessaire de promouvoir parmi
d’autres pour dépasser une situation que je ne peux m’empêcher de trouver
historiquement dangereuse ; une de ces manières de parler d’islam qui
élèverait le niveau moyen de connaissance de cette réalité, au moins dans
ce que l’on appelle le grand public cultivé un peu embarrassé entre des
vulgarisations trop généralistes et les ouvrages trop spécialisés de l’islamologie.

De cette manière, les citoyens
responsables que nous tentons d’être, auront essayé de faire comprendre et
connaître les réalités complexes et méconnues d’un univers vaste et
millénaire. Ils auront tenté de conduire au respect de ce que portent les
hommes dans leurs histoires multiples afin que reculent les phobies et les
rejets, afin qu’il y ait un peu moins d’ignorance et un peu plus de
compréhension mutuelle.

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