Irak : un an après, la guerre du peuple…

Là où il y a occupation, il y a résistance. Faute d’avoir compris -avant de déclencher une guerre sans a

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mardi 13 avril 2004

Irak : un an après, la guerre du peuple…

Irak : un an après, la guerre du peuple…1

Là où il y a occupation, il y a résistance. Faute d’avoir compris -avant de déclencher une guerre sans aucun autre casus belli que le désir d’écraser un Irak susceptible stratégiquement de menacer les plans américano-israéliens dans le remodelage régional- cette vérité élémentaire, l’armada US et ses supplétifs envoyés en Mésopotamie par des régimes prétendument « démocratiques » ignorant totalement leurs opinions publiques2, et appuyés par des mercenaires3 de toutes provenances à leur solde, sont en train de l’apprendre à leurs dépens.

Nul ne peut plus désormais croire à la fable d’une poignée de méchants terroristes, animés d’une « déraison criminelle »4, coupés d’un peuple enfin « libéré », qui menacerait la reconstruction magnanime d’un pays dévasté (dévasté par qui ?) et qui n’aurait de cesse de contrecarrer les splendides perspectives d’une démocratie livrée clés en main avec mode d’emploi à l’appui. Tous les plans du Gauleiter Paul Bremer s’effondrent comme châteaux de cartes5 tandis que son cow-boy en chef depuis le Texas le pousse à s’enfoncer davantage dans le guêpier. Le contrôle et la conquête du Middle East, c’est une autre paire de manches qu’au Far West...

Une autre fable est également en train de faire long feu : c’est celle d’un peuple irakien irrémédiablement divisé en confessions et/ou ethnies inconciliables6, qui n’auraient qu’une envie, c’est de se livrer à une sanglante guerre civile dès lors que le « pacificateur » « civilisé » aurait tourné les talons. Sans méconnaître les différences culturelles qui tissent les référents de l’une ou l’autre communauté, la manipulation de l’opinion mondiale concernant une hypothétique irréductibilité de celles-ci vise à accréditer, « maintenant que le mal est fait », l’idée qu’une présence internationale est indispensable dans ce pays pour construire un ersatz de paix et, accessoirement, escompter des profits juteux -jusqu’alors domaine réservé des firmes d’outre-Atlantique- d’une « reconstruction », sans oublier le pétrole. Cette option, qui se pare des attributs d’un prétendu « réalisme », risque de se préciser dans les mois à venir avec une possible légitimation de l’occupation par les Nations Unies à travers laquelle les pays, dont la France, qui avaient mis en garde Washington contre les risques d’une aventure entre Tigre et Euphrate avant le déclenchement de l’agression, pourraient venir au secours de « l’allié » yankee en mauvaise posture, sous prétexte de « guider » une transition « occidentalement correcte ».

L’épouvantail du communautarisme, si fréquemment agité lorsqu’il s’agit des peuples musulmans (et, plus généralement, des peuples du Sud dans un racisme qui ne dit pas son nom) et qui permet de s’octroyer le rôle abusif de médiateur indispensable pour séparer des « sauvages »7 prêts à en découdre entre eux, se trouve être démenti par les faits : en combattant le même ennemi, et en tissant des coordinations dans cette résistance, Chiites et Sunnites se retrouvent unis dans une guerre de libération nationale qui renforce, par delà les appartenances spécifiques, le sentiment d’adhésion à un destin commun irakien.

Lors de l’agression américaine, voici un an, les grands médias se gardaient bien d’utiliser le mot guerre : il s’agissait d’opérations chirurgicales, filtrées par une presse embarquée et sous contrôle8, venant conforter une autre fable : celle du zéro mort (dans les rangs US bien sûr !).

Aujourd’hui, nul jour ne passe sans que le petit écran ne vienne montrer des jeunes du Dakota ou du Missouri envoyés comme chair à canon par le patron de la Maison Blanche se faire tuer sous l’œil de la caméra. Choquant ? Même l’indignation sélective et médiatiquement orientée face à toute cette boucherie ne fonctionne plus. L’apparence de la « pacification » ne peut camoufler désormais une réalité : c’est une guerre (avec des pertes civiles énormes) faite au peuple irakien. Qui lui répond par une guerre du peuple. Et ce n’est qu’un début …

Que la France, qui s’est opposée à l’aventure du clan des ultras de Washington il y a un an, se garde bien, sous couvert de l’ONU, de venir relayer l’occupation. Pas un soldat français en Irak !

Notes :

1 Voir mon précédent article, sur ce site, il y a un an : y a-t-il une guerre en Irak ?

2 Dans son « point de vue » (Monde du 4 avril) faisant l’apologie de l’assassinat de Cheikh Yassine, Pascal Bruckner, s’érigeant en porte-parole des collaborateurs hexagonaux de l’Empire à la bannière étoilée, a le culot de rappeler que la démocratie , c’est le pouvoir de son opinion publique !… Sans commentaires.

3 Voir "New York Times" 2 avril 2004.

4 La formule est de Pascal Bruckner, ibid.

5 Le symbole du jeu de cartes des dirigeants du régime baathiste renvoyait incidemment à l’idée qu’il s’agissait d’une partie de poker pour mettre à genoux le peuple irakien : où sont donc passés les as ?

6 Lors de la guerre Iran/Irak, les chiites irakiens avaient cependant démontré qu’ils étaient patriotes…

7 Le triste rôle de la France dans le génocide au Rwanda et les circonvolutions dont il fait actuellement l’objet pour tenter de minimiser sa responsabilité devraient pourtant inciter à comprendre les dangers de jouer les uns contre les autres.

8 Les journalistes libres ont par contre payé très cher la liberté de faire correctement leur travail. Rappelons Jose Couso et Julio Anguita, tués par les soldats américains à Bagdad, et de l’attitude du néo-franquiste Aznar face aux demandes de vérité de leurs proches.

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Auteur : Michel Gilquin

Sociologue, auteur de « Les Musulmans de Thaïlande » Editions IRASEC /L'Harmattan, Paris/Bangkok 2002 (Cliquez ici pour vous procurer ce livre).

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