Irak : après les élections, le plus dur reste à faire

Notre correspondant en Irak revient sur les élections législatives qui se sont déroulées le dimanche 30 j

lundi 31 janvier 2005

Notre correspondant en Irak revient sur les élections législatives qui se sont déroulées le dimanche 30 janvier.

Les élections législatives de ce 30 janvier étaient les premières élections libres multipartites pour le peuple irakien depuis plus de 50 ans. Théoriquement, 14,2 millions d’électeurs, âgé de plus de 18 ans, avaient la possibilité de se prononcer dans 5.159 bureaux, ouverts de 07h00 à 17h00. Quelques 17.000 candidats et 223 listes étaient en lice pour trois scrutins qui se sont déroulés le même jour. Pour pourvoir les 275 sièges de l’Assemblée nationale chargée de rédiger la Constitution permanente, 111 listes et 7.761 postulants étaient en compétition. Les Irakiens devaient également choisir les 41 membres de chacun des 17 conseils provinciaux et les 51 du Conseil de Bagdad. Les Kurdes devaient en outre choisir les 111 députés de leur Assemblée autonome. Selon les derniers chiffres de la commission électorale, le taux de participation pourrait s’élever à 57%. Les résultats définitifs ne seront cependant connus que dans une dizaine de jours.

Les insurgés sunnites ont envisagé de faire échouer le processus électoral. Le terroriste jordanien Abou Moussab Al Zarkaoui a notamment menacé de provoquer un véritable bain de sang le jour des élections, en appelant les irakiens à rester chez eux le 30 janvier sous peine de mort. Les insurgés condamnent en effet ces élections qu’ils jugent illégitimes pour plusieurs raisons. D’une part ce scrutin est organisé par un gouvernement mis en place par les américains et d’autre part la présence de troupes d’occupation sur le territoire irakien ne permet pas de garantir l’impartialité des résultats. En fait, les Salafistes qui constituent une frange importante de l’insurrection ne considèrent pas la démocratie comme un processus conforme à la loi islamique. Les baathistes qui forment l’autre composante de l’insurrection voient dans ces élections la fin de leur rêve de reconquête du pouvoir et l’enterrement politique de leur leader Saddam Hussein.

Tous les moyens ont donc été mobilisés par la guérilla ce dimanche pour dissuader un maximum d’électeurs d’exercer leurs droits de citoyens. Peu après l’ouverture des bureaux de vote à 07h00 du matin, les premières explosions retentissaient dans Bagdad. Les tirs de mortiers se sont notamment concentrés sur le quartier chiite de Sadr city. Un obus tombé sur un bureau de vote a fait 4 victimes. Un kamikaze a réussi à se faire exploser dans une file d’attente devant un bureau de vote tuant 6 personnes. A la mi journée, 9 attentats suicides avaient déjà frappé les bureaux de vote de Bagdad et sa périphérie faisant une vingtaine de morts. Mais les tirs de mortiers se sont poursuivis jusqu’à la nuit.

Bien que très regrettables, ces attaques n’ont pas pour l’instant provoqué le bain de sang et le génocide promis par les terroristes. Le plan de sécurité draconien mis en place par le gouvernement intérimaire du premier ministre Iyad Alloui avec l’appui des forces d’occupation américaine a semble-t-il assez bien fonctionné. Plusieurs attaques ont été déjouées par les policiers et la garde nationale irakienne qui s’étaient déployés dans toutes les rues de la capitale. La guérilla a de son côté montré les limites de ses capacités. Fortement diminuée par la bataille de Falouja, elle s’est réorganisée dans d’autres provinces irakiennes comme Dyala à l’est de Bagdad, Salahuddin autour de Tikrit et la province de Ninive autour de Mossoul. Certes, l’insécurité dans ces zones est encore très importante et les élections ne se sont pas déroulées « normalement » dans plusieurs municipalités de ces provinces. Les bureaux de vote de Latyfiyah, Mahmudiyah au sud de Bagdad et Samara dans la province de Salahudin n’ont tout simplement pas pu ouvrir face aux menaces terroristes. Les habitants de ces provinces sont très majoritairement sunnites. La plupart d’entre eux ont boycotté les élections du 30 janvier, obéissant ainsi à la consigne du Comité des Oulémas Musulmans. Mais les électeurs de ces provinces qui auraient souhaité voter n’ont pas pu le faire en raison de l’insécurité et des menaces de mort.

Il semble cependant que la population irakienne ait fait preuve d’un très grand courage ce 30 janvier 2005. Les irakiens des zones chiites et kurdes se sont rendus en masse dans les bureaux de vote pour exercer leurs droits de citoyens. Il est d’ailleurs curieux de remarquer que si en France on parle de « devoir citoyen » au sujet du vote assimilé à une corvée, en Irak on parle bien de « droit citoyen ». Ce mot là retrouve ainsi toute sa valeur après plus de 50 ans de dictature. Certains électeurs de la province de l’Anbar, pourtant un des fiefs de l’insurrection, ont même pu voter dans leurs circonscription. Ces élections ne sont évidemment pas parfaites. Certains objecteront que ce scrutin ne peut pas être impartial parce qu’il se déroule sous l’occupation de forces étrangères. La population irakienne souhaite évidemment à l’unanimité le départ à plus ou moins long terme des forces d’occupation américaines. Mais les irakiens souhaitent avant tout retrouver la paix et la stabilité. Ils ne « veulent » pas des américains, mais encore moins de Zarkaoui et ses terroristes. La participation massive des électeurs irakiens au scrutin du 30 janvier 2005 est un signe fort à l’intention des insurgés.

Ces élections ne marqueront pas pour autant la fin des attentats meurtriers contre la population. Les électeurs irakiens marqués du sceau de la « démocratie » par l’encre bleue qui recouvre leurs doigts pourraient faire l’objet de vengeances post électorales dans les jours qui viennent. La guérilla ainsi désavouée par le peuple irakien va probablement se radicaliser encore d’avantage et diluer dans le temps, le bain de sang promis pour le 30 janvier. Mais le nouveau gouvernement devra s’attacher à améliorer très rapidement les conditions de vie des citoyens irakiens. Hormis l’insécurité ambiante, les irakiens sont principalement préoccupés par l’approvisionnement en carburant et en électricité particulièrement problématique et handicape fortement l’économie irakienne. Le taux de chômage très important est également la cause de nombreux problèmes sociaux et doit constituer une priorité du nouveau gouvernement irakien.

Les nouveaux dirigeants irakiens vont également très rapidement être confrontés au problème du retrait des forces américaines du territoire irakien. La population, toutes communautés confondues, attend en effet avec impatience l’annonce d’un plan de désengagement des troupes d’occupation. Les forces de sécurités irakiennes ne sont cependant pas totalement prêtes à prendre le relais. Mais une annonce claire et précise dans ce domaine doit impérativement accompagner le processus électoral pour satisfaire les plus impatients.

Les troupes américaines ont été relativement discrètes à Bagdad ce 30 janvier. Certains faits sont ainsi particulièrement difficiles à expliquer. La veille des élections, l’ambassade des Etats Unis située dans la zone verte à Bagdad a été attaquée par un tir de roquette qui a fait deux morts. Les insurgés responsables de cette attaque ont été appréhendés à peine quelques heures plus tard. Ils avaient en effet été observés pendant le tir par une caméra embarquée sur un aéronef et suivis jusqu’à la maison dans laquelle ils avaient trouvé refuge au sud de Bagdad. Par contre, les insurgés ont pu tirer au mortier sur les quartiers chiites de Sadr city toute la journée du 30 janvier sans être nullement inquiétés par les troupes américaines !!!

Les dirigeants des pays occidentaux qui ont des troupes sur le territoire irakien s’empressent de récupérer cette victoire « démocratique » à leur profit pour justifier leur politique. Mais cette victoire est avant tout celle du peuple irakien. En un seul jour, les électeurs irakiens ont fait plus dans la lutte contre le terrorisme que l’armée des Etats Unis en deux ans.

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