Intolérance

Depuis plusieurs années, la montée en puissance des discriminations qui frappent les citoyens musulmans et l

par

jeudi 5 février 2004

Depuis plusieurs années, la montée en puissance des discriminations qui frappent les citoyens musulmans et l’Islam, a pris une ampleur considérable. Ces discriminations, qui sont essentiellement le fruit d’un traitement médiatique de l’actualité nationale et internationale pernicieux et défavorable à leur encontre, ne cessent de s’étendre chaque jour.

En effet, depuis les évènements du 11 septembre 2001, la détérioration de la situation des musulmans vivant en terres occidentales s’est nettement aggravée, à tous points de vue.

L’accès à l’emploi et à un logement décent leur sont désormais accordés très exceptionnellement, en vertu du régime de suspicion dont ils font l’objet. Aujourd’hui, toute une génération de "français" de confession musulmane, diplômée, voire surdiplômée, est systématiquement écartée des postes les plus valorisants, en dépit de sa qualification, et se retrouve malgré elle rangée aux bancs des chômeurs, parce qu’elle n’a pas su faire disparaître la "particularité" qui la caractérise. En l’occurrence, un nom à consonance étrangère ou un faciès, qui renvoient eux-mêmes à une culture et une religion perçues comme étrangères.

De nombreux articles et pamphlets haineux leur sont désormais quotidiennement adressés et sont largement diffusés au sein d’une certaine presse, dans une inquiétante et complaisante indifférence.

Emblématique de cette nouvelle tendance islamophobique a été l’accueil réservé récemment à quelques ouvrages de "grandes" plumes européennes. Le premier d’entre eux, (on pourrait difficilement l’oublier !), est "La Rage et l’Orgueil" de la journaliste italienne Oriana Fallaci. Véritable apologie de la haine religieuse, ce livre, qui a trouvé au pays de Voltaire, des éditeurs assez peu scrupuleux pour le publier, a bénéficié d’une large couverture médiatique en Europe, à tel point qu’il se serait déjà vendu à au moins un million d’exemplaires.

Dans ce best-seller, que nous dit Mme Fallaci ?

"Les fils d’Allah ont tendance à se multiplier comme des rats". Le Coran est un livre qui "autorise le mensonge, la calomnie, l’hypocrisie", le livre d’une "religion qui n’a sûrement pas contribué à l’histoire de la pensée", et qui "dans ses côtés les plus acceptables est un plagiat de la religion chrétienne et de la religion judaïque ainsi que de la philosophie hellenique." Les musulmans apprécieront ces compliments. Il est sans doute inutile de rappeler à Mme Fallacci que la période de la Renaissance n’a pas été un phénomène ex nihilo mais qu’elle est bien le dérivé immédiat de la civilisation arabo-islamique. Que les savants musulmans, à l’instar d’Al Haïtham et d’Al Hazen, pour ne citer qu’eux, sont les fondateurs de la science expérimentale. Que les mathématiques, fondement des sciences modernes, sont sous leur forme algébro-arithmétique, une invention musulmane. Enfin, que la culture gréco-latine, tellement chérie par Mme Fallacci, n’a été conservée que par l’achat massif pendant des siècles de milliers de vieux manuscrits tombés en décrépitude, par des mécènes musulmans, et systématiquement traduits par eux, ce qui a permis leur diffusion postérieure, à tel point que certains auteurs ont pu parler "de sauvetage d’une portée historique et universelle" (Sigrid Hunke, « Le soleil d’Allah brille sur l’Occident  », Albin Michel).

Si l’on rappelle souvent, à juste titre, que la peur de l’Autre se fonde sur l’ignorance, on oublie de dire que la haine de l’Autre aveugle le jugement.

Mais que pensent, au juste, nos intellectuels de ces "analyses" ?

L’hebdomadaire Le Point qui a consacré un dossier sur la sortie du livre, a donné la parole à quelques-uns d’entre eux. Si la tendance générale qui ressort de ce dossier est à la compréhension (contexte post-11 septembre oblige), certains avis tranchent avec les autres. Ainsi, Mr Finkielkraut, ardent défenseur, avec raison, du devoir de mémoire sur l’holocauste, perd subitement lui-même la mémoire et la raison, pour déclarer ceci : "nous voici sommés de faire une place au foulard islamique dans l’école républicaine, de nous arranger des mariages arrangés et de plaider, en guise d’idylle multicolore, pour la banlieue universelle où tous les jeunes porteront leurs casquettes à l’envers et parleront une langue dévastée. Oriana Fallacci à l’insigne mérite de ne pas se laisser intimider par le mensonge vertueux. Elle met les pieds dans le plat, elle s’efforce de regarder la réalité en face."

On peut se demander, avec inquiétude, de quelle réalité parle Mr Finkielkraut et à quel regard songe-t-il !

Mais alors, que faut-il penser ? Y a-t-il matière à l’alarmisme ? Sommes-nous seulement en présence d’une dérive "fallaciste" isolée, qui serait l’_expression d’une mode, certes sinistre, mais passagère ? Rien n’est moins sûr.

Dans un autre style, mais dans le même registre, Michel Houellebecq, écrivain français à la renommée internationale, confessait il y a quelques temps dans la revue Lire ces propos "élogieux" : "Pour l’Islam, j’exprime plus que du mépris, de la haine...la religion la plus con, c’est quand même l’Islam....l’Islam est une religion dangereuse, et ce depuis son apparition. Heureusement, il est condamné...". Ce genre de déclarations éloquentes qui font elles-mêmes écho à d’autres propos raffinés de la même veine, publiés dans le dernier roman de Houellebecq, ont particulièrement séduit un journaliste du Figaro qui pouvait écrire de son auteur : "Il a simplement dit ce qu’il pensait de l’Islam et dans un genre qui reste parfaitement modéré." "C’était un jugement franc, libre et définitif."

Les mots se passent de commentaires.

Traduit en justice pour propos islamophobes, Mr Houellebecq, tout comme Mme Fallacci, n’a pas été condamné. Les tribunaux ont estimé, d’une part, que Mr Houellebecq avait le droit d’écrire ce genre de choses, au nom de la liberté d’_expression. D’autre part que Mme Fallacci ne pouvait pas être condamné tant qu’un débat n’aurait pas établie si "l’islamophobie est une opinion ou un délit". Ces décisions, pour regrettables qu’elles soient, appellent de notre part une réponse claire : la liberté des citoyens musulmans européens s’arrête là ou commence l’islamophobie des autres. 

DES POLITIQUES PEU "ORTHODOXES"

Néanmoins, au compteur des bavures verbales, intellectuels et journalistes ne détiennent pas nécessairement le monopole. Les hommes politiques ne sont pas en reste. On se souvient des déclarations "éclairées" du Premier ministre italien, Mr Berlusconi, sur la supériorité de la civilisation occidentale sur la civilisation islamique. Plus récemment, Mr Giscard d’Estaing, rappelait péremptoirement à quelques journalistes, une vérité géopolitique qu’ils semblaient avoir oublier : "la Turquie n’est pas un pays européen." Son intégration équivaudrait à "la fin de l’Union européenne". Pourquoi ? Vraisemblablement, pour des raisons géographiques. "Sa capitale n’est pas en Europe, elle a 95 % de sa population hors d’Europe (Plûtot 80 % comme le rappelle judicieusement Libération !)." Le problème est que l’argumentation giscardienne ne résiste pas à l’analyse. Si Ankara n’est pas européenne pour 80 % de sa population, Chypre l’est encore moins pour 100 % de sa population. Hors, cette dernière fait d’ores et déjà partie du groupe des 10 futurs membres de l’Union, dans le cadre de son élargissement. La vérité serait donc ailleurs. En fait, de l’aveu même de Mr Giscard d’Estaing, le vrai problème est que la Turquie, avec ses 66 millions d’habitants, "serait le plus grand Etat membre de l’Union européenne" et disposerait "du groupe parlementaire le plus nombreux au Parlement européen."L’explication, qu’on a qualifiée de "très club chrétien", n’est pas très catholique, c’est certain. Ni très orthodoxe, dans la mesure où elle s’inscrit en rupture avec la position officielle des Quinze, qui ont accordé, comme on sait, le statut de pays candidat à la Turquie au dernier sommet d’Helsinki, et ont conditionné son intégration au seul respect des critères de Copenhague (démocratisation politique et libéralisation économique). Cette explication nous rappelle les propos de Mr Devédjian qui, interrogé l’an dernier sur la place d’Ankara au sein de l’Europe, affirmait, non sans ridicule, que pour lui, il s’agissait toujours de.... Constantinople. Elle participe d’une certaine vision archaïque de l’Europe dont l’unité serait établie sur des fondements religieux, chrétiens. Vision historiquement fausse et politiquement irresponsable.

Autre exemple de stigmatisation , la présentation des "Dix mesures pour lutter contre le racisme et l’antisémitisme dans les établissements scolaires" par Mr Luc Ferry, ministre de l’éducation nationale. Mr Ferry y désigne clairement, d’un doigt accusateur, le "monde arabo-musulman" comme responsable d’un nouvel antisémitisme qui serait engendré par un contexte international marqué par de nombreux conflits (seconde Intifada, guerres en Irak...). Cette accusation, qui traduit elle-même une pitoyable incompétence politique sur le plan de la gestion des tensions communautaires en France, est désastreuse. Elle appelle, de ce fait, plusieurs remarques de notre part. Tout d’abord, il est inacceptable, lorsque l’on souhaite condamner la discrimination en termes généraux, de dissocier le racisme de l’antisémitisme. Pour quelles raisons ce privilège, ce traitement de faveur ? Si l’on veut condamner une discrimination raciale, quelle qu’elle soit, on emploiera le terme de racisme qui inclût toutes les discriminations raciales. Si c’est de religion que l’on parle, on utilisera les termes de discrimination ou d’intolérance religieuse. Sans verser dans la victimisation, il est dangereux et profondément injustifié de vouloir faire de la communauté juive une exception dans le registre de la souffrance humaine. Il est vrai que dans le cas qui nous intéresse ici (les mesures de Mr Ferry), l’ambiguïté s’estompe, dans la mesure ou il est bien question de lutter seulement contre l’antisémitisme, aucune allusions ni verbale, ni écrite, n’ayant été faites concernant les discriminations subies par les communautés arabo-musulmanes, noires ou autres. Par ailleurs, le réquisitoire de Mr Ferry est caractéristique du discours hypocrite qui nous est tenu sur l’intégration, par une partie de l’intelligentsia. Ce discours qui identifie Zidane comme un français et Zacarias Moussaoui comme un "français" d’origine marocaine est un discours de type essentialiste qui ne veut voir que le bien chez ses ouailles et n’attribue leur mal qu’à leur identité culturelle ou religieuse, spécifiquement quand celle-ci est musulmane. Après tout, s’il a dérapé c’est qu’il n’est pas seulement français, mais aussi d’origine....

Ce discours doit cesser. Une véritable intégration de la communauté musulmane au niveau national et européen ne sera possible que par la reconnaissance et l’acceptation de l’Islam en tant que religion, culture, histoire et civilisation. Sans cette reconnaissance légitime d’une "identité" musulmane qui soit ouverte sur la société mais aussi sur l’humanité, il n’est pas possible de parler d’insertion politique et économique des citoyens musulmans ou d’envisager un quelconque épanouissement social de leur condition. Il serait temps d’enterrer définitivement l’assimilation comme volonté politique de négation et d’uniformisation culturelle de toutes les composantes d’une communauté nationale. Cette politique est vouée à l’échec car elle génère une violence structurelle et psychologique de rejet et d’exclusion sur des catégories de citoyens, et n’est destinée à produire elle-même qu’une réaction de violence. Le multiculturalisme est la seule voie qui nous permettra de sortir de l’impasse assimilationniste, de créer du lien social et de forger une nouvelle identité nationale collective de type humaniste qui puisse rassembler l’ensemble des citoyens sans nier leurs différences culturelles.

Quant aux manifestations de judéophobie et d’antisémitisme, si elles sont bien évidemment condamnables et condamnées, elle ne doivent pas occulter la réalité de la discrimination en France et dans l’ensemble du monde occidental aujourd’hui, qui voient, frappées dans ses premières lignes, les communautés arabo-musulmane et noire. Des communautés de citoyens en situation de précarité économique et de fragilité sociale. Les dernières expressions d’antisémitisme sont aussi à resituer dans leur contexte : une dérive opérée sur les évènements de Palestine, que les violences de l’armée israëlienne n’ont fait qu’exacerber. Il serait tout de même utile d’enseigner à Mr Ferry qu’en 1400 ans d’histoire (de l’avènement de l’Islam à la chute de l’Empire Ottoman) les juifs ont trouvé en la personne des musulmans leurs meilleurs protecteurs. Leur statut de "Gens du Livre" leur conférait de larges droits. Non astreints au devoir militaire, payant souvent moins d’impôts que les musulmans, les juifs jouissaient d’une entière liberté de culte, qui allait jusqu’à leur permettre d’avoir leur propres tribunaux et d’être jugés par leur propre Loi. Seule la création de l’Etat d’Isräel devait troubler sensiblement et durablement la sérénité des relations judéo-musulmanes.

D’ailleurs, ces dérives communautaristes ont parfois été réciproques. N’oublions pas qu’un Roger Cukierman, actuel président du CRIF, pouvait déclaré au quotidien israëlien Ha’aretz, au lendemain du premier tour de l’élection présidentielle, que la qualification de Mr Le Pen "était un message envoyé aux musulmans leur indiquant de se tenir tranquille".

Enfin, Mr Ferry devrait s’appliquer à pratiquer la morale qu’il prêche. Il est indécent de dénoncer les expressions de "feujs" pour la communauté juive de France tout en employant celles de "beurs" pour qualifier les musulmans d’origine maghrébine. Les citoyens français d’origine arabo-musulmane ne se définissent et ne se reconnaissent pas comme des "beurs", terme méprisant et rabaissant. Charité bien ordonnée commence toujours par soi-même.

LE DEVOIR D’AMNESIE

Néanmoins, loin d’être un phénomène récent, cet ostracisme se révèle en fait être l’expression d’une construction collective inconsciente qui resurgirait périodiquement et dont l’élaboration, selon des modalités diverses, ne date pas d’hier. Cette islamophobie se serait ainsi manifestée, historiquement, par une occultation et un rejet de l’apport islamique à la civilisation européenne. Directeur d’études au CNRS, Alain de Libera analyse ce double aspect de la négation (occultation/rejet) comme convergent dans la vision européenne de l’Islam, mais distincts dans le temps."En fait, l’occultation proprement dite est un phénomène très contemporain, et ce qui l’a précédé historiquement (la période andalouse) n’est pas un oubli, mais un rejet conscient et décidé. Il est inutile d’insister ici sur le déficit scolaire de la société française par rapport à l’islam médiéval. (...) Cette impasse scolaire n’est pas la cause mais l’effet de l’amnésie. Car il faut bien distinguer, d’une part, ce que l’Occident chrétien a connu et rejeté méthodiquement et, d’autre part, ce qu’il n’a pas (ou peu) connu et n’est toujours pas près à découvrir." (Manière de voir 64)

Au-delà d’un simple rejet, il s’agit bien ici d’une démarche historique orientée idéologiquement et fondatrice d’une certaine "conscience" européenne. Une démarche perpétuée et alimentée par toute une classe intellectuelle et historienne européenne qui débute avec Pétrarque et se poursuit avec Condillac, en passant par Renan et Pirenne, jusqu’à Lévy-Strauss lui-même."Le rejet est un fait, quelque chose qui a eu lieu et a si profondément imprégné nos mentalités que l’identité européenne s’est bâtie sur lui...C’est ce rejet qu’il faut considérer ou plutôt débusquer". Et de Libera de préciser que "les deux moments mythiques de la première construction européenne, disons de sa fondation culturelle-la Renaissance et les Lumières- ont un point commun : la haine de l’Orient et l’arabophobie".

Mais cette méfiance antagoniste de l’Occident vis à vis de l’Islam semble avoir pris, pour des raisons historiques évidentes, une tournure particulière en France. Professeur d’histoire à l’université de Provence, Jean-Louis Triaud défend cette idée. S’il s’accorde à penser que "depuis la chute du communisme soviétique, le seul adversaire planétaire que se reconnaissent habituellement les médias occidentaux se trouve dans le monde arabo-musulman", que les "identités européennes sont fondées sur un rejet de l’Islam plus largement non-dit et non- avoué qu’on ne le croit" et que "cet inconscient anti-islamique pèse sur notre représentation du monde", Jean-Louis Triaud est néanmoins formel : "Il existe une peur française de l’Islam"." Il y a une dimension anti-islamique construite et récurrente dans la pensée occidentale, et notamment française, qui mérite étude et examen. En dépit de l’existence d’auteurs et de périodes qui montrent de l’intérêt et de la sympathie pour le monde musulman, il y a une forte continuité dans la vision négative et la crainte de l’Islam -cet Autre proche- telle qu’elle a été nourrie par les conquêtes arabes et turques, les croisades, la Reconquista, les conquêtes coloniales, la guerre d’Algérie, puis l’immigration." (revue Esprit)

Dès lors, si l’on passe un instant sur l’origine religieuse, plus catholique que protestante, d’un anathème nourrie par plusieurs siècles d’affrontements islamo-chrétiens, comment expliquer cette "spécificité" française ? Réponse de l’historien : "L’hostilité à l’égard de l’Islam , en France, prend en effet aussi ses racines- et cela est bien moins identifié- dans l’héritage direct de la Révolution et de la République, dans l’esprit qui a accompagné la séparation de l’Eglise et de l’Etat. Les laïques, républicains et radicaux, qui ont mené une lutte acharnée contre l’Eglise catholique dénoncée comme obscurantiste, féodale et autoritaire, et qui ont été en même temps, l’un des principaux fers de lance de la colonisation française, ont cru retrouvé de l’autre côté de la Méditerranée, le même adversaire, sous des traits cette fois islamiques." On saisit mieux, sous ce nouvel éclairage, la violence verbale et morale d’un Renan qui pouvait déclarer au cours d’une conférence : "Pour la raison humaine, l’islamisme n’a été que nuisible (...), la chaîne la plus lourde que l’humanité ait jamais portée", pour finalement conclure, "la regénération des pays musulmans ne se fera pas par l’Islam, elle se fera par l’affaiblissement de l’Islam." (conférence à la Sorbonne sur "L’Islamisme et la science", le 19 mars 1883, cité in revue Esprit)

Aujourd’hui, le phénomène s’est déplacé du terrain historique de l’orientalisme au terrain politique de l’islamologie. Depuis la révolution iranienne de 1979, une série de concepts devant nous rendre compte du fait islamique et nous faciliter sa compréhension, a été mis en vogue.

DES MOTS QUI BLESSENT

Parmi ces concepts, celui d’islamisme et d’intégrisme ont été particulièrement porteurs, au regard de leur fréquente utilisation, notamment par les médias. Le premier, qui est en fait la reprise de l’ancien mot qui désignait l’Islam au XVIII et XIX siècles, définit à présent tous les mouvements politico-religieux qui prônent l’expansion et le respect de l’Islam. Une définition que Jean-François Clément, en 1980, justifiait implicitement comme une réponse au défi de la révolution khomeiniste."De toutes parts, en Occident comme dans les pays arabes, on s’interroge sur les chances et la signification d’un engagement politique au nom d’un certain Islam. Appelons donc islamistes les personnes qui choisissent cet engagement et pensent pouvoir utiliser la seule Charia comme régulatrice de l’ordre social et politique. Ce terme d’islamiste permet d’éviter une double confusion, celle qui pourrait être faite avec musulman ou avec intégriste." (in Esprit, janvier 1980)

Le problème est que ce terme, d’un point de vue analytique, ne satisfait aucun des buts ou des sens qu’on lui prête. Si l’on définit l’islamisme comme la tentative d’un mouvement religieux d’établir et de défendre un système politique au nom de l’islam, ce concept perd toute sa pertinence dans la mesure ou comme l’ont justement rappelé les géopoliticiens Gérard Chaliand et Jean-Pierre Rageau," L’islam, qui est religion et cité, est un système globalisant qui ne sépare pas le temporel du spirituel, investit le champs politique et social et sert de cadre de référence pour toutes les activités des musulmans." (in Atlas du millénaire, Hachette Littératures) Transmetteur de l’ultime révélation divine, le Prophète est tout à la fois porteur d’un message religieux, chef d’une Cité-Etat (Médine) et auteur d’une constitution politique définissant et garantissant les droits de tous les citoyens médinois, quelque soit leur statut. Dans la conception islamique des choses, il n’y a pas de séparation entre culte et pouvoir. Cette dimension politique est inhérente à la religion islamique et fait partie intégrante de son projet de société universelle. Donc, importer ce dualisme théologico-politique au sein de l’Islam et identifier sa sphère politique comme relevant de l’islamisme, n’a plus de sens et relève de l’arbitraire. Par ailleurs, le second but assigné à l’emploi de ce vocable, "éviter une double confusion" entre musulman et islamiste, est lui aussi rester lettre morte. De l’aveu même d’Olivier Mongin, directeur de la revue Esprit, le terme d’islamisme est employé "davantage que celui d’Islam" (in Esprit, Août/Septembre 2001).

Autre concept devant nous rendre compte de la réalité islamique, celui d’intégrisme est lui aussi très employé. Issue de la tradition chrétienne, ce terme est apparu dans les milieux catholiques français, peu de temps avant la Première Guerre mondiale, dans un contexte tendancieux de polémique entre libéraux catholiques et traditionalistes. Il désigne très précisément les partisans d’un retour en force de l’Eglise et des valeurs catholiques appliquées à l’ensemble de la société. L’intégrisme s’est essentiellement construit sur deux principes : l’affirmation d’un dogme catholique authentique et la réappropriation, au nom de ce dogme, de la sphère politique. Mais là encore l’utilisation de ce concept se révèle problématique et ce, au sein même des mouvements qu’il est censé qualifier. En effet, les mouvements que recouvre ce terme se désignaient eux-mêmes comme des mouvements "catholiques intégraux" et non intégristes. Ce sont les catholiques libéraux qui leur ont adossé ce sobriquet extrêmement péjoratif à une époque où les discours étaient au rejet mutuel. Le mot intégrisme a donc un sens originel très précis qui est lié à une histoire particulière. Son extrapolation au monde des phénomènes islamiques ne peut être que périlleux, sinon totalement erroné. Périlleux, car la connotation très négative et stigmatisante du terme ne facilite pas une analyse froide et objective d’un domaine déjà soumis aux réactions passionnelles. Erroné, car une fois de plus, la volonté extensive et maximaliste des mouvements dits "intégristes", qui sous un certain rapport peut être considérée comme abusive si l’on reconnaît que rien dans les sources chrétiennes et la vie de Jésus n’autorise une telle lecture politique du christianisme, est inadaptée lorsque l’on parle de l’Islam qui inclue dès l’origine le politique comme élément indissociable de sa démarche. Spécialiste des mouvements fondamentalistes protestants aux Etats-Unis, Mokhtar Ben Barka dénonce cette dérive de "l’interchangeabilité" de termes dont les significations et les contextes n’ont que peu à voir ensemble. Il considère qu’il existe une "grande confusion dans l’analogie des termes fondamentaliste, intégriste, extrêmiste, traditionaliste, dont l’effet est d’entraver notre compréhension de la réalité de ce courant, de ses nuances et de ses complexités. Sous la malléabilité et l’élasticité sémantique, c’est l’amalgame qui génère glissements de sens et incompréhension." (in Les Nouveaux Rédempteurs, éditions de l’Atelier)

Dans ces conditions, il serait opportun pour les islamologues d’effectuer un vrai travail de réflexion sur la terminologie adéquate à utiliser pour qualifier les divers courants qui traversent le monde musulman, en particulier la dimension sémantique de ces termes et leur pertinence à véhiculer la spécificité mise en avant. Il serait, par exemple, judicieux de substituer au mot islamisme les expressions de militantisme islamique ou d’Islam politique. On éviterait alors aux discours de glisser progressivement du jugement de fait plus ou moins objectif au jugement de valeur généralement diabolisant. Si certains termes qualifiant le fait religieux (fanatisme, radicalisme,..) peuvent être employés de manière universelle, d’autres sont trop empreints de leur signification primaire pour être greffés n’importe où, n’importe comment. Les musulmans doivent accepter les critiques qui leur sont faites, pour peu qu’elles soient fondées.

On l’aura donc compris, ce rejet conscient ou inconscient de toutes les formes et de toutes les manifestations du fait musulman (religieux, culturel, historique...), cette islamophobie, qu’elle repose sur une appréciation moyen-âgeuse ou qu’elle soit le résultat d’évènements politiques récents (le 11 septembre) perçus à travers le prisme déformant de médias en proie à la surenchère sensationnaliste (les reportages télés qui nous montrent des fidèles en prières dans des mosquées, sur des sujets traitant des réseaux Al Qaïda, accréditant ainsi l’idée que les poseurs de bombes étant musulmans pratiquants, tous les musulmans pratiquants sont de potentiels poseurs de bombes, sont courant !) n’est pas une vue de l’esprit. Elle est une réalité.

Les nouveaux usages terminologiques en vogue dans les milieux politiques de droite comme de gauche s’inspirent largement du vocabulaire arabo-islamique. Aux expressions notoires devenus des lieux communs de la langue française (un travail bâclé est un travail d’ "arabe", le vacarme est un "ramdam") viennent s’ajouter désormais de nouvelles acquisitions linguistiques (le retour à un ordre moral quelconque est celui d’ "ayatollahs", toute décision autocratique d’une hiérarchie est une "fatwa") confirmant la référence musulmane comme porteuse, dans son essence, d’un registre dépréciatif et négatif.

La qualification et le passage, l’an dernier, au second tour de l’élection présidentielle, de Mr Le Pen, n’a fait que confirmer cette funeste tendance tout en faisant souffler un vent d’angoisse et de crainte compréhensible chez tous les ressortissants de cette communauté.

Face à cette situation inquiétante, nous, hommes et femmes de mémoire, avons décidé de nous mobiliser pour prévenir toute escalade discriminatoire, toute diabolisation honteuse et éviter les conséquences tragiques qu’elles peuvent entraîner dans la vie de millions de français et d’européens. Parce que nous considérons que la présence musulmane en Europe est une nouvelle chance offerte à ce continent d’intégrer pour la première fois de son histoire une communauté religieuse pacifiquement .

Publicité

commentaires