Interview du théologien Mohsen Ismaïl qui s’exprime sur le port du voile, le mariage forcée, le divorce...

Détenteur d’un doctorat en sciences islamiques de la prestigieuse université religieuse de la Zitouna en T

jeudi 4 mai 2000

Interview exceptionnelle du Théologien Mohsen Ismaïl qui s’exprime sur le port du voile, le mariage forcée, le divorce ...

Détenteur d’un doctorat en sciences islamiques de la prestigieuse université religieuse de la Zitouna en Tunisie, Mohsen Ismaël est partisan du renouvellement d’une théologie fondée sur une lecture finalisée du corpus Coranique qui serait en conformité avec le caractère inédit d’une présence musulmane dans un Etat non musulman. Les compétence de ce jeune théologien ont amené le ministère de l’Intérieur à le consulter parmi d’autres personnalités en novembre 1999 dans le cadre du dossier sur la représentation des musulmans de France. Loin du discours traditionnel axé sur le rappel au respect de la norme, Mohsen Ismaël dont les positions rencontrent un écho certain auprès des jeunes, s’exprime sans ambages sur certains sujets qui concernent les femmes au premier chef.

L’absence d’une théologie clairement établie sur la présence islamique dans un Etat qui ne l’est pas suscite auprès des jeunes des interrogations sur l’authenticité de leur foi qui demeurent sans réponse. Parmi ces interrogations figurent notamment le port du voile. Au-delà de l’aspect polémique que provoque ce sujet, que peut-on en dire d’un point de vue théologique ?

D’un point de vue théologique, le texte coranique est clair quant à la prescription du voile : « Dis à tes épouses, à tes filles, aux femmes des croyants, de ramener sur elle leur voile ; elles en seront plus vite reconnues et éviteront d’être offensées » ( Coran ; XXXIII, 28 ). Cette recommandation n’a aucune originalité car elle figure aussi bien dans l’ancien testament (Genèse 24, 65) que dans le nouveau testament ( Saint Paul, Ier Epître aux Corinthiens, chapitre 11 verset 4-16). Le sens profond de cette recommandation est l’appel à la pudeur et au respect d’une certaine moralité dans la société. Cet appel coranique, qui vient consolider ce qui a été déjà prescrit dans la Bible et dans l’Evangile, constitue une évolution incontestable et un rappel au respect de la femme dans une société où l’on considérait la naissance d’une fille comme une malédiction. « Et lorsqu’on annonce à l’un d’eux la naissance d’une fille, son visage s’assombrit et une rage profonde l’envahit. Il se cache des gens à cause du malheur qu’on lui a annoncé. Doit-il la garder malgré la honte ou l’enfouira-t-il dans la terre ? Combien est mauvais leur jugement ! » ( Coran ; XVI, 58-59 ). Si on inscrit la prescription du port du voile dans ce contexte de perceptions dépréciative et humiliante du statut de la femme, on ne peut que souligner l’évolution considérable initiée par le Coran au sein d’une société patriarcale. Le texte coranique doit toujours être lu à la lumière du présent, puisque la révélation n’a pas transcendé la mentalité de l’époque. Une lecture finalisée du texte est donc exigée.

Justement, quelle lecture peut-on faire de ce verset aujourd’hui ?

Une lecture qui nous appelle à suivre le mouvement du texte. Ce qui va à contre sens d’une lecture littérale qui figerait toute interprétation du texte Coranique. Les jurisconsultes musulmans de l’époque classique ont toujours étudié ce qu’ils appelaient (‘Illat al-tashrî‘), c’est-à-dire, la finalité de la législation. Si on suit la même démarche concernant le port du voile, on parvient à la conclusion suivante que la finalité essentielle de ce verset repose sur un appel à la pudeur et au respect d’autrui. Cet objectif n’implique pas obligatoirement le port du voile. Une attitude convenable, conjuguée à une bonne instruction suffiront à respecter l’esprit de ce verset. Nous pouvons aisément affirmer que les filles non voilées sont autant pudiques que les autres et que l’islam n’a jamais exigé une tenue vestimentaire particulière pour les musulmans. A ceux qui continuent de considérer que le port du voile contribue à protéger la femme du regard concupiscent de l’homme, je propose d’inverser les rôles. En effet, l’homme lui-même peut susciter le désir chez une femme. Il n’est pas pour autant tenu de revêtir un vêtement spécial qui le protègerait du regard de la femme.

Vous évoquez la préservation de la femme, comment réagissez-vous à certaines pratiques en France, telle que l’excision qu’on tente de justifier religieusement ?

L’Islam est une religion qui impose aux hommes et aux femmes de veiller à leur santé, ainsi qu’à l’intégrité de leur corps et de leur personne. L’excision ( l’ablation du clitoris) est une atteinte à la dignité de la femme. Aucun verset coranique, aucun propos prophétique ne recommandent cette pratique barbare. Il s’agit plutôt d’une tradition ancienne qui rendait la femme responsable de toutes les manquements à la morale et aux bonnes mœurs. La littérature juridique ancienne qui parle de cette pratique, sans la recommander formellement, l’évoque sous le vocable « khafdh » ou «  khifâdh » qui signifie l’affaiblissement du plaisir sexuel. Cette signification est connotée d’un raisonnement qui confère à la femme un statut inférieur à celui de l’homme. Dans le contexte actuel, cette pratique tribale est doublement condamnable tant au niveau de la religion que des lois civiles.

En parlant de pratique tribale, le mariage forcé a encore cours dans certaines banlieues en France, que dit L’islam à ce sujet ?

L’islam rappelle au prophète qu ‘on ne peut en aucune manière imposer aux individus de croire en Dieu sous la contrainte. C’est un des fondements de la religion que d’avoir cette liberté de croire ou de ne pas croire. A ce titre, comment peut-on contraindre deux êtres à vivre ensemble, parce qu’il en a été décidé ainsi par les parents à la suite d’un arrangement entre deux familles ? Le mariage forcé est combattu par toutes les écoles juridiques, car on ne doit en aucun cas créer une union vouée à l’échec dès le départ. Par ailleurs, la tradition prophétique exige que les deux futurs mariés se connaissent et s’apprécient avant de conclure un contrat de mariage.

La pratique du mariage forcé occulte une autre pratique, celle de la répudiation dont certaines femmes sont encore malheureusement victimes ?

Ce terme n’a pas d’équivalent dans la tradition musulmane, car le mot Talâq, qui veut dire la séparation entre les deux époux, nécessite la présence des deux parties devant le juge qui ordonne ce divorce après que les familles des mariés aient tout entrepris en vue de les réconcilier. Le Talâq est donc considéré comme un ultime recours. Le Talâq impose que l’un des deux membres du couple invoque des arguments sérieux qui puissent justifier une séparation. Un divorce est souvent vécu comme un drame. le Prophète affirme à ce sujet que « le plus haïssable des actes licites aux yeux de Dieu est le Talâq ». L’islam ne contraint pas deux époux à demeurer unis toute la vie, si cette union n’est plus viable !

Le savoir n’est-il pas le meilleur remède contre toutes ces pratiques d’un autre âge qui relèvent plus de la tradition que d’une réalité coranique ?

Tout à fait, la quête du savoir est une démarche qui revêt un caractère obligatoire pour tout musulman, homme ou femme. Le Coran est suffisamment explicite à ce sujet. Il rappelle l’importance accordée au savoir « Dis : « sont-ils égaux, ceux qui savent et ceux qui ne savent pas ? » ; seuls les doués d’intelligence se rappellent ». Il suffit pour souligner l’importance de l’acquisition du savoir dans la tradition islamique, de rappeler que le premier mot révélé du Coran est cette injonction : «  lis ! » Les textes coraniques présentent le savoir comme étant inséparable aussi bien de la foi en Dieu, que d’une confiance en l’homme et en sa capacité à maîtriser le monde. Étant lui-même la source et la finalité, l’être humain ( homme et femme) est appelé à valoriser sa foi en Dieu par la quête des sciences, car le Coran décrit l’ignorance comme étant synonyme de la non-croyance en Dieu. L’islam ne fait aucune distinction entre femme et homme concernant la quête du savoir. Rappelons également, qu’au moment du rassemblement des propos prophétiques, les Hadîths rapportés par ‘Â’icha, l’épouse du Prophète, sont considérés comme une référence en la matière au niveau de leur véracité. D’autre part, aucun Hadîth et aucun verset coranique ne mentionnent des spécialités scientifiques exclusivement réservées aux femmes ou aux hommes. Ils sont tous concernés par l’appel à l’acquisition du savoir sans distinction entre ses différentes branches.

Coran ; XXIX, 9.

Coran ; LXXXXVI, 1-5.

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