Interview de Paul Balta : « le projet politique des Etats-Unis n’est-il pas d’atomiser le Proche-Orient ? »

On ne présente plus Paul Balta dont la production intellectuelle force le respect et l’admiration. Auteur d

par

mercredi 26 mars 2003

Interview de Paul Balta : « le projet politique des Etats-Unis n’est-il pas d’atomiser le Proche-Orient ? »

On ne présente plus Paul Balta dont la production intellectuelle force le respect et l’admiration. Auteur de plusieurs ouvrages de référence, la réputation de cet éminent spécialiste du Proche-Orient dépasse largement les frontières de l’hexagone. Paul Balta a été reçu à plusieurs reprises par les plus grands chefs d’Etat arabes tels que le raïs égyptien Gamal Abdel Nasser, ou encore le président algérien Houari Boumediene, pour ne citer que ces derniers. Il évoque pour oumma.com ses différentes rencontres avec Saddam Hussein et nous livre son analyse du conflit en Irak.

Quelle image gardez-vous de vos différentes rencontres avec Saddam Hussein ?

Ma première rencontre avec Saddam Hussein a eu lieu en décembre 1971 au cours d’un reportage que j’effectuais pour le compte du journal Le Monde. Lors de mon arrivée à Bagdad, je souhaitais m’entretenir aussi bien avec des figures importantes du parti baas que ceux du parti communiste irakien, sans omettre les « nasseristes » et des personnalités issues du milieu syndical irakien. Tous m’ont conseillé de m’orienter vers le seul et véritable décideur du pays : Saddam Hussein qui occupait à l’époque les fonctions de vice-président de l’Etat irakien. Je fus pour le moins surpris, puisque certains d’entre eux avaient été pourchassés par ce même Saddam Hussein. Je me suis donc décidé à l’interroger. De retour à Paris, Tatu qui était à l’époque chef du service étranger au journal Le Monde était très réservé sur la pertinence de cet interview, et me reprochait de ne pas avoir interrogé le chef de l’Etat lui-même, à savoir Ahmed Hassan al-Bakr. Intrigué, Tatu a pris soin de se renseigner auprès des spécialistes du ministère français des Affaires étrangères qui lui ont alors confirmé que Saddam Hussein était déjà à l’époque le maître de Bagdad.

Lors de cette première rencontre en 1971, vous avez été particulièrement surpris par le discours de Saddam Hussein ?

Saddam Hussein a en effet tenu un discours auquel je ne m’attendais pas du tout. Ce qui m’avait beaucoup frappé, c’était son obsession de moderniser l’Irak. Il me précisait : « je veux refaire l’Irak des Abbassides ». Il était notamment fasciné par le caractère extrêmement moderne à l’époque de l’agriculture arabe qui avait introduit des nouvelles techniques d’irrigation, et l’utilisation d’engrais. Il aimait évoquer toutes ces actions de drainage. Il m’interpella alors en me posant une question. « Sais-tu pourquoi à l’époque des abbassides la route entre Bagdad et Damas était surnommée la route noire ? (…) Parce que cette route était bordée d’arbres tout le long, elle était donc complètement ombragée. » « Aujourd’hui cette route s’appelle toujours la route noire, mais pour une autre raison. Parce ce qu’elle est goudronnée » ajouta- t-il.

Durant ces années, avant de le diaboliser, l’occident vantait les mérites du régime de Saddam Hussein

Tout à fait. Certes, je ne nie pas du tout le caractère dictatorial du régime de Saddam Hussein. Cependant en politique comme dans bien d’autres domaines, on doit se garder des visions simplistes et manichéennes qui nous empêchent de comprendre une réalité souvent plus complexe. Saddam Hussein s’est lancé avec succès depuis le début des années 70 dans une politique de modernisation de la société irakienne qui s’est traduite par un développement de l’industrie, de l’agriculture, de l’éducation, mais aussi par l’établissement de service publics performants, et une élévation du niveau de vie avec l’émergence d’une véritable classe moyenne. Cette modernisation n’aurait jamais pu se réaliser sans le soutien actif de tout le peuple irakien. N’oublions pas aussi que Saddam Hussein est à l’origine de la nationalisation du pétrole irakien en 1972, contre le tout-puissant consortium international de l’Iraq Petroleum Company.

Saddam Hussein peut également s’enorgueillir durant cette période d’un bilan positif sur le plan culturel ?

Exactement. Sa politique culturelle est souvent méconnue des observateurs. Au cours de ces années, il y avait dans le désert plusieurs palais datant de l’époque Abbasside qui dépérissaient sous l’action du sable. Saddam Hussein a littéralement exhumé ces palais en menant une politique d’entretien et de réhabilitation. Il a mené la même politique avec la magnifique cité de Babylone, située sur l’Euphrate qui a régné sur toute la région entre le XVIIe siècle et le XVIIIe siècle avant JC. Enfin, il a fondé un immense musée en vue de rassembler et de conserver le patrimoine historique de l’Irak qui avait fait l’objet d’un véritable pillage au 19e siècle et au début du 20esiècle . Mon ami Jamil Hamoudi, en a été le conservateur (directeur) lors de son installation, en 1966, et l’est resté jusqu’en 1973, quand il a été nommé Directeur des Beaux-arts au ministère de la Culture

La guerre contre l’Iran en 1980 va porter un sérieux coup d’arrêt à cette grande politique de modernisation ? 

J’étais dans l’avion qui transportait l’Imam Khomeyni lors de son retour en Iran en février 1979. Je n’imaginais pas alors qu’une guerre aussi longue allait opposer ces deux pays. La guerre déclenchée par l’Irak contre l’Iran (1980-1988) à la suite des provocations de Téhéran, a ravivé l’hostilité séculaire entre Arabes et Perses, plus encore entre sunnites et chiites. Cette guerre terrible contre l’Iran entretenue et encouragée par l’occident, (avec l’appui politique et financier de l’Arabie Saoudite) va considérablement affaiblir le potentiel de développement de l’Irak avec à la clef une dette record qui sera une des causes de l’invasion du Koweit en 1990 .

Revenons aux événements actuels, êtes-vous surpris par la résistance de l’armée régulière irakienne dans le sud de l’Irak ?

Je ne suis pas réellement surpris. Les américains qui s’attendaient à être accueillis en libérateurs ont considérablement sous-estimé le sentiment nationaliste qui est extrêmement fort en Irak. Au cours de la guerre Irak-Iran, les chiites irakiens du sud n’ont jamais répondu à l’appel de l’imam Khomeyni qui a tenté de faire vibrer cette corde religieuse.

Il semble actuellement que des civils prennent part aux combats qui ont lieu dans le sud irakien. Même si ces civils sont encadrés par des milices ou des membres des services secrets irakiens, on ne peut cependant forcer des civils à se battre. Certes, il convient de rester très prudent, mais les irakiens estiment que cette guerre est une guerre d’agression et qu’à ce titre la patrie doit être défendue. Quant à la garde républicaine qui voue un soutien indéfectible à Saddam Hussein, elle constitue l’élite de l’armée ; particulièrement choyée par le régime, elle s’apprête à livrer dans Bagdad une bataille féroce contre les américains.

La situation dans le nord de l’Irak est différente avec la minorité kurde. Pourquoi la tentative de Saddam Hussein de régler politiquement la question Kurde à travers les accords du 11 mars 1970 a-t-elle échoué ?

Les accords du 11 mars 1970 visaient à accorder une autonomie politique aux kurdes avec une période transitoire de 4 ans. Au-delà de cette période, l’autonomie Kurde devenait automatique. Cet accord a été refusé par les kurdes. Le leader Kurde Mustapha Barzani qui est en quelque sorte le « De Gaulle » Kurde m’a affirmé en personne qu’Israël, l’Iran du Chah, et les Etats-Unis l’avaient fortement dissuadé d’accepter cet accord en espérant que les kurdes déclencheraient une guérilla pour affaiblir Saddam Hussein dont le projet de modernisation de l’Irak inquiétait déjà les Etats-Unis et leur grand allié Israël. On sait ce qu’il est advenu de cette guérilla qui a été violemment réprimée par Bagdad.

Croyez-vous à une déstabilisation des régimes de la région qui viendrait d’une réaction de ce qu’on appelle « la rue arabe » ?

Les régimes arabes sont plongés dans un profond embarras et redoutent un prolongement du conflit. Ces régime ont perdu toute légitimité auprès de leur populations respectives. Les peuples arabes ont pris conscience depuis longtemps de l’impuissance de ces régimes qui les ont mené à la faillite. Ils ont d’autant plus conscience de cette situation que la civilisation arabo-musulmane a été à la pointe de la modernité entre le VIIIe et le XIIIe siècle. L’ Irak ne représente pas uniquement pour les arabes et les musulmans l’âge d’or de cette civilisation. L’Irak est aussi le pays arabe qui avait obtenu les meilleurs résultats en matière de développement. Cependant, l’opposition arabe est complètement émiettée du fait notamment de l’intense répression dont elle a fait l’objet. Des débordements sont possibles, mais les réactions de la rue arabe risquent de déboucher sur une impasse, car elles ne sont pas structurées. Il n’y a donc pas pour l’instant d’alternative politique à ces régimes.

Les américains tentent de justifier laborieusement cette guerre contre l’Irak en s’évertuant à faire croire à l’opinion publique mondiale que leur principal objectif est d’imposer la démocratie dans la région. Croyez-vous aux intentions « démocratiques » des américains ?

Permettez-moi de douter de leurs intentions. Depuis 1945, la politique américaine au Proche-Orient s’est toujours opposée aux forces progressistes et démocratiques en soutenant plutôt les courants et les régimes les plus rétrogrades. Renversement en Iran de Mossadegh par la CIA en août 1953, signature du pacte de Bagdad en 1955, débarquement militaire au Liban en 1958 etc ....Je ne parle même pas du soutien quasi systématique apporté à l’Etat d’Israël qui s’est toujours refusé à appliquer les différentes résolutions de l’ONU favorables aux palestiniens. Une démocratie ne se décrète pas, ni s’impose de l’extérieur.

Comment voyez-vous l’après-guerre en Irak ?

Il est très difficile de prévoir, de surcroît au sein de cette région. En 1991, lors de la guerre du Golfe, le président Georges Bush (senior) n’a pas souhaité renversé Saddam Hussein en raison notamment des pressions saoudiennes. Une source très proche du gouvernement saoudien m’a indiqué en effet que les autorités saoudiennes étaient totalement opposées au renversement du régime irakien. Les saoudiens appréhendaient une prise de pouvoir par les chiites irakiens qu’ils considéraient comme la véritable opposition dans ce pays. L’Arabie Saoudite redoutait particulièrement un ensemble chiite irako-iranien aux portes de ses frontières.

Dans la configuration actuel du conflit, un éclatement de l’Irak n’est pas à écarter. Je finis par me demander si à terme le projet politique des Etats-Unis n’est pas d’atomiser le Proche-Orient à travers la création de petites entités politiques et religieuses. Souvenons-nous des propos de l’ancien premier Ministre israélien, Ben Gourion qui affirmait que seul un Proche-Orient composé de petits Etats pourrait garantir une meilleure insertion de l’Etat d’ Israël dans cette région.. Compte-tenu des relations entre les Etats-Unis et Israël, cette atomisation du Proche-Orient est plus qu’une hypothèse qui servirait sans conteste les intérêts de ces deux pays.

Propos recueillis par Saïd Branine

 

Quelques livres de Paul Balta :

L’Islam (idées reçues) Editions le Cavalier bleu, 2001

Méditerranée. Défis et enjeux, l’Harmattan, 2000

L’Islam dans le monde, La Découverte/Le Monde,1986

Irak-Iran, une guerre de 5000 ans, Anthropos/Economica, 1988

L’Islam, Le Monde Editions/Marabout, 1998

La politique arabe de la France, Sindbad, 1973

La vison nassérienne, Sindbad,1982

Le Grand Maghreb, des indépendances à l’an 2000, La Découverte, 1990

Algérie, Milan, Toulouse, 2000

Publicité

Auteur : Saïd Branine

commentaires