Interview de François Bayrou, candidat à l’élection présidentielle

Dans le cadre des élections présidentielles 2002, nous publions aujourd’hui un premier entretien avec le c

samedi 16 mars 2002

Dans le cadre des élections présidentielles 2002, nous publions aujourd’hui un premier entretien avec le candidat François Bayrou . Le président de l’UDF répond aux questions de Oumma.com qui intéressent particulièrement les citoyens de religion musulmane. Cet interview sera suivi d’autres entretiens de candidats à l’élection présidentielle.

 

Sans verser dans un discours de « victimisation », force est de constater que les citoyens français de culture musulmane issus notamment de l’immigration continuent à faire l’objet de discriminations dans l’accès au travail particulièrement. Dans l’hypothèse où vous seriez élu, que ferez-vous pour lutter contre ces discriminations ?

Les discriminations, contraires aux valeurs de la République, ne touchent pas que les Français musulmans et frappent souvent toutes les minorités. Notre constitution précise que l’Etat « assure l’égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d’origine, de race ou de religion ».

Je propose que la lutte contre les discriminations soit une priorité dans les domaines de l’emploi, du logement et des loisirs. Les auteurs de discriminations doivent êtres condamnés avec la plus grande fermeté. Il faut sensibiliser nos compatriotes à cette injustice en lançant une campagne d’information et de prévention via le Centre D’information Civique. Il faut donner des moyens aux associations qui oeuvrent dans ce sens. N’oublions pas l’école qui doit être en pointe sur cette question. On ne peut pas exiger de nos compatriotes qu’ils s’intègrent et accepter qu’ils soient exclus au motif que leur nom ou leur apparence ne soit pas « standard ». Il en va de la paix sociale et de l’honneur de notre pays !

La consultation des musulmans qui vise à doter les musulmans de France d’un organe représentatif, suscite beaucoup d’inquiétudes auprès de nombreux musulmans attachés aux valeurs de démocratie et d’indépendance. Certaines associations et mosquées qui siègent à cette consultation sont en effet sous l’influence quand elles ne sont pas complètement inféodées à des Etats étrangers qui ne partagent pas nos valeurs démocratiques. Quel est exactement votre point de vue sur cette question de la consultation des musulmans de France ?

L’islam est la seconde religion du livre en France. Elle partage avec le christianisme et le judaïsme une tradition abrahamique commune. Il y a donc une proximité et une intimité spirituelle qui nous est commune contrairement à ce que les fondamentalistes veulent accréditer. Je souhaite et j’encourage vivement l’émergence d’une représentation officielle de l’islam en France Qui soit digne de sa place dans la République. L’islam doit être visible c’est une question de respect et de dignité due à nos compatriotes musulmans. Je propose des mesures concrètes avec un préalable. Un islam de France n’est possible que dans le strict respect de la laïcité car, elle seule, est garante du droit de chacun à vivre sa foi dignement. D’autre part aucune ingérence venue d’Etats étrangers n’est souhaitable. Je souhaite, si vous me permettez cette formule, un islam gallican.

Les musulmans doivent avoir le droit, au même titre que les autres religions, d’édifier des lieux de culte sans autre réserve que le respect des lois de la République et des procédures existantes.

Il y a en France une très forte demande d’enseignement sur l’Islam. Devant l’absence d’ un Institut d’Etudes Islamiques digne de ce nom, des jeunes français désireux d’approfondir leurs connaissances de l’islam se voient obliger de se rendre dans des pays comme l’Arabie Saoudite, voire le Pakistan qui diffusent un enseignement de l’Islam rigoriste pour ne pas dire rétrograde. Sans déroger aux principes de laïcité, la France qui compte plus 5 millions de musulmans sur son territoire, ne mérite- t-elle pas d’avoir un véritable Institut d’Institut d’Etudes Islamiques qui ne pourrait que renforcer son prestige auprès du monde arabo-musulman. Quel est votre avis sur cette question ?

Je souhaite vivement que nous formions des imams français en France. En effet, nous disposons des moyens matériels et humains pour le faire. Ce qui a manqué à ce jour c’est la volonté. Vous pouvez être assuré qu’elle ne me fera pas défaut ! Il faut en finir avec cet islam des ’caves et des garages ’ susceptible d’engendrer des dérives extrémistes et un repli communautaire de nature à fracturer notre destin commun.

 

Depuis 1998, l’Union européenne tient annuellement des réunions avec les 6 pays du Conseil de coopération du Golfe -Arabie saoudite, Bahreïn, Oman, Koweït, le Qatar et les Emirats arabes unis. Les Palestiniens réclament depuis des années un renforcement du rôle de l’Union Européenne dont la présence en tant que co-parrain du processus de paix est jugée trop timide et partant, peu susceptible de contrer le soutien indéfectible des Américains aux Israéliens.

Comment comptez-vous rétablir l’équilibre et renforcer la place de la diplomatie européenne en vue de parvenir à la paix ?

Rien de ce qui se passe au Proche-Orient ne m’est indifférent.

La France y compte de nombreux amis, elle y est respectée, mais son influence est insuffisante.

Je viens d’effectuer un voyage dans cette région qui m’a conforté dans l’idée que le rôle de l’Europe est indispensable pour ramener la paix entre l’Etat palestinien et l’Etat d’Israël.

A supposer qu’un accord soit possible entre Israéliens et Palestiniens, le problème réside dans l’absence totale de confiance entre les responsables des deux nations. Chacun soupçonne toujours l’autre de vouloir la disparition pure et simple de l’adversaire.

Aucun accord ne sera donc imaginable tant que régnera cette méfiance réciproque. Aussi faut-il introduire des ’garants’ pour que ces négociations aient une chance d’aboutir. c’est là que la présence de l’Europe pourrait prendre toute sa signification.

Israéliens et palestiniens reprendraient leurs négociations en présence des Etats-Unis bien sûr, mais aussi de l’Union européenne et peut-être des représentants de la Ligue Arabe afin que chacun puisse garantir la bonne foi des négociations et assurer la bonne exécution des accords qui pourraient être conclus.

D’ailleurs, pour tout vous dire, de nombreux responsables au Proche-Orient m’ont personnellement affirmé que l’accord de paix aurait été signé si l’Europe avait été à la table des négociations.

C’est dire la nécessité de l’émergence d’une Europe forte qui puisse peser sur les grands conflits.

Enfin, à l’image de la réconciliation franco-allemande dans les années 50, aucune paix ne sera durable entre Israéliens et Palestiniens si les deux peuples n’engagent pas ensemble de politique commune.

La paix exige pour durer une véritable coopération entre les ex belligérants.

 

Lors du sommet du Golfe, la position de l’Union européenne est demeurée inchangée, consistant en un appel réitéré aux autorités irakiennes à autoriser le retour des experts du désarmement de l’ONU. Au vu du caractère terriblement meurtrier de ce blocus (les organisations humanitaires et de défense des droits humains comme la Fédération internationale des Droits de l’Homme (FIDH) estiment que 230 civils irakiens continuent de périr quotidiennement en raison des sanctions qui leur sont infligés !) et du fait que l’embargo est totalement improductif (le Président Saddam Hussein que l’on prétendait viser par cet embargo se maintient que plus jamais au pouvoir, son joug semble même renforcé !) n’est-il pas plus que temps de mettre un terme à l’embargo ?

Si le but de l’embargo imposé à l’Irak était d’affaiblir le régime de Saddam Hussein, l’échec est patent. Onze ans après la guerre du Golfe, il est toujours là et l’embargo est même pour lui, prétexte à durcir encore la dictature qu’il impose à son pays.

Donc échec politique.

Et puis, je pense d’abord aux civils qui meurent par dizaine de milliers du fait de l’embargo, et cela dans l’indifférence totale de la communauté internationale. Il s’agit dons d’une sorte de punition collective imposée aux populations d’Irak pour des fautes commises par les dirigeants de ce pays.

Je suis donc favorable à la levée de l’embargo imposé à l’Irak sauf bien entendu tout ce qui concerne les livraisons d’armes.

Pour ce qui est du retour des inspecteurs de l’ONU, j’y suis favorable. Pour faciliter leur présence, il faudrait aussi que ces inspecteurs ne soient pas tous de nationalité américaine et sous commandement d’un officier américain. Leur neutralité serait un atout supplémentaire.

Les craintes de l’opinion arabe sont accrues par les avertissements réitérées par le président américain Bush de procéder à des attaques imminentes à l’encontre de l’Irak. La France semble s’être désolidarisée de ces menaces. Quelle est exactement votre position relativement à la crise irakienne ?

Je suis inquiet par les menaces américaines répétées vis à vis de l’Irak. je suis hostile au régime irakien actuel et condamne la dictature imposée par Saddam Hussein. Je ne sais pas si une intervention armée américaine en Irak est la meilleure solution pour ramener la paix dans cette région.

 

L’accord d’association signé le 19 décembre dernier entre l’Union européenne et l’Algérie suscite les craintes de nombreux observateurs. Cet accord conclu dans le cadre du partenariat euro-méditerrannéen visant à la création d’une zone de libre-échange économique en 2010 et qui prévoit la libéralisation de tous les secteurs de l’économie algérienne et une collaboration accrue en matière de police a été qualifié de « catastrophique » par Amnesty International.
De fait, les défenseurs des droits de l’homme y voient là un blanc seing accordé aux autorités algériennes afin de poursuivre en toute impunité la répression ordonnée contre le peuple algérien et les atteintes aux droits de l’homme au prétexte d’intensifier la lutte antiterroriste. Que répondez-vous à ces accusations ?

L’Algérie me tient à cœur, car nous entretenons avec ce pays une intimité et une proximité telles qu’elles ne peuvent laisser notre pays indifférent. Cet accord d’association est, à mon sens, une très bonne chose, dans le sens ou il associera le Maghreb et l’Europe dans le cadre d’un développement économique et social. Ce progrès ne sera viable que si les Algériens en profitent de manière équitable. Je veillerai à ce que l’esprit du co-développement préside à la mise en place de cet espace de libre échange. Je parle, bien-entendu d’un : « libre échange équitable ». Hors de ce principe, point de salut !

Quant à la coopération policière c’est une nécessité pour lutter efficacement contre le terrorisme et le crime organisé. Toute coopération visant à servir les intérêts d’un groupe pour oppresser un peuple est, bien entendu, proscrit. Dans mon esprit c’est clair. Pour conclure, je souhaite pour l’Algérie et le Maghreb dans son ensemble une prospérité partagée et une démocratie librement consentie.

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