Interview Malika Dif : « Il faut cesser d’imputer à l’Islam ce qui est imputable aux seuls hommes ! »

Convertie à l’islam depuis plus de 30 ans, Malika Dif est auteur de plusieurs ouvrages. Elle est également

mercredi 11 février 2004

Convertie à l’islam depuis plus de 30 ans, Malika Dif est auteur de plusieurs ouvrages. Elle est également appréciée pour les nombreuses conférences qu’elle donne régulièrement dans toute la France.

Vous êtes particulièrement respectée au sein de la communauté musulmane de France. Quelle est votre position au sujet de la manifestation du samedi 14 février ?

S’exprimer en protestant contre cette loi et ses conséquences, c’est non seulement un droit pour les citoyens que nous sommes, mais c’est surtout un devoir en tant que musulmans. Il est en effet recommandé aux musulmans de réagir contre l’injustice, soit en agissant pour empêcher un mal, soit en dénonçant ladite injustice par la parole, et, pour le moins, en la réprouvant avec le cœur !

Certes, notre protestation peut donc s’exprimer dans la rue, c’est notre droit ; elle peut aussi se traduire par des courriers adressés aux politiques de notre Pays ; elle peut enfin passer par un dialogue ouvert avec nos concitoyens non musulmans !

L’essentiel est de choisir, parmi toutes ces possibilités, celles qui peuvent avoir un effet bénéfique et veiller à ce que certaines ne puissent au contraire nous être préjudiciables. Nous ne devons en effet pas perdre de vue que le débat actuel semble ne viser que la loi sur le foulard à l’école, mais que la visée réelle est politique, d’autant que nous approchons d’élections ! Nous demandons à Dieu de nous aider à entreprendre les bonnes démarches !

Vous êtes à l’origine de l’opération « Ruban vert ». En quoi consiste-t-elle exactement ?

Dès le 15 décembre, avec un groupe de sœurs, nous avons décidé de protester contre l’annonce de la loi, de manière digne mais déterminée, en épinglant au revers de nos vêtements un petit Ruban vert que nous fabriquons nous-mêmes !

Ce Ruban vert témoigne de notre indignation contre une loi qui vise essentiellement les musulmans et jette sur l’ensemble d’entre eux, un ostracisme d’autant plus insupportable que l’on est en France, pays des Droits de l’Homme.

Les conséquences de cette loi ne se sont pas fait attendre puisque nous avons déjà recensé, avant même son vote, de nombreux cas de discrimination, parfois violents, envers des femmes voilées.

Il se veut une protestation contre le fait que les deux Commissions Stasi et Debré n’ont pratiquement pas entendu les femmes voilées qui sont les premières concernées, mais qu’une large audience a été accordée à des femmes venues témoigner d’actes et injustices dont elles ont eu à souffrir dans d’autres pays du monde, dits "musulmans", actes intolérables, incompatibles avec l’Islam que les musulmans de France dénoncent avec force. Toutefois, il s’agissait d’évoquer l’Islam de France avec des musulmans qui pratiquent leur religion en France : les situations ne sont ni comparables ni juxtaposables !

En tant que femme voilée, vous considérez-vous comme une féministe à part entière ?

Évidemment oui, si être féministe c’est vouloir un mieux être, un mieux vivre, et le respect de la femme, qu’elle soit musulmane ou non. Ne nous y trompons pas, l’enjeu est le même pour toute les femmes, musulmanes ou non, voilées ou non !

Si défendre la femme contre les injustices, les violences, les inégalités et abus de toute nature c’est être féministe, alors je suis une féministe convaincue, musulmane de surcroît ! Toutes les souffrances, tous les dénis imposés aux femmes, musulmanes et non-musulmanes, sont intolérables et je les combats et les dénonce avec force.

Précisément, notre Ruban vert exprime également son opposition à toute contrainte et à toute violence, qui serait opérées à l’encontre des jeunes filles et des femmes musulmanes, qu’il s’agisse du port du foulard, du mariage forcé, de la privation de ses biens ou de ses enfants, et de toute violence de quelque nature qu’elle soit, y compris de l’excision.

Notre République prétend avec cette loi vouloir protéger les femmes de l’oppression et des violences dont l’Islam serait responsable ! Ce n’est pas l’Islam qui est responsable de ces actes insupportables. Il faut cesser d’imputer à l’Islam ce qui est imputable aux seuls hommes ! Remarquons enfin que beaucoup de femmes non musulmanes subissent également des violences et, jusqu’à présent, je ne vois pas que l’on ait réussi à endiguer ce mal !

Cette mobilisation contre la loi anti-voile, n’est-elle pas entrain d’opérer un clivage entre les filles voilées et celles qui le sont pas  ?

Si vous parlez des filles à l’école, il ne semble pas que le voile les éloigne les unes des autres. Parmi les musulmanes, nous rencontrons beaucoup de jeunes filles qui ne portent pas le voile et sont cependant solidaires de celles qui le portent, en particulier lorsque ces dernières sont confrontées à une éventuelle exclusion de l’école.

Si vous évoquez les femmes adultes, la situation est légèrement différente : bon nombre de femmes qui ne portent pas le foulard sont totalement solidaires de celles qui le portent, et les relations entre elles sont excellentes. C’est la liberté de choix de chacune et il n’appartient à personne de les juger.

D’autres refusent de le porter pour des raisons socio-professionnelles, et croient devoir se justifier de leur choix. Il est regrettable bien sûr que certaines d’entre elles dénigrent l’Islam, religion de paix et de fraternité, et cela n’apportera certainement pas de solution aux problèmes ; le risque est plutôt que cela ne renforce certaines divisions savamment entretenues par des politiciens qui y trouvent leur compte !

Enfin une question plus personnelle. Vous êtes convertie à l’islam depuis 30 ans. A quelle étape de votre cheminement spirituel avez-vous décidé de porter le voile ?

Avant d’être musulmane, j’étais croyante mais "encombrée" de tous les mystères qui jalonnaient ma vie de catholique, m’empêchant de trouver la sérénité que donne la vraie foi. Puis, je suis devenue musulmane, enfin débarrassée de ce qui me dérangeait.

Cependant, je ne saurais répondre à votre question de façon claire ! En effet, comment définir ce que sont les étapes d’une démarche spirituelle par des mots ! Je peux seulement dire que dès lors que j’ai pris ma décision de porter le foulard, j’ai ressenti que ma relation à Dieu était plus authentique, plus forte et plus sereine !

Que Dieu nous aide tous à trouver le chemin qui conduit à la satisfaction divine et qu’Il nous pardonne nos manquements et nos erreurs.

Propos recueillis par la rédaction

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