Interventions de deux musulmans au cours du Synode pour le Moyen-Orient

Pour la première fois au cours d’un Synode des évêques, deux personnalités musulmanes ont été invité

mercredi 20 octobre 2010

Pour la première fois au cours d’un Synode des évêques, deux personnalités musulmanes ont été invitées à s’exprimer devant les pères synodaux, le jeudi 14 octobre 2010.

Intervention de Muhammad Al-Sammak

Conseiller politique du mufti de la République du Liban

Lorsque j’ai eu l’honneur d’être invité au Synode spécial pour le Moyen-Orient, je me suis posé deux questions. La première est la suivante : pourquoi ce Synode est-il consacré aux chrétiens d’Orient ? Et la deuxième : que signifie-t-il d’inviter un musulman au Synode, quel rôle puis-je y jouer maintenant et à l’avenir ?

En ce qui concerne la première question, tenter d’y répondre soulève de nombreuses interrogations.

D’abord, si la situation des chrétiens d’Orient était bonne, aurait-on eu besoin d’appeler à la tenue de ce synode ? Et puis, ce Synode peut-il leur assurer la sérénité et confirmer leur enracinement dans la terre de leurs pères et de leurs aïeux, cette terre d’où a jailli la lumière de foi chrétienne pour embrasser le monde entier ?

Personnellement, en tant que musulman, j’estime importante l’attention que le Vatican prête aux problèmes des chrétiens en général et des chrétiens d’Orient en particulier, cet Orient source et berceau du christianisme. En même temps, j’espère que l’initiative du roi d’Arabie Saoudite Abdallah Ben Abdel Aziz en faveur du dialogue interreligieux et interculturel puisse traduire l’attention du monde arabe et islamique à cette cause, sous toutes ses dimensions nationales, religieuses et humaines, afin que ces deux initiatives, celle du Vatican et celle de l’Arabie Saoudite, puissent se compléter l’une l’autre en vue de la résolution des problèmes des chrétiens d’Orient, sachant qu’il s’agit là d’une seule et même cause islamo-chrétienne.

En ce qui concerne la deuxième question, je ne crois pas que j’ai été invité au Synode pour connaître les difficultés des chrétiens dans certains états de l’Orient. Notre souffrance en tant qu’orientaux n’est qu’une seule. Nous partageons nos souffrances. Nous les vivons dans notre retard social et politique, dans notre régression économique et de développement, dans notre tension religieuse et confessionnelle. Cependant, ce fait de prendre le chrétien pour cible en raison de sa religion, même s’il s’agit là d’un phénomène nouveau et accidentel pour nos sociétés, peut être très dangereux ; le plus dangereux est qu’il pose le problème de la réciprocité. Il s’agit d’un phénomène étranger à l’Orient et qui plus est en contradiction avec nos cultures religieuses et nos constitutions nationales.

Car ceci indique deux faits très graves :

tout d’abord, une tentative de déchirer le tissu de nos sociétés nationales, de les démonter et de retirer les liens de leur tissu complexe construit et reconnu depuis de nombreux siècles. Ensuite, une tentative de montrer l’islam sous une image différente par rapport à celle qu’il est en réalité et en opposition à ce qu’il professe et en contradiction avec ce sur quoi il se fonde essentiellement, à savoir la considération des différences entre les peuples comme l’un des signes de Dieu dans la création et comme une expression vivante de la volonté de Dieu, ainsi que l’acceptation de la règle du pluralisme et du respect de la diversité et de la foi dans tous les messages divins et dans ce que Dieu y a révélé. Le Saint Coran dit : « Il est, parmi les gens du Livre, une communauté droite qui, aux heures de la nuit, récite les versets d’Allah en se prosternant. Ils croient en Allah et au Jour dernier, ordonnent le convenable, interdisent le blâmable et concourent aux bonnes oeuvres. Ceux-là sont parmi les gens de bien » (3, 113-114).

Deux points négatifs posent le problème qu’affrontent les chrétiens d’Orient :

le premier point concerne le manque de respect des droits de la citoyenneté dans la pleine égalité face à la loi dans certains pays. Le second concerne l’incompréhension de l’esprit des enseignements islamiques particuliers relatifs aux relations avec les chrétiens que le Saint Coran a qualifiés comme « les plus disposés à aimer les croyants », justifiant cet amour en disant « qu’il y a parmi eux des prêtres et des moines, et qu’ils ne s’enflent pas d’orgueil ».

Ces deux points négatifs, dans tout ce qu’ils comportent comme contenus intellectuels et politiques négatifs, et dans tout ce qu’ils impliquent comme attitudes relatives aux accords et à leur application et qu’ils causent comme actions inquiétantes et nuisibles, nous font du mal à tous - chrétiens et musulmans - et nous offensent tous dans notre vie et dans notre destin communs. Pour cela, nous sommes appelés, en tant que chrétiens et musulmans, à travailler ensemble pour transformer ces deux éléments négatifs en points positifs : en premier lieu, à travers le respect des fondements et des règles de la citoyenneté qui réalise l’égalité d’abord en droits et ensuite en devoirs. En second lieu, en dénonçant la culture de l’exagération et de l’extrémisme dans son refus de l’autre et dans son désir d’avoir le monopole exclusif de la vérité authentique et en oeuvrant à la promotion et à la diffusion de la culture de la modération, de la charité et du pardon en tant que respect de la différence de religion et de croyance, et de la différence de langue, de culture, de couleur et de race ; ensuite, comme nous l’enseigne le Saint Coran, nous nous remettons au jugement de Dieu concernant nos différences. Oui, les chrétiens d’Orient sont à l’épreuve, mais ils ne sont pas seuls.

Oui, les chrétiens d’Orient ont en effet besoin d’aide et de soutien, mais cela ne doit pas se faire en facilitant leur émigration ou leur repli sur eux-mêmes, ni à travers l’abandon par leurs partenaires musulmans de leurs devoirs nationaux et moraux à leurs égards. Faciliter l’émigration, c’est les contraindre à l’émigration. Se replier sur soi-même, c’est s’étouffer lentement. Abandonner le devoir de défendre le droit de l’autre à une vie libre et digne, c’est diminuer l’humanité de l’autre et abandonner les constantes de la foi.

La présence chrétienne en Orient, qui oeuvre et qui agit avec les musulmans, est une nécessité autant chrétienne qu’islamique. C’est une nécessité non seulement pour l’Orient, mais aussi pour le monde entier. Le danger que représente l’érosion de cette présence au niveau quantitatif et qualitatif est une préoccupation autant chrétienne qu’islamique, non seulement pour les musulmans d’Orient, mais aussi pour tous les musulmans du monde entier. De plus, je peux vivre mon islam avec tout autre musulman de tout état et de toute ethnie, mais en tant qu’arabe du Moyen-Orient, je ne peux pas vivre mon arabité sans le chrétien arabe du Moyen-Orient. L’émigration du chrétien est un appauvrissement de l’identité arabe, de sa culture et de son authenticité.

C’est pour cette raison que je souligne encore une fois ici, depuis la tribune du Vatican, ce que j’ai déjà dit à la vénérable Mecque, à savoir que je suis préoccupé pour l’avenir des musulmans d’Orient à cause de l’émigration des chrétiens d’Orient. Conserver la présence chrétienne est un devoir islamique commun autant qu’un devoir chrétien commun.

Les chrétiens d’Orient ne sont pas une minorité accidentelle. Ils sont à l’origine de la présence de l’Orient avant l’islam. Ils sont une partie intégrante de la formation culturelle, littéraire et scientifique de la civilisation islamique. Ils sont aussi les pionniers de la renaissance arabe moderne et ont sauvegardé sa langue, la langue du Saint Coran.

Comme ils ont été en première ligne dans la libération et la reprise de souveraineté, ils sont aujourd’hui aussi en première ligne pour affronter l’Occupation et y résister, pour défendre le droit national violé, à Jérusalem en particulier, et dans la Palestine occupée en général.

Toute tentative d’approcher leur cause sans considérer ces données authentiques et enracinées dans la conscience de nos sociétés nationales, aboutit à des conclusions erronées, fonde des jugements erronés et mène par conséquent à des solutions erronées.

Il est donc très important que ce Synode ne soit pas simplement un cri de souffrance chrétien qui résonne dans cette vallée de douleurs qu’est notre Orient souffrant. L’espoir repose sur les fondements pratiques et scientifiques que pose le Synode en faveur d’une initiative de coopération islamo-chrétienne commune qui puisse protéger les chrétiens et sauvegarder les relations islamo-chrétiennes, afin que l’Orient, lieu de révélation divine, demeure digne d’élever très haut la bannière de la foi, de la charité et de la paix pour lui et pour le monde entier.

Intervention de l’ayatollah Sayed Mostafa Mohaghegh Ahmadabadi

Professeur de droit à l’université Shahid-Beheshti de Téhéran. Membre de l’Académie iranienne des sciences

Au cours des dernières décennies, les religions se trouvent face à de nouvelles conditions, dont l’aspect le plus important est le désordre prolongé de leurs disciples dans les lieux véritables de la vie sociale, ainsi que dans les arènes nationale et internationale. Avant la Seconde Guerre mondiale, et malgré les développements technologiques, les fidèles des différentes religions vivaient plus ou moins à l’intérieur de leurs frontières nationales. Il n’y avait ni l’énorme question de l’immigration ni la forte expansion de la communication qui met en relation autant de groupes sociaux différents. Et le monde n’était pas devenu ce “village planétaire” qui “met en relation” tant de destinées !

Nous assistons aujourd’hui aux changements profonds qui se sont produits au cours des cinquante dernières années et à une transformation qui se poursuit à une vitesse inouïe. Ceux-ci ont eu non seulement des effets sur la qualité des rapports existant entre les religions, mais ils ont également influé sur les relations entre les différents segments des religions et même avec leurs fidèles. Certes, aucune religion ne peut rester indifférente à cette situation en mutation rapide.

À la fin du deuxième millénaire, le multiculturalisme au sein des sociétés était plus ou moins accepté dans le monde entier. Jusqu’à ce moment-là, la société multiculturelle était comprise de manière très différente par rapport à l’expérience que nous vivons aujourd’hui. Et une culture nouvellement insérée dans une société ne pouvait être acceptée que comme étant “la nouvelle Culture” et non pas en fonction de ses mérites ou de son excellence. Mais aujourd’hui il y a de moins en moins de sociétés et de groupes qui voudraient défendre une société à culture monolithique. L’expérience dans les Balkans a prouvé que l’on ne peut pas défendre la domination culturelle et ethnique d’un groupe sur les autres en ne tenant pas compte des autres groupes existant au sein de cette société. Il s’agit là d’une nécessité importante et réelle et non pas d’une perception intellectuelle isolée.

Dans les sociétés où ont été placés différents groupes ethniques avec leurs propres langues et religions, il faut respecter leur présence et leurs droits aux fins de la stabilité sociale et du bon sens éthique. L’accord entre les intérêts et le bien-être social au niveau national et international est tel qu’aucun groupe ni aucun pays ne peut être ignoré. C’est la réalité de notre temps. Comme il a été décrit, la compréhension que les religions auront les unes des autres reflète ce nouveau statut mis en place, et devra nécessairement prendre en considération, à l’avenir, ces nouvelles conditions.

Chacun partagera son propre destin avec les autres. Cette idée est aujourd’hui partagée par de nombreux maîtres à penser et un nombre toujours plus important de personnes se rangent du côté de cette réalité. Une condition préalable à cette façon de penser consiste à mettre de côté notre point de vue formel, classique et conditionné, sur les autres religions et cultures afin d’avoir une vision qui soit plus objective. Nous devons considérer les autres cultures avec compréhension, respect et solidarité.

En même temps, il est indéniable qu’il existe encore des points de vue partiaux et réactionnaires découlant d’un système de pensée politique et culturel historiquement empreint de préjugés, de volonté d’expansionnisme et de suprématie. Mais je crois que, à long terme, cette sorte de pensée discriminatoire et chauviniste est en train de s’affaiblir et va sûrement disparaître.

Outre ces transformations, d’autres changements culturels et intellectuels ont pris forme, la plupart étant compris dans le domaine du monde occidental industrialisé. Ceci a soulevé certains doutes et interrogations, même sur certaines questions qui semblaient précédemment “inévitables”. Il semble y avoir à présent un désir croissant et un besoin impérieux de découvrir les “autres”, d’autres cultures ou modes de vie, d’autres philosophies ou religions.

Ce désir est non seulement une curiosité, mais surtout une nécessité intérieure et spirituelle, qui s’exprime le plus fréquemment parmi les jeunes et les penseurs de ces sociétés. Ce qui est important ici, c’est que ce mouvement influencera certainement la compréhension spirituelle que les religions ont les unes des autres. Mais il faudrait noter qu’aujourd’hui la tendance est de prêter attention aux confessions asiatiques, et aux nouvelles sectes religieuses, filles des sociétés industrialisées et ayant une base essentiellement spirituelle. Ces groupes trouvent chaque jour plus d’adeptes.

Nous devrions aussi analyser quelle est la condition idéale pour les croyants et les disciples. Comment parvenir à la meilleure situation possible ? Le monde idéal serait un État où les croyants de n’importe quelle confession peuvent vivre libres, sans appréhensions, craintes ni obligations, selon les principes de base et les modes de leurs coutumes et de leurs traditions. Ce droit qui est universellement reconnu devrait en fait être exercé par les États et les communautés.

De plus, le droit d’interprétation d’une confession devrait être accordé aux croyants de cette même religion, dans la mesure où cette interprétation se base sur des données scientifiques et l’esprit de base de cette religion. La vérité est que ces croyants ont plus que tout autre l’autorité et le droit d’interpréter leur propre religion. Nul besoin de rappeler que chaque confession doit avoir, bien évidemment, son exégèse actuelle, sans laquelle la tâche serait ardue. Nul n’est autorisé à faire une interprétation au nom des autres et à prendre des décisions à leur place. Chaque confession a sa propre logique et méthode se basant sur ses exigences et sur le moment historique. Toute adaptation ou correspondance en dehors de ce cadre qui n‘est pas reconnue par les fidèles n’a aucune légitimité, elle n’est donc ni valable ni durable.

C’est un bien pour l’essence de chaque religion et pour ses croyants que les disciples de chaque confession puissent exercer leurs droits sans honte ni peur et vivre conformément à leur patrimoine historique et à leur culture. La stabilité du monde dépend de la stabilité des moyens d’existence des groupes, grands ou petits, et des sociétés.

Cette stabilité ne pourra être réalisée que quand tout le monde pourra vivre sans peur et sans être menacé par les autres. C’est là l’élément le plus important pour atteindre une stabilité éthique et sociale et la paix. Il est de notre devoir d’assurer de telles conditions.

Les rapports entre l’islam et le christianisme, fondés sur des inspirations et des propositions du Saint Coran, depuis l’établissement de l’islam en Arabie saoudite, se basent sur l’amitié, le respect et la compréhension mutuelle. Jésus est appelé la « Parole de Dieu » dans le Saint Coran qui établit que croire en lui est fondamental pour les croyants, au point que tout doute sur ses conseils a été dénoncé. « ... Et tu trouveras certes que les plus disposés à aimer les croyants sont ceux qui disent : "Nous sommes chrétiens." C’est qu’il y a parmi eux des prêtres et des moines, et qu’ils ne s’enflent pas d’orgueil ». Sourate Ma’eede, ch. 82

« ...quand les Anges dirent : "Ô Marie, voilà que Dieu t’annonce une parole de Sa part : son nom sera le Messie, Jésus, fils de Marie, illustre ici-bas comme dans l’au-delà, et l’un des rapprochés de Dieu" ». Sourate Al-Omran, ch. 45.

Il est regrettable qu’au cours des derniers 1400 ans, parfois du fait de considérations politiques, ces relations aient connu des moments sombres. Mais il ne faudrait pas imputer ces actes illégitimes accomplis par certains individus ou groupes à l’islam ou au christianisme. Selon les enseignements du Coran, dans la plupart des pays islamiques, notamment en Iran, comme la loi même l’a stipulé, les chrétiens vivent côte à côte et en paix avec leurs frères musulmans.

Ils jouissent de tous les droits juridiques comme les autres citoyens et exercent librement leurs pratiques religieuses. Enfin, je voudrais profiter de cette occasion pour exprimer ma gratitude au Saint-Père, le Pape Benoit XVI pour ses remarques opportunes et capitales dans les discours à Jérusalem et à Istanbul concernant l’importance d’assurer des relations saines et amicales continues entre chrétiens et musulmans. Une telle approche et de telles manières sont essentielles pour tous les croyants et certainement importantes pour la paix dans le monde.

Merci et que Dieu vous bénisse !

Source : Bulletin du Synode des évêques

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