Intervention de Mme KHIARI Bariza, sénatrice PS de Paris, au Sénat le dans le cadre du débat sur le Proche-Orient

Pour éviter d’importer le conflit, il faut le déconfessionnaliser et le politiser. Cela demande de mettre

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jeudi 15 janvier 2009

14.O1.2009

Intervention de Mme KHIARI Bariza, sénatrice de Paris, au Sénat le dans le cadre du débat sur le Proche-Orient.

Monsieur le ministre des Affaires Etrangères, Monsieur le Président, mes chers collègues.

Je m’attacherai à décrire la manière dont cet horrible conflit affecte notre Nation. Notre pays connaît une période de tensions fortes et d’actes condamnables et odieux : tombes et synagogues profanées, personnes des deux communautés prises à partie. A Janson de Sailly, lycée de mes enfants, deux lycéens d’origine maghrébine ont été agressés parce qu’ils ont refusé des tracts d’une organisation de soutien à Israël. J’ai parfois le sentiment qu’émergent désormais des musulmans et des juifs plus que des citoyens. Cette situation donne l’occasion à certains d’utiliser des référentiels identitaires comme mots d’ordre politiques, en expliquant que l’universalisme républicain ne serait plus un modèle.

Ce danger est réel, mais ne nous leurrons pas : la République n’est pas mise à mal par un éventuel réveil du religieux et de l’ethnique mais par l’affaiblissement du lien social. Certains se sentent exclus ; leur frustration trouve un écho dans celle des Palestiniens. A l’occasion de ces malheureux événements, cette identification par le sentiment de relégation et d’injustice trouve un exutoire dans un combat de substitution. Des jeunes se mobilisent désormais dans le cadre d’une citoyenneté active. C’est nouveau. Il ne faut sous-estimer ni leur indignation, ni leur frustration.

C’est donc une réponse politique au Proche-Orient et une réponse sociale en France qu’il faudra apporter. Raymond Aron disait au sujet de sa judéité : «  Je suis Français, citoyen français, et je reste en fidélité avec la tradition qui m’a porté. » Je fais mienne cette citation. Les identités multiples nous concernent tous. Beaucoup de Français de confession juive se sentent préoccupés par la sécurité d’Israël. De culture arabo-musulmane, je vis avec le problème palestinien inscrit dans ma conscience politique. Ce conflit se transmet maintenant de génération en génération et contribue à forger une identité tragique des deux côtés. Il y a un terreau commun en dépit des différences, ne laissons pas nos enfants grandir dans la haine de l’autre.

Pourquoi nos enfants ? Parce que nous avons la plus importante communauté musulmane et la plus importante communauté juive d’Europe. Il n’y a pas à faire de différences entre les communautés ni à confessionnaliser le conflit. Dans ce contexte, que penser de la convocation des seuls Crif et CFCM au ministère de l’intérieur ? Cette question est politique, pas religieuse, c’est un conflit géopolitique avec lequel le phénomène religieux interfère, et non l’inverse. Le prisme religieux donne une coloration spécifique, ne la rendons pas exclusive. Ne passons pas une fois encore à côté du conflit en posant la mauvaise question !

La situation appelle une réaction forte et immédiate de condamnation des actes, puis une action des pouvoirs publics sur le long terme dans quatre domaines principalement. Sur le terrain social, dans un contexte de crise, il faut accorder une attention particulière aux populations issues de l’immigration, ne pas relâcher la lutte contre les discriminations, montrer que l’État est attentif à faire en sorte que leur souffrance ne soit ni plus ni moins grande que celle des autres. Sur le terrain de la République : Islamophobie et antisémitisme sont les deux revers d’une même médaille. Frantz Fanon disait : « Quand vous entendez dire du mal des juifs, dressez l’oreille, c’est de vous qu’on parle ».

Le parallèle s’impose avec les musulmans. Toute insulte communautaire est une insulte à l’ensemble de la communauté. Toute mosquée, synagogue, église ou tombe profanée est une atteinte à la République. Doit-on pratiquer une hiérarchie dans l’indignation ? Non, il est important de faire preuve d’équité dans la compassion sous peine de développer le sentiment d’injustice. La République que je soutiens est celle qui traite ses enfants de manière égale. Elle ne l’a pas fait quand elle s’est montrée si absente après la profanation des tombes musulmanes du cimetière Notre-Dame-de-Lorette. Nous devons promouvoir la laïcité, cet espace de concorde qui nous permet de vivre ensemble avec nos différences.

Pour éviter d’importer le conflit, il faut le déconfessionnaliser et le politiser. Cela demande de mettre à bas la « bienpensance » qui paralyse nos élites. Juger l’armée israélienne ou le Hamas, ce n’est pas être antisémite ou islamophobe, c’est s’appuyer sur des faits pour établir des responsabilités. Je réclame le droit à l’objectivité et à l’analyse sans être taxée d’antisémitisme ! Le terrorisme intellectuel a vécu.

La patrie des droits de l’homme doit être au premier rang pour condamner les obstacles aux convois humanitaires et le refus de faire entrer la presse pour rendre compte de la situation, ce qui alimente toutes les rumeurs, sans possibilité d’établir la vérité, gage de la paix sociale. Comment peut-on laisser le gouvernement israélien bafouer le droit sans rien dire ?

La France commencera à s’inquiéter lorsque seront employés des moyens plus terribles ? La diplomatie n’empêche pas la fermeté. On est davantage pris au sérieux quand on est ferme. Monsieur le ministre, vous êtes le promoteur du droit d’ingérence. Ce droit serait-il valable partout sauf dans le conflit israélo-palestinien ? Faut-il attendre l’installation du président Obama ? Mais combien de morts d’ici-là dans cette prison à ciel ouvert ? « Le soleil ne se lève plus sous les bombes à Gaza » l’aurait dit, mieux que moi, Mahmoud Darwich qui nous manque, tout comme Edward Saïd. A Gaza, en guise de lumière, ils ont le phosphore blanc...

Nous avons le devoir de réagir avec intelligence parce que des populations qui sont marquées par ce conflit vivent sur notre territoire. Le rôle des médias est primordial dans la représentation tant des différentes communautés que du conflit. Le processus de mondialisation concerne aussi l’information ; nos concitoyens ont accès tant à internet qu’à des journaux étrangers. Ils déconstruisent l’information et portent un regard critique sur la manière dont les médias rendent compte du conflit. Le souci d’un traitement sans parti pris doit animer toutes les rédactions.

Comme je l’ai déjà dit lors du débat sur l’audiovisuel public, je m’insurge contre le traitement de l’islam par les médias. Inviter des personnes qui ne parlent ni arabe, ni français, des sortes d’« analphabètes bilingues », à une heure de grande écoute, ou des wahhabites intransigeants pour discourir de l’islam alors que de nombreux intellectuels musulmans en sont tout aussi capables, est tout simplement révoltant. Quand on parle de l’islam en ces termes, c’est de moi que l’on parle.

On méprise le téléspectateur, on renforce une vision stéréotypée sans montrer la diversité de la pratique et la réalité de cette religion, partie prenante du socle abrahamique comme le judaïsme et le christianisme. Pire, on conforte aussi bien l’islamophobie que l’islamisme radical dans leurs certitudes, ce qui ne peut que concourir à l’importation du conflit. Je veux saluer les organisations qui oeuvrent pour la paix, et notamment les organisations féminines composées de femmes palestiniennes et israéliennes dont la Coalition des Femmes pour une paix juste, la Coalition des pacifistes israéliens pour Gaza, et le Collectif des Femmes en Noir que nous avons rencontré au Sénat grâce au groupe CRC. Il faut du courage pour faire la paix au Proche-Orient, et ces femmes en ont.

La violence conduit à une impasse. Si, dans cette région du monde, les causes à l’origine de cette violence ne sont pas traitées par un processus raisonné, nous finirons inévitablement par être touchés. C’est pourquoi, pour eux d’abord et pour nous ensuite, il nous faut continuer inlassablement à faire preuve d’exigence avec nos amis des deux bords en tenant un discours de vérité et de courage. Pour que le courage l’emporte, il faut que sur cette question la peur nous quitte. Il faut, de part et d’autre, laisser de côté l’émotionnel que nos origines nous imposent pour ne voir que la justice et le droit.

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Auteur : Bariza Khiari

Sénatrice socialiste de Paris, vice-présidente du Sénat.

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