Interprétabilité/interprétation du Coran (partie1)

Mon exposé, intitulé « De l’interprétation et de l’idiosyncrasie (du Coran) » traitera tant de la m

par

dimanche 20 octobre 2002

Mon exposé, intitulé « De l’interprétation et de l’idiosyncrasie (du Coran) » traitera tant de la manière dont la plupart des gens, aux Etats-Unis, perçoivent l’Islam, que de celle dont l’Islam en général - et en particulier, son texte sacré fondateur, le Coran - traite du concept de « jihad ».
Etant donné qu’on ne m’a demandé de parler de l’Islam que deux ou trois fois, en dix ans d’enseignement au Collège Ithaca, il est pour moi évident que le nouvel intérêt qu’on lui porte ne résulte pas de quelque évolution positive, mais bien du désir qu’ont les gens de trouver une explication aux attentats perpétrés contre les Etats-Unis par, avance-t-on, un groupe de Musulmans ; événement qui les a laissés dans un état de choc, angoissés et en colère.
Le « hic », en la matière, c’est que se pencher sur le seul Islam ne peut apporter la réponse, ou la conclusion, auxquelles ces gens aspirent.
Comme le dit Robin Wright : « scruter le Coran pour y découvrir des citations incendiaires est essentiellement une perte de temps. Les religions évoluent, et il y a généralement assez de points ambigus dans leurs textes fondateurs pour qu’elles soient susceptibles de prendre toutes les orientations possibles et imaginables, dans leur évolution. Si Oussama Ben Laden était chrétien, et s’il voulait néanmoins détruire le World Trade Center, il citerait Jésus chassant les marchands du Temple. S’il ne voulait pas aller jusqu’à détruire le World Trade Center, il pourrait rappeler le Sermon sur la Montagne... »
Même si cette hypothèse peut choquer, il est indéniable que toute religion - ou toute idéologie laïque, d’ailleurs - offre les options entre violence et paix, entre oppression et libération, selon qui l’interprète, comment, dans quels contextes particuliers. Comme j’aime à le répéter, il y a très peu d’air de famille entre la théologie de la libération, de nos jours, et le christianisme des Croisades, de l’Inquisition ou de la Conquête (de l’Amérique)...
Et malgré tout, parce qu’ils ignorent que toute religion est ouverte à de multiples interprétation, nombreux sont ceux qui attaquent l’Islam. « On dirait qu’il y a deux versions (différentes) du Coran, quelque part... Si tel est le cas, qu’est-ce qui différencie le Coran qui fait l’ordinaire des terroristes et le Coran que le reste du monde musulman lit et respecte ? S’il est dans la salle, que le « vrai » Islam veuille bien se lever... » : telle était la question posée par un article de presse qu’un ami m’a communiqué, et dont je n’ai plus les références...
L’auteur de ce même article (qui indique qu’il est catholique), dit aussi « qu’il ne veut pas réentendre la vieille histoire des Croisades, de la politique étrangère abominable des Etats-Unis, etc... ni les comparaisons rapprochant l’Islam du Christianisme et du Judaïsme. » On remarquera que l’auteur de cet article, tout en exigeant des Musulmans, dont je fais partie, qu’ils expliquent quel Coran nous lisons et quel est le véritable Islam, se dispense bien d’expliquer lui-même quelle différence il y a entre la bible que lisaient les Croisés et les Conquistadors, et celle qu’il a étudiée lui-même, pas plus d’ailleurs qu’il n’entreprend de convaincre les autres des raisons pour lesquelles son christianisme est le « vrai »...
Une telle stratégie, bien loin de seulement imposer aux Musulmans un fardeau que les croyants des autres religions refusent d’endosser eux-mêmes, obscurcit le fait que les conflits les plus sanglants, telles les deux guerres mondiales, ont eu des origines séculières et non religieuses. Même des conflits que l’on pense être de nature religieuse peuvent être facilement analysés comme découlant d’enjeux de pouvoir ou de luttes autour de certaines ressources économiques, et non de la pure idéologie. Cela n’est pas moins vrai des Croisades que ça l’est du conflit entre catholiques et protestants en Irlande, ou entre Juifs et Musulmans au Moyen-Orient, voire même en ce qui concerne les attentats anti-américains du 11 septembre 2001.

Nous pourrions, par conséquent, aller de l’avant, si nous nous efforcions de comprendre les conditions politiques et économiques qui engendrent les conflits et l’extrémisme religieux. Mais cela exige de nous que nous nous interrogions sur la nature de notre politique étrangère et aussi que nous reconnaissions la complicité de la laïcité, du capitalisme et de la démocratie libérale, dans l’apparition d’une division planétaire du travail qui, en privilégiant une minorité au détriment de l’immense majorité des gens, a fourni un terreau fertile pour la plupart des manifestations de l’extrémisme contemporain, qu’il soit religieux, ou non.
Par ailleurs, même si nous voulions détourner l’attention de l’opinion publique de la politique et de l’économie, en ne prenant en considération que la religion afin d’expliquer les événements du 11 septembre, je doute que la confusion, l’hostilité et la peur que ressentent la plupart des gens actuellement soient favorables à une meilleure compréhension de l’Islam ou à l’engagement d’un dialogue dépassionné avec les Musulmans...
De manière ironique, même des gens qui n’ont pas une animosité particulière à l’encontre de l’Islam auront bien du mal à avoir un tel dialogue (avec les musulmans), aussi longtemps qu’ils continueront à espérer que s’informer sur l’Islam les rendra capables de trouver un sens au 11 septembre, dans la mesure où cette attente découle elle-même du présupposé qu’il existe(rait) un lien entre Islam et terrorisme (ce qui est loin d’être prouvé).
C’est ce présupposé qui révèle à quel point la plupart des gens pensent que l’Islam est « unique en son genre » et, ce faisant, à porter à celui-ci une profonde atteinte épistémologique. Laissez-moi vous donner un exemple éclairant ce point.

Le terrorisme et l’exceptionnalité de l’Islam

Des formes modernes de terrorisme ont été introduites au Moyen-Orient, dans les années 1940, par des groupes activistes juifs, dans la Palestine alors sous mandat britannique. Ce sont l’Irgoun, le groupe Stern et la Hagana qui ont pris l’initiative de recourir aux attentats à la bombe dans "les lieux publics et les quartiers peuplés d’Arabes, afin de terroriser la communauté arabe" (Smith, 1992 : 19 ; 140). Le groupe Stern alla jusqu’à attaquer des banques juives, causant des « pertes en vies humaines, parmi les Juifs » (120). L’Irgoun, comme on sait, « a exterminé environ 250 victimes, hommes, femmes et enfants, dont les corps mutilés ont été précipités dans des puits », dans le village de Deir Yassin (143).
En dépit du fait que des tactiques terroristes de cette nature se sont poursuivies jusqu’à nos jours, les gens, aux Etats-Unis, n’ont jamais mis l’ensemble des Juifs, de par le monde, en demeure de leur expliquer ce que le judaïsme a à dire au sujet du massacre de civils innocents. Il est vrai que certaines personnes ont dénoncé ces groupes terroristes - considérés comme des combattants de la liberté par bien des gens - mais elles ne sont pas allées jusqu’à demander aux Juifs, en général, quelle Torah ou quel Talmud lisaient les terroristes juifs, ni à prier le « vrai » judaïsme de « bien vouloir se lever »...
Pourquoi, alors, cette injonction faite aux Musulmans d’expliquer ce que leur « bible » - c’est ainsi que ce « grand savant » qu’est la coqueluche de CNN, Larry King, appelle le Coran ! - leur enseigne en matière de violence ? (King est même allé jusqu’à importuner Hanan Ashrawi, en présumant que, palestinienne, elle était forcément musulmane, alors qu’elle est chrétienne...). Les gens qui proclament (à l’instar de l’auteur de l’article cité) qu’ils se moquent de l’Islam comme de leur première chemise, sont ceux-là mêmes qui demandent au "véritable" Islam de bien vouloir se manifester !

A suivre...

[traduit de l’anglais par Marcel Charbonnier]

Publicité

Auteur : Asma Barlas

Professeur agrégé et maitre de conférence, chaire du département de politique, directrice du centre pour l'étude des cultures, races et ethnies

commentaires