Intégration ou équarrissage ?

Un discours de “gauche” ou “républicain” sur l’intégration des immigrés - maghrébins et africai

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jeudi 25 mai 2000

Un discours de “gauche” ou “républicain” sur l’intégration des immigrés - maghrébins et africains en premier lieu -, est développé actuellement en France. Ce discours, qui se définit par son antagonisme avec l’idéologie d’extrême-droite, radicale ou non, s’appuie sur un argument simple mais fort : les musulmans en France s’intègrent, cela ne se voit pas, mais les enquêtes statistiques le montrent. Notre intention n’est pas de discuter l’argument en lui-même, mais quelques-uns des présupposés qu’il recouvre.

L’intégration : détachement de la culture d’origine

Cela s’avère nécessaire car on a tendance généralement à discuter des statistiques mais non de la façon dont elles sont interprétées. Même si comme nous allons le montrer, certaines données peuvent être interprétées dans une optique radicalement différente, l’essentiel n’est pas à nos yeux cela. Il est ailleurs. Il est dans les indicateurs même, retenus pour témoigner de l’intégration lente mais indubitable. On peut dire que ce discours repose sur une conviction forte : les musulmans s’intègrent et s’intégreront comme les autres étrangers ; cette intégration s’exprime en particulier par leur détachement de leur culture d’origine, surtout dans ses formes religieuses. Autrement dit l’intégration est conçue comme une acculturation, laquelle serait une bonne et non une mauvaise chose. Ce discours repose donc sur l’idée que l’intégration achevée ou parfaite est celle qui aura débarrassé les immigrés de la culture qui colle à leur peau, pour la remplacer par la culture française.

Le jeune musulman - quelle que soit son origine nationale - ne pourra plus se distinguer de son concitoyen “de souche”. Ce discours repose tout compte fait sur l’image d’un citoyen abstrait, dont ni la langue maternelle, ni l’origine de ses parents et aïeux, ni sa religion, ni ses coutumes ne doivent interférer avec son lien à la République. Comme on peut le constater, faute de pouvoir éliminer toutes ses particularités comme on supprime les aspérités d’une pièce de bois à l’aide d’un rabot, on les dénie.

Une intégration impossible selon l’extrême-droite

Comparons maintenant ce discours avec les discours d’extrême-droite et même de droite tout court. Selon ces derniers, l’intégration des immigrés africains en général est impossible en raison précisément de leurs particularités culturelles et religieuses. La droite et l’extrême-droite qui valorisent de façon forte la dimension culturelle de la Nation et y voient un ressort essentiel de l’État, en raison même de cette attitude, sont amenées à mettre en valeur cette même dimension chez les étrangers, notamment les musulmans. “Si nous-mêmes, entend-on dire en substance, nous sommes attachés à nos traditions culturelles et religieuses ; si nous ne sommes pas près de leur tourner le dos - comment peut-on penser que les immigrés musulmans vont accepter ce que nous nous n’accepterions pas, d’autant plus qu’ils ont montré, durant la période coloniale, et le montrent aujourd’hui, qu’ils sont profondément attachés à leur religion et à leurs traditions ?” Les mêmes individus qui disent cela, pourraient ajouter : “Les immigrés d’origine européenne ont pu s’intégrer sans trop de difficultés car ils partageaient avec nous de nombreuses traditions, notamment le christianisme.” Mais les Juifs ? “Leurs poids numérique est négligeable.”

 

’La preuve qu’ils s’intègrent, c’est qu’ils

abandonnent leur religion...’

C’est face à ce discours, ni forcément raciste ni xénophobe, que se constitue un discours de gauche. Fait surprenant il ne remet pas en question le problème tel qu’il a été formulé par l’adversaire, il en accepte les présupposés, mais à l’opposé il veut montrer que la crainte est sans fondement et que la réponse apportée par la droite extrême est non seulement injuste mais non raisonnable par rapport à la réalité. “Car, dit-il, si vous voulez savoir si les immigrés d’origine musulmane s’intègrent ou non à la société française, il faut non pas tenir des discours, mais faire des enquêtes. Or nous les avons faites ces enquêtes et elles montrent le contraire de ce que vous soutenez. Elles montrent que les immigrés d’origine musulmane s’intègrent. La preuve qu’ils s’intègrent est qu’ils sont en train d’abandonner leur religion, leurs habitudes matrimoniales et même leurs langues.”

 

Ainsi une récente enquête de l’INED a montré que seule une infime minorité des immigrés nés en Algérie déclare ne jamais manger de viande illicite1. Si l’on n’y prenait garde, une telle formulation pourrait laisser entendre que les interdits rituels liés à l’alimentation carnée sont en passe d’être abandonnés. Pourtant on peut interpréter d’une autre manière les réponses des enquêtés : c’est parce que pour une majorité de musulmans peu d’aliments carnés paraissent licites, qu’ils déclarent ne jamais manger de viande halâl. Ainsi la réponse relève plus du jugement évaluatif que du constat - c’est parce qu’ils ont un plus grand souci de licéité que ce qu’ils mangent leur paraît illicite. Nous pourrions ajouter : s’ils ne se préoccupaient pas vraiment de ce problème, pourraient-ils répondre comme ils le font ?

Ce que l’on peut interpréter trop rapidement comme un signe d’émancipation, n’est en fait que l’expression d’un conflit qui s’empare des individus.

Il est intéressant de citer de nouveau cette même enquête :

 

 

 

Jeûne

Porc

Alcool

Turcs

70

70

58

Algériens

74

74

63

Marocains

84

77

69

Wolofs + Peuls

77

75

72

Mandés

82

77

77

Respect des rituels alimentaires selon l’INED (en %)

Dans tous les cas l’attachement au jeûne est sinon supérieur du moins égal à l’attachement à l’interdit qui frappe le porc. Cependant, dans la plupart des cas -cela est frappant s’agissant des personnes d’origine maghrébine-, il est plus facile de transgresser la prohibition de l’alcool que celle du porc. Or à l’occasion de nombreux entretiens, il nous a été possible de constater que l’individu ne consomme du porc que parce qu’il a déjà rejeté l’islâm comme religion ou qu’il est en voie de le faire.

’L’assimilation est à l’œuvre’, Michèle Tribalat

A titre d’exemple, on peut citer des passages de la conclusion du livre de Michèle Tribalat : “Les principaux indicateurs - déperdition des langues d’origine au fil des générations, laminage des pratiques matrimoniales traditionnelles, progression des unions mixtes, aménagement des pratiques religieuses, ouverture des pratiques sociales sur la société française, mobilité sociale, élaboration d’un lien national - montrent, à quelques exceptions ponctuelles près sur lesquelles il nous faudra revenir, que l’assimilation est à l’œuvre” (p. 216). Elle observe encore au sujet des immigrés d’origine algérienne : “...beaucoup de jeunes d’origine algérienne...déclarent le français comme langue maternelle et, pour la moitié d’entre eux, sans l’associer à l’arabe ou au berbère...” (p. 216).

Tabous alimentaires, prière et pélerinage

J’ignore si on peut généraliser la proposition à d’autres aires culturelles, mais il semble que dans la culture maghrébine, la stricte observance des tabous alimentaires est bien plus lourde de sens que la pratique régulière de la prière ou le pélerinage à La Mecque, non pas parce que ces deux prescriptions religieuses seraient obsolètes, mais tout simplement parce qu’on peut dire qu’aux yeux des Maghrébins il y a plusieurs cercles pour définir l’appartenance communautaire. Le minimum que l’on puisse exiger d’un individu est de ne pas absorber des aliments interdits. C’est ainsi qu’il y a une différence très nette entre les boissons alcoolisées et le porc.

On boit les premières pour trouver du plaisir, mais pourquoi manger le second ? Or ce que l’on peut observer, c’est qu’on considère que l’intégration passe, non pas par le politique, c’est-à-dire la place des individus dans la Cité, mais par la substance même des individus. Elle est présentée, et probablement vécue, comme une entreprise d’évidement. Cette opération peut prendre des formes variées, douces ou violentes, diplomatiques ou brutales. La xénophobie est d’un certain point de vue partie intégrante de ce processus, elle constitue une forme de pression sociale massive exercée sur des individus, sommés de se métamorphoser, faute de quoi, reconnus, ils seraient exclus de la Cité. Ceux qui refusent, se marginalisent eux-mêmes et s’excluent. A la pression de “l’opinion publique” -nouveau nom donné à “la foule” de naguère, celle des guerres de religion, de la Révolution et d’autres évènements du même type qui ont fabriqué la France moderne-, ils répondent par le refus.

Le républicanisme propose aux musulmans de vivre

sans la limite que constitue l’interdit !

Il ne doit pas y avoir de quiproquo au sujet des prohibitions alimentaires, le problème n’est pas l’absorption d’une nourriture tenue pour abjecte. Ce n’est même pas le problème de la transgression, car il est évident que celle-ci est une nécessité dans la vie. Il ne s’agit pas de donner une image de la vie totalement conformiste et conservatrice. Cependant, il est bon de rappeler que pour qu’il y ait transgression, il faut qu’il y ait de l’interdit. Or ce que le républicanisme laïque propose aux immigrés musulmans, c’est de vivre sans la limite que constitue l’interdit, autrement dit dans la transgression permanente. Je dirais même plus - il veut leur ôter la jouissance inhérente à toute transgression en leur ôtant tout sentiment de culpabilité.

On peut objecter que la vie sociale en France comporte elle aussi de nombreuses interdictions et, quoi de plus logique, de leur demander de se soumettre à celles-ci plutôt qu’à celles de leurs sociétés d’origine. Cet argument montre que l’on n’a pas pris la mesure de l’importance de ce qu’il faut entendre par interdit. Il ne s’agit pas des différentes interdictions mais de l’interdit fondateur, celui-là seul qui permet au sujet d’advenir. Or l’interdit fondateur passe par la famille. C’est là que l’on est initié à la vie sociale, grâce à la prohibition de l’inceste et aux règles alimentaires. L’interdit fondateur passe par un discours et une culture.

Une ’intégration’ assimilable à un parricide

Que faut-il tirer de tout cela ? Il faut en tirer que la conception “républicaine” de l’intégration considère qu’un musulman n’est intégré que quand il a cessé de l’être, c’est-à-dire quand il se fond dans la masse compacte des consommateurs, des salariés, des jeunes, des demandeurs d’emploi, en bref quand il entre dans une de ces nombreuses catégories du discours social contemporain.

Entièrement raboté, sans aspérités, pur produit de l’unique matrice étatique. Cela revient à dire que pour que les immigrés d’origine musulmane s’intègrent, il faut abolir pour eux l’interdit. L’intégration de ce point de vue n’est en rien distincte d’un parricide, et devient le contraire d’elle même, à savoir une désintégration. Car manger du cochon, ce n’est pas seulement manger une nourriture interdite ou même abjecte, c’est rejeter ses parents et ses ancêtres, c’est déclarer son histoire nulle, c’est cesser d’avoir une subjectivité. Être sans origine, happé par le vide qui surgit à travers l’ouverture de l’intégration. C’est comme si l’on assassinait son père ou sa mère, comme si l’on crachait sur eux. Voilà ce à quoi conduit le discours “républicain”. En exaltant le parricide - fût-ce sous la forme symbolique -, le discours “républicain” et ses adeptes s’imaginent faire preuve de tolérance et d’humanité tout en remportant une grande victoire sur “l’infâme”.

Comment ’reproduire’ les individus en société ?

Toutes les sociétés sont confrontées à la difficulté de se reproduire. Ce processus ne va pas de soi, car rien ne le garantit, si toutefois l’on admet que la reproduction n’est pas seulement démographique ou économique. Pour reproduire une main d’œuvre, il faut reproduire des individus “normaux”, non des fous, de futurs suicidés ou des apprentis criminels. Il faut produire donc des hommes, conformes à la société dans laquelle ils vivent, même si conformes ne signifie pas conformistes. Comment reproduire un tel individu ? On reproduit le semblable à partir du semblable. C’est à ce mécanisme, semblable à un fil, que tient la pérennité de toute société.

La reproduction de la société passe par la reproduction du sujet. On peut dire que tout un chacun est d’un certain point de vue une image de ses parents - qui peuvent être distincts de ses géniteurs et qui ne s’y réduisent pas de toutes les façons. Or les parents ne sont pas eux-mêmes l’origine primordiale, ils sont eux aussi pris dans cette chaîne interminable, laquelle s’achève toujours quelque part dans le temps comme un bateau qui tout en étant présent cesse d’être visible à l’horizon. Donc l’individu n’est pas seulement l’image (ou le reflet) de ses parents, mais il porte également la trace de cette chaîne de noms. Par conséquent, derrière les parents, il y a autre chose. Appelons cette autre chose la “culture”.

C’est dans une culture qu’un individu devient sujet

Quand un individu devient sujet, il le devient dans une culture et non dans un ventre ou dans une éprouvette. C’est pour cela qu’il porte la marque de cette culture. On peut dire de cette marque ce que Gœthe disait du nom propre - elle colle au sujet comme la peau colle à l’organisme. Cependant si on se contentait de dire cela, ce serait insuffisant et on ne pourrait guère faire le lien avec la discussion sur l’intégration des immigrés d’origine musulmane. On doit ajouter une précision capitale. La culture marque l’individu au fer rouge de l’interdit, parce que le processus de subjectivation est ambivalent - il s’agit de produire du semblable mais un semblable qui soit en même temps autre. Un individu ne doit pas être seulement le reflet de ses parents et de ses ancêtres, il doit également être distinct. La sagesse populaire dit : “il doit pouvoir voler de ses propres ailes”. Car la reproduction du sujet exclut le psittacisme. Il ne s’agit pas de fabriquer des clones. Un clone n’est pas un sujet. Ce qui est dangereux de ce point de vue c’est non pas de fabriquer des clones, mais de présenter des clones comme des sujets humains. Pour que l’altérité surgisse au sein même du semblable, l’outil décisif est l’interdit. C’est pour cela que dans de nombreuses situations, pour un individu d’origine musulmane, l’évitement du porc est bien plus important que de faire la prière quotidienne ou même le jeûne.

Si l’on admet cela, alors il devient évident que porter atteinte à ce mécanisme subtil et combien fragile, c’est porter atteinte à la reproduction même du sujet. C’est seulement si l’on traite ce mécanisme comme l’on traite la production des biens économiques que l’on peut arriver à un tel résultat et par conséquent à des catastrophes. Il me semble que si l’on n’y prend pas garde, c’est vers une telle issue que l’on s’achemine, aussi bien en France que dans de nombreux pays musulmans. Ce que l’on dénonce à travers l’islamisme, l’extrémisme ou le terrorisme, n’est pas et n’a jamais été la conséquence de la misère ou de la corruption comme cela est souvent avancé. La misère ou tout ce qui y ressemble interviennent, mais seulement comme des éléments accidentels qui se surajoutent à la tragédie qui se joue.

Un monde sans interdits est un monde impossible

Un monde sans interdits est un monde impossible, non pas au sens de sa “réalisabilité”, mais au sens où un tel monde est antinomique avec l’idée d’humanité. Pour venir au jour, le sujet humain doit être confronté au principe de l’interdit, à travers les différentes règles et normes qui peuplent son univers, quel que soit le nom dont on les affuble - que l’on parle de droit, d’éthique, de coutume ou de ritualité. Si la religion semble si étroitement associée à l’existence humaine, ce n’est pas tant parce que l’homme serait naturellement religieux et porté vers le sacré ou le transcendant, mais parce que la religion constitue souvent le meilleur système institutionnel, balisé par quelques interdits - dont le corps est la plupart du temps l’objet - et qui permettent ainsi d’établir la jonction entre l’individu et le groupe. Les interdits ne sont pas seulement nécessaires pour que le sujet émerge de l’indifférenciation mais aussi pour que la transgression soit possible.

L’horizon de l’humanité est pris entre la soumission - au pouvoir ou à l’autorité - et la transgression. C’est pour cela également qu’un monde sans interdits, vivant dans la transgression permanente serait tout simplement insupportable. Si l’interdit est nécessaire, la transgression l’est autant ; cependant en se transformant en norme absolue, la transgression perd son être. Il n’y a de liberté que comme conquête, mais conquête qui doit se renouveler pour chaque sujet et pour chaque génération. Le sujet doit affronter l’interdit pour forger l’écart qui permet l’avènement de la liberté. Or en déclarant aboli tout interdit, on rend impossible la transgression et du même coup la possibilité même de la liberté.

Aucun ’islam de France’ n’est possible sans substance rituelle

Un monde sans interdits ne serait pas seulement invivable, il constituerait également une nouvelle variété de totalitarisme2. Ce n’est donc pas parce que dans l’édification des sociétés occidentales, les interdits alimentaires ont occupé une place très marginale3 que l’abandon de ces derniers par les autres groupes humains constituent un quelconque progrès ou une victoire sur l’obscurantisme ou la superstition. Sans vouloir préjuger du projet d’un “islam français” ou “de France”, il est indubitable qu’aucun islam n’est possible s’il est sommé de se vider de sa substance rituelle. Or ce dont il s’agit c’est non pas tant de craindre les menaces qui pèseraient ainsi sur cette religion, mais plutôt d’attirer l’attention sur le caractère explosif qu’une telle situation engendrerait. n

Mohammed H. BENKHEIRA

1 - “Les immigrés qui déclarent ne jamais manger de viande non halâl sont très peu nombreux, un maximum de 4% étant atteint parmi les personnes nées en Algérie,” (M. Tribalat : Faire France, La Découverte, 1995, p. 10).

2 - Une formule, qui a fait florès il y a quelques années, peut en résumer l’esprit - “il est interdit d’interdire”.

3 - Nous assistons aujourd’hui en Europe de l’Ouest, sous couvert de zoophilie, à une restauration de l’idéologie végétarienne d’origine pythagoricienne ou manichéenne et par conséquent à la diffusion d’interdits alimentaires d’un nouveau type. Le fanatisme dont font preuve les défenseurs des animaux - qui prennent souvent l’abattage rituel musulman comme cible au nom de l’amour des animaux - n’a rien à envier de ce point de vue à celui des zélateurs de l’islâm et des autres religions.

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Mohammed H. BENKHEIRA est anthropologue. Il a travaillé au sein du Centre d'Études des Religions du Livre (École Pratique des Hautes Études/CNRS) et à l'université de Rouen (UFR de psychologie, sociologie et sciences de l'éducation). Il est l'auteur de nombreux articles et du livre L'amour de la Loi. Essai sur la normativité en islâm, paru aux P.U.F. en juin 1997

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