Imâm, un peu, beaucoup, à la folie... pas du tout ! Réponse à Fouad Bahri

Comme souvent, ce n’est pas sur le contenu dense et complexe d’un ouvrage que s’est crée le débat mais

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mercredi 6 janvier 2010

Imâm, un peu, beaucoup, à la folie... pas du tout ! Réponse à Fouad Bahri

Comme souvent, ce n’est pas sur le contenu dense et complexe d’un ouvrage que s’est crée le débat mais sur ce qui s’en est dit « autour ». Récemment, l’écrivain Philippe Roth affirmait sans complaisance à la journaliste du Monde qui l’interrogeait (édition du 3 octobre 2009) que sa profession avait une grande responsabilité dans la chute vertigineuse du nombre de lecteur. Le grand écrivain américain accusait notamment les journalistes de se contenter de « parler autour » plutôt que de poser un regard sérieux et attentif sur le contenu des livres. C’est ce qui est arrivé à Profession imâm (Albin Michel, 2009), ouvrage d’entretien avec Tareq Oubrou dont je suis co-auteur. Et les journalistes ayant parlés « autour » ont entraîné cohortes de gens parlant « autour ». A leur tour...

Si nous n’avions pas le sentiment que la pensée complexe qui se déploie dans cet ouvrage (et au-delà) soit galvaudée, nous n’aurions pas cru bon d’interférer dans de saines disputations. Mais tant du côté des contempteurs malintentionnés de la présence musulmane en France (pour la droite islamophobe, voir mon précédent article Tous les chemins ne mènent pas à Rome [1] ) que des militants d’un islam de France sans portes ni fenêtres qui ne se formulerait qu’en négatif de la société majoritaire (Fouad Bahri et d’autres), les incompréhensions et détournements, exigeaient une réponse.

Le choix de l’imâm Tareq Oubrou est de renvoyer chacun dos-à-dos et de poursuivre avec l’équanimité qui le caractérise une oeuvre considérable en chantier[2]. Son retrait dicté par une éthique qu’il puise entre autre dans un courant quiétiste qui s’est manifesté tout au long de l’histoire de la civilisation musulmane et l’enrichit toujours, n’est toutefois pas un autisme, puisqu’il a tenu à préciser ses positions -qui ont tant fait jaser- sur la question du hijab, dans une vidéo que l’UOIF devrait mettre en ligne sur son site ces prochaines semaines.


Jeune "sauvageon" un brin irritable, nous avons cru bon en revanche de répondre à ces deux catégories dissemblables de critiques en deux articles distincts[3], mais dont la lecture successive offre 1) un démontage de la dialectique biaisée à l’oeuvre dans ces attaques 2) une plongée un peu plus sérieuse dans la pensée de Tareq Oubrou. Tout en précisant que ce n’est en aucun cas la voix de ce dernier qui est l’instigatrice de ces lignes mais bien la raison critique et indépendante d’un simple citoyen qui observe les différentes expressions de l’islam de France telles qu’elles vont, ainsi que les réactions que son installation progressive suscitent. Cet article n’aura donc pas vraiment le même ton de ce qui se peut lire habituellement sur le site et je remercie Oumma de rester ouvert à des points de vue éclectiques sur la question de l’islam de France.

Le voile, encore et toujours...

Il s’agit d’abord de restituer une salve recueillie par la journaliste du Monde (édition du 15 octobre 2009), reprise et commentée par Fouad Bahri et comme de nombreuses autres personnes. La journaliste a soigneusement coupé cette salve des développements qui l’entouraient, alors qu’elle ne faisait que les ponctuer, sur une note un brin provocatrice. Autre vérification de la charge de Philippe Roth contre les journalistes qui préfèrent sélectionner la formule exclamative et passer le fond argumentatif par pertes et profits. Seulement un quart de l’entretien entre Stéphanie Le Bars et l’imâm a été retenu. Le passage sur le foulard se présente donc ainsi :


 « Si je voulais être provocateur, je pourrais dire aux femmes : mets ton foulard dans ta poche. Aujourd’hui, je dis que c’est une recommandation implicite qui correspond à une éthique de pudeur du moment coranique. Pour autant, une femme qui ne le met pas ne commet pas de faute. [...] Le foulard n’est pas un objet cultuel, encore moins un symbole de sacré. » Evidemment la formule est provocatrice et elle a pour but de susciter le débat. Toutefois, elle s’inscrit chez Oubrou dans une minutieuse évaluation de l’intensité normative des différents aspects de la shari’a. Partant du constat que la pensée du faqîh a toujours était plus nuancée que la simple réduction à la bipolarité hallal-haram, qui ont certes valeurs de repères qui obligent, mais appartiennent à un univers normatif dont les circonvolutions les englobe et les dépasse.

Avant de développer je répète encore une fois que mon but (pas plus que mon rôle) n’est pas de valider telle ou telle lecture du droit musulman, ni même de rouvrir le débat de 2003 sur « les signes ostensibles ». Simplement celui d’observer la pluralité des sensibilités à l’intérieur du champ du leadership musulman, pour parler un jargon sociologique[4], et d’essayer de les restituer le moins mal possible. D’ailleurs, l’assertion d’Oubrou selon laquelle « Le foulard n’est pas un objet cultuel, encore moins un symbole de sacré » s’appuie sur un découpage des grands domaines de l’islam qui réunit à ma connaissance la grande majorité des ulémas. A côté de la âqida (la croyance), ils placent la shari’a (le droit), qui régit elle-même trois sous-domaines : al ibâdat (les rites), al akhlaq (la morale) et al mou’amalat (les dispositions sociales).

Les productions canonico-juridiques qui touchent à ces trois sous-domaines sont ensuite de deux ordres : al hukm et al fatwa. Depuis Abu Bakr al-Baqillani (403 A.H-1013 A.D) et al-Qadi ’Abd al-Djabbar (415 A.H.-1025 A.D.), célèbres muftis chaféites de culture perses, et même avant eux (mais ils ont tout de même formalisés le fiqh et organisés les grands domaines de l’islam) et jusqu’à Oubrou, ce découpage des grands domaines de l’islam à cours.

La pratique du port du voile est donc placée dans al akhlaq (la morale), puisqu’elle est censée traduire de manière pratique la notion de pudeur. Ou une certaine interprétation de la notion de pudeur. Mais en tous les cas, aucun fâqih à ma connaissance ne la place dans al ibâdat. Et ce que conteste Oubrou c’est que cette pratique, qu’il qualifie de « mineure » par rapport à d’autres relevant de la shari’a, soit érigée non seulement en élément incontournable de la pratique musulmane, mais en élément de culte. On en a d’ailleurs une preuve avec la réaction de l’un des contributeurs du forum qui dit : « [...] ce n’est pas parce qu’on n’a pas la force de faire quelque chose, qu’il faut en demander son annulation. Nos manquements ne doivent pas nous amener à demander des laisser-passer.

Ce n’est pas parce que je trouve difficile de me lever le matin pour prier [...] que je dois demander (ou même simplement dire) que la prière de l’aube est archaïque et ne convient pas à nos sociétés modernes. » Ici, le hijab est clairement mis sur le même plan que les cinq prières, qui elles relèvent d’al ibâdat.

Cette confusion entre normes morales et normes rituelles entraîne l’attribution à la pratique du port du voile de ce qu’Oubrou appelle une « intensité normative démesurée ». Assertion qui le conduit à dire tranquillement que la musulmane qui ne porte pas le voile n’a pas perdu de sa valeur spirituelle. Qu’elle reste autant musulmane qu’une autre musulmane qui a choisi de porter le voile. Ce qui est apparemment insupportable pour un certain nombre de personnes. Voilà en tous cas la contribution nuancée que le théologien bordelais souhaite apporter au débat.

Mais le drame, c’est qu’en ces temps de tensions, de crispations réciproques, les ouvertures possibles relevant de la réactivation d’un fiqh en sommeil sont conçues comme des concessions illégitimes et coupables faites à la "société majoritaire" (majoritaire sur le plan confessionnel ou convictionnel s’entend). Les identités s’ossifient et se construisent en négatif. Réaction et contre-réaction devenant paradigme de lecture des Textes sacrés. Une dynamique néfaste qu’Oubrou souhaite éviter...

Le curseur de l’islamophobie

Les mots sont importants. On a pu lire ici et là, suite à ce même entretien dans le jounal Le Monde, que l’imâm Oubrou niait l’existence d’une islamophobie en France. Qu’il considérait que les musulmans l’inventait de toute pièce. C’est ce que Fouad Bahri lui reproche. Rien n’est plus faux. Si l’on relit sa déclaration à la journaliste du Monde (op.cit), c’est une réserve dans la gradation de cette islamophobie qu’il émet. Il se refuse simplement de placer le curseur au niveau d’un « fléau » : « mais l’islamophobie présentée comme un fléau de notre société, je ne la vois pas ». Un fléau ? La peste bubonique, dite peste noire, qui a décimée un tiers de l’Europe entre 1347 et 1351.

La famine ukrainienne (Holodomor) de 1931-1933 organisée par le pouvoir soviétique qui a coûté la vie à entre 3 et 5 millions d’ukrainiens. Les catastrophes naturelles, les guerres... voici d’autres fléaux. Il ne s’agit pas là de nier les processus de stigmatisation d’une religion, dans les médias notamment. Le sociologue Vincent Geisser, bien connu sur ce site, les a désignés[5]. Mais si « fléau » il y avait, la construction des mosquées serait au point mort et le processus d’institutionnalisation de l’islam de France ne serait pas entériné. Or les mosquées se sont développées ces trente dernières années et près de 200 projets sortiront prochainement de terre (Bordeaux, Marseille, Tours, Saint-Denis, Cergy...) et le CFCM, malgré ses grandes difficultés, est un organe représentatif musulman dont la légitimité est reconnue par l’Etat laïc.

Ce que Tareq Oubrou souhaite pointer dans cette formule critique c’est l’attitude psychologique qui consiste à vivre sa foi comme assiégée, à assimiler la situation de l’islam en France à un apartheid. Le but d’Oubrou semble être d’éviter ce réflexe avec ce qu’il suppose de dynamique infernale de repli, puis de construction de son identité religieuse sur le mode de l’opposition systématique que nous mentionnions plus haut. Cette conséquence n’a pas été suffisamment prise en compte par les sociologues, peut-être par crainte d’entretenir la stigmatisation. Mais ne nous cachons pas les problèmes, cette tendance existe.

L’identité stigmatisée (ou perçue comme telle selon les sensibilités) générant sa propre logique de défense. La souffrance socio-économique se déportant de proche en proche sur le sentiment religieux. Et il est en effet beaucoup plus populaire quand on possède la parole publique, d’aller dans le sens de l’émotion. Or Oubrou refuse de participer à la construction d’une identité victimaire.

Tariq Ramadan n’a pas dit autre chose lors de sa dernière intervention aux 26eme RAMF du Bourget (avril 2009). Peut-être ont-ils relevés l’évidente contradiction de ceux qui condamnent sans relâche le « discours victimaire » des associations juives (Dieudonné, avec la modération qu’on lui connaît, parle de « pleurniche » en lien avec la « Shouïa » ou la « Shouina » pour discréditer la mémoire de la Shoah...) et se complaisent à leur tour dans la même posture. Pour des faits historiques de nature somme toute assez différents, de surcroît.

Encore une fois, toute difficulté de pratiquer son culte ou toute discrimination faite sur la base de la religion ou de l’origine ethnique doit être dénoncée, et la République offre des instruments juridiques pour cela. Mais ce qu’Oubrou refuse c’est que se propage un sentiment d’assiègement de la foi musulmane qu’il trouverait excessif par rapport à la situation réelle de l’islam en France, elle-même en évolution, parce qu’il sait très bien que ce sentiment rigidifie le rapport à la religion. Et c’est d’abord à l’échelle communautaire qu’il essaie de réagir. Un imâm, en somme. « Celui qui est devant. » Ce qui ne signifie pas qu’il n’existe pas d’autres niveaux sociaux et politiques sur lesquels agir pour faciliter un modus vivendi auquel, ayons confiance, nous parviendrons. C’est un citoyen de la génération 80 ayant grandi dans des banlieues multiculturelles du sud de la France qui s’exprime ici.

C’est donc une fois de plus une tentative d’instaurer de la nuance dans les débats qui vaut à Tareq Oubrou une volée de bois vert. Le simplisme et l’émotionnel sont des registres tellement plus simples et rémunérateurs à manipuler, que ne les emprunte t-il pas ?

De la distinction entre politique et religieux, entre bellicisme et spiritualité

Je ne connais pas suffisamment la pensée de Fouad Bahri pour affirmer qu’il se fait promoteur d’un islam à la Carlos[6] mais cela y ressemble de prime abord. Dans son ouvrage retraçant son parcours et sa conversion, l’ex-terroriste d’extrême gauche explique clairement qu’il s’est tourné vers cette religion car elle lui apparaissait la plus potentiellement révolutionnaire. Sous sa toute nouvelle gandoura immaculée, il avait en fait conservé son treillis bolchevique. Et la kalachnikov en bandoulière.

Oubrou doit-il s’excuser que son islam aille sans amalgame avec le politique, sa spiritualité sans bellicisme ? L’imâm doit-il subir l’opprobre communautaire parce qu’il parle d’at tawhid sur le minbar, plutôt que du conflit israélo-palestinien (qu’il ne contourne toutefois pas) ? Du sens éthique du jeûne plutôt que de l’invasion américaine en Irak (quoique là aussi on a pu l’entendre critiquer la notion de « guerre préventive » en 2003 sur le minbar) ? D’expliquer que la da’wa est d’abord et avant tout pour lui exemplarité de comportement plutôt que prédication qui fait intrusion dans la vie privée des gens ?

Que Bahri et les membres de la communauté qui conspuent Oubrou (ils semblent toutefois bien moins nombreux que ceux qui le soutiennent) ne s’y trompent pas : ce n’est pas parce qu’il refuse d’entrer en polémique ici même qu’il cherche à masquer sa différence. Cette différence de ton il l’assume : son islam est théologique et concordataire, non pas martial ou militant. Sa disponibilité d’esprit est consacrée à une minutieuse analyse des mécanismes du fiqh et du contexte de la Révélation plutôt que monopolisée par la géopolitique de l’émotion. Doit-on reprocher cela à un homme de foi ?

Les citoyens français de confession musulmane sont très critiques envers les média. Ils ont matière à l’être. Or tout se passe comme si les pourfendeurs d’Oubrou avaient intégrés malgré eux que le rôle d’un religieux musulman est de distiller des discours belliqueux. Comme si nécessairement la psychologie d’un imâm devait coller à l’image des plus médiatiques d’entre eux : les vociférateurs. Drôle de paradoxe. On excusera Tareq Oubrou de ne pas ânonner du Abu Hamza... Les militants, qu’ils soient complètement sécularisés ou politico-religieux, ne manquent pas. Il est de leur droit de s’exprimer (sauf quand leurs propos relèvent du trouble à l’ordre public). Mais dans leur grande magnanimité, ceux-ci seraient bien inspirés d’accorder à Tareq Oubrou le luxe de parler en théologien, avec l’équanimité qui doit caractériser cette fonction. Chacun son boulot.

Si Bahri avait identifié les registres à partir desquelles lui-même et l’imâm s’exprimaient, il aurait sûrement fait preuve d’une perspective plus compréhensive que passionnelle. C’est qu’Oubrou est dans le registre de la morale (musulmane et/ou universelle) qui est celui d’un religieux, quand Bahri verse plutôt dans celui du militantisme politique et communautaire. Par exemple, à propos d’un sujet social (ou socio-culturel) récent, Oubrou aura tendance à regarder les heurts qui ont accompagné, en France, la première défaite de l’Algérie (novembre 2009) suite à son match de qualification pour la Coupe du monde de football, de l’œil réprobateur qu’un pater familias exigeant peut poser sur ses enfants turbulents, quand Bahri y verra la manifestation logique d’une identité qui se forge en réaction du regard stigmatisant que la société majoritaire porte sur eux... Oubrou observe cette réalité depuis le minbar du religieux (tout en s’y étant mêlée pendant près de 30 ans), Bahri depuis la tribune du militant.

Ce dernier ne devrait pas confondre les ordres. Et penser que la fonction religieuse consiste nécessairement à ânonner de manière populiste dans le sens des desiderata de la communauté, qui sont d’ailleurs loin d’être homogènes. L’imâm, c’est, encore une fois, « celui qui est devant ». Pas celui qui suit. L’enjeu de cette distinction n’est pas si anodin qu’il y paraît. Il en va de la possibilité d’une distinction entre le politique et le religieux en islam. Ce qui semble fondamental de nos jours, tant la situation sociale, politique et historique que traverse le pays tend à rapatrier -fusse à son corps défendant- toute force spirituelle dans l’auge du conflit au dessus duquel il tente tant bien que mal de se tenir. Bahri nous accordera au moins que l’imâm Oubrou n’est pas de trop pour faire fonction de passeur entre les uns et les autres, renvoyant chacun à ses propres manquement quand il estime qu’il y en a[7].

Du vivre-ensemble local aux conflits géopolitiques

Cette distinction du politique et du religieux pose des questions très concrètes. Prenons la plus polémique d’entre elle. Est-il possible de considérer dans sa singularité propre un individu avant de le tenir pour représentant de l’ensemble d’une communauté ? Communauté dont une partie au moins est porteuse d’un projet politique opposé au sien propre (le sionisme en l’occurrence). Je veux évidemment parler ici des relations judéo-musulmane. Vu le billet atrabilaire   (pour ne pas dire haineux) que Bahri a réservé à l’imâm Chalghoumi de Drancy parce que l’impétrant avait osé participer à une recontre judéo-musulmane, on imagine sa réponse. Faut-il rappeler à Mr Bahri que ces liens se sont établis à partir de la commémoration annuelle des victimes juives de la déportation dont Drancy était une plaque tournante. Un devoir de mémoire, n’en déplaise à Bahri, autour duquel se rassemble toute une ville. Pourquoi les instances musulmanes s’en excluraient-elles ? S’il avait été imâm à Toctoucau-les-églisottes, Monsieur Chalghoumi aurait participé au lancé annuel de savates (ou de babouches). Là, il se trouve que l’un des moment fort de la vie municipale de Drancy c’est cette commémoration. Ce qui fait nécessairement de Monsieur Chalghoumi un « imam de la honte »[8], aux yeux de Bahri. Pire, un « Pétain de l’islam de France » (ibid). Parallèle plus que nauséabond, on en conviendra.

D’autant que le fait que de temps à autres l’imâm rencontre ses homologues de confession juive dans le cadre de la vie associative municipale ou régionale ne signifie pas que tout ce petit monde est aligné sur les mêmes positions (à moins qu’Oubrou et Chalghoumi ne soient eux aussi des sous-marins du complot judéo-machin...) Alors c’est le Muslim Council for Britain qui devrait aussi essuyer les foudres de Bahri : l’instance représentative des musulmans britanniques a décidé fin 2007 de cesser de boycotter la journée de commémoration de la Shoah au Royaume-Uni[9]. Quelle audace ! Et quel crime !

Nous ne voudrions pas enfoncer le clou de la rancœur que peut nourrir Bahri envers Oubrou, mais ajoutons que celui-ci, ô ignominie, participe depuis de nombreuses années au Yom Hashoah organisé au Mémorial de la Shoah à Paris, et soutien le Projet Aladin , qui vise à présenter des ressources sur la seconde guerre mondiale et la Shoah en arabe et en persan, afin de lutter contre le négationnisme qui se développe dans certains pays que recouvrent ces deux langues. Car l’histoire de France ne se compartimente pas. Là aussi, on est obligé de constater la faiblesse de la capacité de distinction de Fouad Bahri, qui peine à voir la différence entre mémoire locale (ou nationale) dans laquelle doivent s’inscrire tous les acteurs locaux du vivre-ensemble, et opinion géopolitique.

Il ne faut toutefois pas croire que comme partout ailleurs, l’attaque israélienne contre Gaza de fin 2009-début 2010, n’a pas jeté un froid dans les relations judéo-musulmanes locales. Mais c’est principalement avec le Centre Culturel juif Yavné que l’Association des Musulmans de la Gironde a tissé des liens et poursuit un dialogue. Il ne faut pas confondre cette association avec le CRIF. La première est à caractère culturel et intellectuel, l’autre institutionnel. Le Consistoire représentant quand à lui l’expression religieuse du judaïsme local. Plus précisément ce dialogue est avant tout la rencontre de deux hommes, de deux intelligences et de deux humanismes, par-delà les confessions et les antagonismes politiques : Tareq Oubrou et Hervé Rhebby. Bahri répondra peut-être que, Centre Yavné ou CRIF, humaniste ou pas, il s’agit toujours de juifs... Si c’est le cas alors ma tentative de réponse aura été inutile.

Mais l’une des conséquences de l’instauration de ce dialogue, c’est que quand Oubrou parle aux responsables de la communauté juive il est écouté. Bahri non. Oh certes, ceux-ci n’ont pas leurs entrées au gouvernement israélien (eh oui, le "lobbiysme juif" à ses limites). Mais a minima cette posture d’Oubrou permet à une voix musulmane d’être non seulement entendue mais respectée et à la pacification à l’échelle locale de ne pas être trop ébranlée par ce qu’il se passe a plus de 3000 kilomètres de là. Qu’est ce que Bahri propose d’autre ? Une intifada sur les pavés bordelais ? Une descente du Betar dans les quartiers HLM du Port de la lune ?

Le concept de « moment coranique » chez Tareq Oubrou.

Mais le plus gênant n’est pas tant cette volonté de Bahri de fusionner le religieux avec le politique (après tout il est libre d’exercer sa liberté de conscience et sa plume dans ce sens-là), mais l’extrapolation biaisée qu’il fait d’une pensée théologico-canonique complexe à partir d’un simple article de presse. Je veux parler du passage où Fouad Bahri brocarde la notion de « moment coranique » forgée par le théologien bordelais. On ne peut même pas accuser le journaliste de détourner cette notion, tant il fait montre de légèreté en la maniant. Il ne s’agit aucunement de poser la Révélation comme instant évanescent (on ne voit pas où Bahri est allé chercher cela), mais de désigner tous les aspects contextuels de cette Révélation. Déjà les traditionnistes classiques prenaient soins de distinguer asbâb al-nuzûl (les circonstances de la Révélation).

L’expression « moment coranique » n’est pas si différente, peut-être plus englobante, puisqu’elle vise à désigner l’ensemble des caractéristiques anthropologiques de la société bédouine de la péninsule sudarabique quand advient la Révélation et la pédagogie céleste que Dieu déploie pour s’adresser à elle, au premier rang de laquelle son Prophète. C’est un spectre temporel qu’il convient de saisir, en commençant par le nommer. Ce n’est certainement pas « un laps de temps fugace » dans l’esprit d’Oubrou, comme le sous-entend Bahri. Par là, le pointilleux exégète veut au contraire essayer de comprendre la « pédagogie divine » qui préside à l’émission du message.

 A la manière dont Il l’a formulé pour être compris dans la culture bédouine sudarabique de l’époque. L’idée de Tareq Oubrou, reprenant ainsi les traditionnistes, étant de distinguer ce qui relève, dans la forme et le fond du message coranique, de la prise en considération de la culture de l’époque de ce qui relève du message universel et intangible. Nous sommes à la croisée du fiqh et de l’anthropologie. Un moyen adapté d’extraire du sens d’un Texte qui, parce que sacré, demande le plus de pointillisme possible. Contrairement à ce que Bahri pense, ce n’est donc pas une négligence que révèle cette notion de « moment coranique » qu’utilise Oubrou, mais bien l’inverse : le grand égard et esprit de distinction qui est celui d’un herméneute face à sa Tradition.


L’imâm à bonne distance ?

Bien sûr, une majorité de réactions à l’ouvrage "Profession imâm" (et aux quelques émissions qui ont laissé l’espace nécessaire au développement d’une pensée complexe[10], contrairement aux articles et entretiens tronqués et bâclés...) semble tout de même encourager l’émergence d’un tel penseur, à la croisé d’une tradition religieuse et d’une tradition herméneutique... Et si Tareq Oubrou a suscité des critiques chez les affolés de la prétendue "invasion musulmane" comme chez les empoussiérés apologistes du statut quo théologique et historique de l’islam, c’est peut-être qu’il est sur le bon chemin.



[1] Pour commencer par faire taire les accusations de « détournement de l’attention » des critiques de Fouad Bahri qui aurait été la fonction de cet article, précisons qu’il a été remis à Oumma.com AVANT la mise en ligne de celui de Fouad Bahri, auquel nous répondons maintenant par le présent article.

[2] Poursuivons en annonçant que quelques linéaments de ce chantier apparaîtront à partir du début de l’année 2010 sur ce même site sous la forme d’une collation d’articles écrits par Tareq Oubrou dans différentes revues et ouvrages collectifs...

[3] Quoique nous ne mettons pas le premier sur le même plan que le second. Car dans sa réponse, celui qui accusait Oubrou de légitimer une « marche musulmane sur Rome » persiste dans une mise en abîme historico-politique inepte qui fait de l’imâm bordelais un Ibn Taymiya des temps présents. Sans compter la "très grave" accusation qu’il me fait... d’avoir des amis de confession musulmane. Ce qui est déjà un pas de trop vers la mosquée rouge d’Islamabad. Et en effet j’en viens à me questionner sur l’utilité d’une réponse à ce genre d’individu comme se le sont demandés certains internautes d’Oumma dans le fil des commentaires. Des vertus du forum... Son obsession vis-à-vis d’Oubrou (il a même consacré un post de son blog atrabilaire à une coquille orthographique d’un communiqué de l’imâm, censé démontrer son absence de maîtrise de la langue française...) est toutefois intéressante en ce qu’elle révèle au moins, fusse à son insu, qu’il a saisi que l’on avait là un "barbu" audible par la société majoritaire et auquel le milieu intellectuel français est de plus en plus attentif. Mais comme je l’ai dis dans ce précédent article, c’est le fait que deux islamologues aient excipé de leur fonction universitaire pour essayer de légitimer ce tissu d’allégation qui m’a fait réagir. Passons...

[4] Ce que j’ai essayé de faire en y ajoutant une touche ethnographique dans Les Frères musulmans du global au local in Religions et Mondialisation, dir. Bernadette Rigal-Cellard, Presses Universitaires de Bordeaux (à paraître, 2010). Contre les mises en abîme simplistes (du genre X=UOIF=Frère Musulman=Hamas=fondamentaliste…) j’ai voulu montrer dans ma contribution comment le phénomène de globalisation n’oblitérait en rien les processus d’enracinements locaux, fusse pour un mouvement de type politico-religieux à l’origine tels que les Frères. J’ai pour ce faire étudié les discours des Frères de l’Egypte de 1928 jusqu’à la France d’aujourd’hui en passant par la jamaa’ islamiyya libanaise, et une association transeuropéenne de jeune d’orientation néo-frériste (pour faire court, mais c’est justement plus compliqué que cela), sur des thématiques bien précises (mixité, conception des rapports entre politique et religieux, opinion sur les juifs...). Se dégage une échelle de globalisation tripartite (globale localisée/locale globalisée/locale localisée), qui, me semble t-il, rend plus lisible ces processus de liens transnationaux et/ou d’autonomisation chez les ikhwanis par rapport à la pensée al-banienne ou qardaouienne. Dans cette échelle tripartite, l’échelle locale localisée se caractérise par une forte autonomisation, tandis que l’échelle locale globalisée représente un sas d’adaptation ikhwanis entre l’Egypte et l’Europe (à travers le rôle du cheikh Fayçal Mawlawi particulièrement)...

[5] La nouvelle islamophobie, La Découverte, 2003.

[6] Ilich Ramîrez Sânchez, dit Carlos, L’islam révolutionnaire, Editions du Rocher, 2003.

[7] Je serai tenté de renvoyer à sa dernière tribune dans Le Monde si je ne craignais pas de faire la promotion de la simplification que suppose le format journalistique que je critique par ailleurs...

[8] Nul doute que c’est le même type de critique que doit subir le grand rabbin Bernheim auprès d’une frange de sa communauté depuis qu’il s’est ému, au nom de la liberté religieuse, de l’interdiction des minarets en Suisse...

[9] Un commentaire de cette décision sur www.yahyabirt.com , blog d’un chercheur et journaliste britannique, converti à l’islam, et proche des sphères institutionnelles de l’islam d’Outre-manche.

[10] Les Matins de France Culture le jeudi 29 octobre 2009, Cultures d’islam (France Culture également), le dimanche 29 novembre de 6h10 à 7h00 (et disponible en podcast ensuite).

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Chercheur postdoctorant au Centre Jacques Berque.(www.cjb.ma) et journaliste indépendant. Il est co-auteur de "Profession imâm" (Albin Michel, 2009).

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